LA LIGNE DE CHANGE
ma main depuis hier... Ça m'inquiétait ce que vous m'aviez dit... c'est vrai qu'elle est très coupée, la ligne de chance !
MADAME LEDOUX. — Seulement, elle est longue.
IRÈNE. — Oui, mais il y a des routes, toujours de petites routes sèches et ravinées qui traversent... et ça s'en va... ça s'en v^... La première, c'est peut-être celle de maintenant, dites?... Elle est plus creuse... plus impressionnante...
MADAME LEDOUX. — Voyous, VOUS n'allez pas croire à ces calembredaines! Je m'amusais... Ne restez pas ainsi, votre petite main tendue... Elle a l'air de demander l'aumône.
IRÈNE. — Au destin, madame Ledoux, au destin... elle demande sa pauvre aumône (Elle soupire : un temps.) Dites? dites?... Est-ce dur, la vieillesse?...
MADAME LEDOUX, éclatant de rire. — Mais
c'est très impoli ce que vous me demandez là !
IRÈNE. — Vous ne m'avez pas comprise.
MADAME LEDOUX. — Si, si, alicz... je ne m'illusionne même point. Vous avez été attirée par moi, moins à cause de votre voisinage, qu'à cause de ma (( légende »... Ah! la mère Ledoux! Ce qu'elle représente pour vous!... Vous interrogez ce vieux visage, autrefois caressé... C'est le pressentiment de vous-même qui vouis attire... Eh bieii, ma petite, on ne vous a pas trompée. J'ai aimé... j'ai étreint... j'ai désiré... un peu de tout... pêle-mêle... Ça été exquis et féroce. .. Et il y a encore des jours oii ce tas de souvenirs, ça plaque, là... comme une brûlure... Oui, c'est ti'ès dur, la vieillesse. Rien ne guérit et tout y sèche.
IRÈNE, — Oublie-t-on ?
MADAME LEDOUX. — Bieu peu... bien peu!...
IRÈNE. — Est-on hanto?
MADAME LEDOUX. — Ce sont les beaux jpurs qui font le plus de mal...
IRÈNE, fronçant les sourcils, avec angoisse. • — Taisez-vous, taisez-vous, c'est affreux!... (Un silence.) Cependant, la résignation?...
MADAME LEDOUX, sccoue la tête. — Pas nous.
IRÈNE. — Ohut!... chut!
•Elle se met les mains sur le visage.
MADAME LEDOUX, troublce, essayant de vivi^ fier la conversation. — Laissez-moi rire! Vous en êtes encore à la plus belle période de la. vie... La durée d'un collage comme le vôtre, — passez-moi le mot, — avec votre beauté, ces yeux-là et cette bouche, mais ça doit vous mener dans un fauteuil, à la cinquantaine!... Dame, c'est déjà beau!...
Alors, vous pourrez commencer à vous inquiéter des petites frimousses qui passeront... Mais jusque-là, laissez-moi rirel Qu'elle vienne celle qui s'y frottera!...
irènt:. — Elle approche, elle approche!... Dh! ce n'est pas plus la petite Deacon que je désigne... elle ou une autre, qu'importe!... Ce qu'il y 0. de sûr, c'est qu'elle doit venir; c'est fatal, cest mathématique... Lui aussi, mon petit Georget, il faut qu'il aille vers la vie !...
MADAME LEDOUX. — Que ne vous êtes-vous dit cela un peu plus tôt!... Vous vous seriez peut-être évité bien des tracas.
IRÈNE. — Madame Ledoux, écoutez bien ceci : ma famille, mes enfants, mon mari, une situation mondaine unique... j'ai tout brisé, sans une liésitation, parce qu'il était en danger, lui, le gosse... J'ai bondi vers lui... Eh bien, c'est à peine croyable, cette chose énorme qui a broyé à jamais, d'un coup, plus de vingt ans de ma vie, et toute l'économie de mon bonheur à venir, je l'ai accomplie — écoutez bien cela — sans une lueur d'espoir, avec la certitude absolue de sombrer tout de suite. Je me suis dit clairement, nettement, comme on se suicide : cela va être une seconde, une heure, je vais attacher ma vie à la course de ce jeune fou léger.
qui me brisera de suite... Une seconde, mon I)ieu, une seconde!... Et d'avoir vécu cett^ seconde-là, voyez-vous, je renoncerais facilement au pairadis, tant elle a été divine!... Il peut me martyriser, le cher ange, que je devrais lui dire encore : merci pour ta grâce et ta beauté... merci d'avoir fait sortir de moi ce dernier parfum dont je t'ai marqué pour la vie, merci, merci!,..
MADAME LEDOux. — V^ous u'eu êtes pas là, je vous répète, que diantre!... Votre liaison a déjà pas loin de deux anjs d'existence... deux ans, ça coitipte... Des habitudes prises... •Si vous savez être habile, roublarde même... ■entretenir vos charmes... Moi j'ai bien mis quinze ans à crouler... Puis il y a les Iructs!... Tenez si vous êtes sage, j'ai une re- ■cette pour la peau...
IRÈNE. — Ah! Dieu!... lutter? lui apporter, à côté du jeune visage, contre lequel il faudrait combattre, mon visage à moi d'année en année flétri, contracté... lui exhiber chaque matin in a consomption, être la vieille maîtresse qui s'accroche et qui dispute âprement ses rognures de bonheur... jamais... jamais!... Il a vingt-deux ans, j'en ai quarante. Que voulez-vous faire à cela? C'est une ruine mathématique, une lutte sans merci!... A quoi bon la prolonger jusqu'à l'horreur?... ^Quoi, ma belle image remplacée dans ses yeux par une caricature?... Oh! la rancnne sourde... la porte de la maison qu'on ouvre 4tvec humeur... le regard mauvais qui guette la grimace de vos chairs... Dieu! mon pauvre amour, mon grand amour devenu... ça? Jamais, vous dis-je, jamais! INon, non, partir à. temps, s'enfuir... Je saurai lui laisser le -souvenir d'i^ne aventure exquise, d'une image adorable à laquelle il pourra toujours penser d'une façon reposante, sur laquelle ne planera pas le souvenir même d'une scène, d'une rancœur... Que le cadavre de cet amour-là me survive!... alors, vo}'6z-vous, de loin, je m'imaginerai que je ne suis ni vieille, ni morte pour lui... et je serai consolée. MADAME LEDOUX. — Ce qui veut dire?
IRÈNE. — Qu'un jour, je ferai mon paquet, simplement, sans phrases. Il n'entendra plus parler de moi .. voilà tout... Il ne m'aura pas vue faire autre chose que sourire et l'adorer.
MADAME LEDOUX. — Oui, de l'ouvrage bien propre... pas de déchet... beau rêve!... On n'en a pas la force ! On se retient, on espère toujours être la plus forte. Le cœur vous cloue.
IRÈNE. — Eh! parbleu, je devine bien que lorsque l'heure arrive, rien ne doit empêcher les grincements de dents, les mains tordues : u Pitié, pitié pour ta vieille chérie!... » Brr... Aussi ai-je préparé d'avance ma retraite. Ce qui doit vous perdre c'est d'attendre. Voilà la gaffe. Il y a un instant où il faut partir, net, en cinq minutes. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, je suis prête à quitter la maison demain, s'il le fallait, lent est préparé.
MADAME LEDOUX. PoUF le COUp VOUS
m'estomaquez, ma petite!...
Irène va à un secrétaire, l'ouvre avec une petite clé et en tire une lettre.
IRÈNE. — Savez-voxis ce que c'est, cela? Regardez la suscription.
MADAME LEDOUX, lisant. — A Georçcs de Chamhry...
IRÈNE. — C'est ma lettre d'adieu... Oui, je l'ai écrite, cette lettre, d'avance, maintenant que je pouvais encore l'écrire... Après, au moment voulu, je n'aurais pas pu, voua avez raison, je le sens... C'est des cris, des injures, des -supplications égarées que j'aurais mises là-dedans. Tandis qu'il y trouvera tout le cœur pur de celle qui l'aura tant aimé...
MADAME LEDOUX. — Etounant de sangfroid... mais imprudent. On fait d'excellents replâtrages ; si vous partiez, tout étant encore réparable ?
iRÈN^. — II y a des rides qui ne sont plus réparables...
MADAME LEDOUX. — Vous VOUS Supprimez peut-être dix ans de bon, avec ce système-là!
IRÈNE. — Enfant!... Faut-il vous dire que je ne m'en irai que sûre et certaine que le coup de cloche est sonné?... quand je ne pourrai plus m'empêcher de crier!... J'économiserai, jusque-là, ce que je pourrai de bon temps... Oh! le coup de cloche!... On ne s'y trompe pas, allez ! Le sinistre coup de cloche! Partir, laisser la place à d'autres!... comme dans la chanson, tenez, que chantait tout à l'heure votre petite...
MADAME LEDOUX. Ah! Oui...
Fredonnant.
Tu t'en vas la z'hîrondelle, Dis bouzou à Mustapha.
IRÈNE, souriante. — Avec cette différence que la vieille hirondelle partira seule, infiniment seule. Et encore ceci : que ce n'est point l'hiver qui la chassera...
MADAME LEDOUX. — Et que' ^na-ce alors?
IRÈN'E, montrant (a porte où apparaît miss Deacon à ce moment. — Mais le printemps!