PLEURES-TU
JEANNINE, met un doigt grave sur sa tempe. — Je te demande tout ça, Isabelle, parce que j'ai besoin de mettre de l'ordre dans ma tête. Ainsi, c'est ton ami seulement. Mais si toi tu ne l'aimes pas d'amour, lui, il t'aime?
ISABELLE. — Mon Dieu!... sûrement... à ma manière... {L^ entourant de ses hms.) Oh! tu verras, tu verras ! cxjmbien tu seras heureuse, comme notre affection, au contraire, délivrée de tant de soijcis matériels d?' avenir, deviendra plus étroite, plus serrée!...
JEANNINE. — C'est ça, dorlotte... dorlotte...
ISABELLE, lui pinçant le bout du nez. — Oh ! la vilaine petite fille !
JEANNINE, se redressant hrusquement. — Je ne suis pas si petite fille que ça! Je la fais.
ISABELLE, riant. — Tu n'as pas besoin de le dire ! Je sais bien que tu y mets de la coquetterie.
JEANNINE. — Je suis, au contraire, très avancée pour mon âge... Ne ris pas. Tu m'offenserais en ce moment, je t'assure...
ISABELLE. — Tu es amusantc quand tu es digne !
JEANNIN'E, se lève. — Je suie capaJble de grandes... grandes choses... tout comme toi.
ISABELLE, lui prenant les deux mains. — Je sais que sous ces apparences nerveuses et folles, tu as des côtés déjà très beaux, très
/Enchantement
profonds, et un vrai petit cœur de femme J'ai voulu faire de toi, à ton tour, une femme forte et libre. Aussi, ne me déplaît-il pas que tu fasses beaucoup de footing, du yacht, du cheval... et quand je te laisse même fumer une cigarette, après diner, il ne me déplaît pas qu'on y voit le geste d'une petite indépendance très crâne... Et c'est ma fierté de t' avoir faite ainsi.
EANNiNE, hochant la tête, doucement. — Oui, c'est encore à toi que je dois d'être comme je suis. Je te dois tout, même cela, c'est vrai... oh! tu mérites beaucoup de reconnaissance !
ISABELLE. — Maintenant, oust! assez causé. Viens au salon.
JEANNINE. — Non..= non, dorlotte... doriotte encore.,, au moins une petite minute.
ISABELLE, la berçant un peu. — Tu verras, comme on te fera une vie belle! On fera ceci, on fera cela... et plus tard, qu'est-ce qu'on fera? On te cherchera un petit mari!
Jeannine a les yeux clos sur la poitrine de sa sœur,
.7EANNINE, riant du petit rire qu'ont les enhjnts rlans les larmes. — Un petit mari!... oh! tu dis ça!... Oui, raconte encore ce que tu aurais fait
iSABELijïï. — Tout ce qu'on fera. D'abord, on t'achètera à la campagne une belle écurie de poneys. Tu recevras...
jïîANNiNE, les yeux toujours fermés. — - Oui.., oui. .
ISABELLE. — Et puis, et puis... je ne sais pas, moi ! Tu es bête !
Elle J'embrasse.
JEANNINE. — Dis, c'est vrai que je ressemblais beaucoup à maman ? Dis encore, je faisais beaucoup de mauvais tours? Raconte.
ISABELLE. — Je crois bien ! Tu m'en as fait voir, va ! Tu te rappelles, la fois du bassin?
JEANNINE. — Oui, je me rappelle. C'est drôle, hein ? {Un temps. Elle ouvre les yeux et regarde au loin dans sa pensée.) J'ai toujours été très originale.
ISABELLE. — Entends-tu gratter à la porte ? C'est Neyt qui veut venir te dire bonjour. Faut-il lui ouvrir ?
JEANNINE, sa rêverie coupée, avec une petite voix sèche. — ■ Merci! si tu t'imagines qu'elle m'intéresse, cette bête!
ISABELLE, se Icvuut aussi, — Nous ne pouvons pas ne pas aller dire adieu aux personnes. Si cela t'ennuie, reste. Je t'enverrai Georges qui n'a pas eu le temps de te parler de toute la journée
JEANNINE. — Oh! non. Encore moins!
ISABELLE. — Je suis sûre que tu te trompes sur les sentiments de Georges à ton égard.
JEANNINE, avec une volubilité subite. — Je ne crois pas! En tout cas, ça n'a pas la moindre importance, là, là!... On fait ce
'•-;u'on fait dans la vie, pour soi, sans s'inq-iéter de ce qu'en penseront les autres ap.ès. S'il fallait seulement compter sur leur reconnaissance, ah! là! là! ça ne vaudrait ; as, vrai, de se donner tant de mal!.,-
Elle a dit cela si vite qu'on comprend à peine, et puis elle s'arrête net.
ISABELLE, suffoquée. — Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que c'est que cette divagation philosophique, tout d'un coup?
JEANNINE. — Je ne sais pas... fais pas attention.
Elle se blottit dans les bras de sa sœur, yeuj clos, avec un petit grognement.
ISABELLE. — Comme il t'échappe des bribes de phrases par moments, Jeannine, que je n'aime point, pleines d'amertume, bizarres, communes...
JEANNINE. — T'occupes pas... c'est ma moue, cest quand je fais ma moue l
ISABELLE. — Allons, je ne réussis qu'à t' impatienter.
JEANNINE. — Ecoute .. dis-lc moi dans les yeux. Tu seras profondément heureuse ?
Elle regarde sa sœur avec des yeux tout grands et sérieux.
ISABELL.E. — Profondément.
JEANNINE. — Eh bien, alors, voilà, c'est fini! Je suis calmée tout à fait... Ce n'était pas plus difficile que ça !
ISABELLE. — Calmée, calmée ?
JEANNINE, — Oh! complètement! Je suis même bien-
iSABEiiLB. — ■ Alors, vite, lève-toi.. Cette fois, je ne peux plus attendre une seconde; viens.
.JEANNINE, avec un mouvement crispé. — Pas encore! pas encore! Non, écoute... j*^ ne veux pas. Ça m'ennuie.
ISABELLE. -— Alors, désircs-tu que je t'apporte quelque chose ici? Il doit rester de ce que tu aimes au buffet.
jeaMïne. — C'est cela, c'est cela...
ISABELLE. — Une coupe de fruits? Je te l'apporterai moi-même. Oh! je te gâte.
JEANNINE, agitée au possible. — Mon Dieu!... pa-o si vite, je t'en supplie... Reste une petite seconde.
ISABELLE. — Tu fis Vraiment dans un émoi extraordinaire, Jeannine. l'u ne te sens^ pas malade ?
JEANNINE, se ravisant et s'' efforçant de paraître naturelle. — Tu as raison; il faut. que tu t'eii ailles. Tu dis une coupe de fruits?...' Oui, une coupe de fruits... je veux bien... Seulement, ne l'apporte que dans un qmart dlieure... pas avant... lorsque je serai tout à fait bien... Je vais m'o+endro ici, sur le canapé. C'est compris? ""is r.vant \vn. Qv.?.\t d'heure?...
L'HnchaïUernei
TJ
ISABELLE. — Capricieuse;...
Elle s'éloigne, Jeannine s'allonge sur le canapé et alors on entend comme une plainte.
JEANNINE. — C3wjurette! sœurette!... quel dommage !...
iSAHELLE, 56 retoumanf. — Oli ! un reproche? Encore!
JEANNINE. — C'est parce que je t'aime tant!... tant! T'o-ccupe pas de moi maintenant, ne t'occupe plus. (Quand Isabelle va passer la porte.) Isabelle!... regarde-moi encore, gentiment... de la porte... là, comme ça... Va, maintenant, va! {Isabelle est partie. Seule, d'une voix étranylée, Jeannine appelle encore.) Isabelle! Isabelle!... Oh!
Elle se met à trembler fiévreusement des mains. Un moment se passe. Alors on la voit se relever, dégrafer son corsage, y prendre une enveloppe qu'elle cacheté avec un soin extraordinaire. Elle remet la lettre dans son corsage, regarde si on ne la voit pas, puis se sauve à pas précipités par la porte de droite.
une feinme à poigne et d'une beauté... un peu froide... mais si supérieure!... Enfin!... Seulement, moi, vrai, j'ai honte avec mon gros désir vulgaire... J'ai peur de vous dégoûter...
ISABELLE. — Non, (jfcorgcs, je vous estime