SCÈNE VU
IRENE, puis peu à peu COLETTE DE VIL- LEDIEU, LOUIS SOUBRIAN, MADE- LEINE CHADEAUX, RICHARD, MA- DAME CHADEAUX, LA MARQUISE DE SAINT-PUY, LIGNIERES.
IRÈN-E, appelant. — Colette! Madame de Saint-Puy !... Enfin, circulons un peu, main-
tenant... Venez voir ma vieille peinture indienne... J'adore mon petit coin... On est si bien, là...
LOUIS. — J'admirais tout à l'heu/re ce panneau.
IRÈNE. — N'est-ce pas ? Et enfumez-nous, surtout, jeunes gens... Colette, tu ne veux pas boire?
COLETTE- - — Si, mon petit chou.,, du frais, du très frais, (rendant qu'Irène prépare une boisson.) Quel numéro encore que ta marquise de Saint-Puy !
IRÈNE — Elle est du meilleur faubourg.
Fais-la causer, c'est adorable. Vous ne connaissiez pas mon amie Colette, monsieur Soubrian?,.. On a été au Sacré-Cœur ensemble, dans la classe de Sœur Marie- Jacques... Dites-lui des choses énormes; elle adore ça.
COLETTE. — Oh! Irène!
IRÈNE. — Et M. Soubrian, ma chère, sait des histoires d'iin roide!... Racontez-lui celle de l'anglaise, et des quarante voleurs.,.
LOUIS. — Celle-là, je ne la raconte qu'aux jeunes filles.
IRÈNE. — Colette est veuve... C'est presque pareil.
LOUIS. — Alors... venez là.,, et pâlissez.
On voit dans le salon du fond la marquise de Saint-Puy causant avec M"* Chadeaux et Lignières.
RICHARD, à WT-voix, possant à droite arec Madeleine Chadeaux qui va s'appuyer au piano, en tripotaillant des fleurs. — Vous habituez-vous un peu à la maison, Madeleine ?
MADELEINE. — Votre milieu m'effraye énormément.
RICHARD. — Pourquoi ?
MADELEINE. — Je ne sais... je suis mal à l'aise. o. J'ai été élevée bourgeoisem ent... Tenez, cette femme qui rit si fort.. (Elle montre Colette dans un coin avec Louis Souhrian.) sdn rire m'inquiète, me trouble, vous n'avez pas idée !
RICHARD, — La petite de Villedieu?...
Elle n'est pas terrible.
MADELEINE. — J'ai besoîn d'être rassurée.
RICHARD. — N'ayez pas peur; je suis là... Alors si popotte?... Tant mieux. Je voudrais une femme très popotte.
MADELEINE — - Oli ! bien! moi..
RICHARD. — Vous fcrcz dos confitures à votre mari ?
MADELEINE. — S'il me les demande.
RICHARD. — Il vous Jes demandera., entendu. Nous avons des goûts très pareils, c'est attendrissant.
MADELEINE. Ccst CUnuyCUX.
RICHARD. — Pourquoi?
MADELEINE. — Parcc quc si nous nous Apercevons que nous sommes faits l'un pour l'autsre et si nous en restons là, ce sera pour éprouver des regrets considérables.
RICHARD. — Allons donc ! je connais une personne qui était tout à fait persuadée que
j'étais indispensable à sf>n bonheur à venir.,. Eili bien, maintenant elle est très heuireuse avec uai monsieur très différent.
MADELEINE. — Il cst pcut-ètre mieu:: que vous...
RICHARD. — 11 est très bien. C'est ur juge Buppléaait au parquet de Limoux ; ainsi, vous voyez !
MADELEiN-E. — Merci, au moins vous êtes encourageant.
MADAME cHADEAux, qu i est desceudiu \ — Madeleine ?
MADELEINE. — Maman .^
Richard remonte au fond et va parler à la vieille marquise de Saint- Puy et Lignières.
MADAME CHADEAUX, huS . Quaud tu VOU--
dras pajrtir...
MADELEINE. — Non, j'ai encore à causer.
MADAME CHADEAUX. Il te plaît?
M.vDELEiNE. — Je ne sais pas. v MADAME CHADEAUX. — Il n'est pas iiicoiivenant avec toi, au moins?...
M.\DELEiNE. — Oh! maman...
MADAME CHADEAUX. — ■ Sait-OU ! Ils SCUt
tellement hurluberlus dans cette famille... Cette mère...
MADELEINE, hos. — La voilà.
IRÈNE. — Comme elle est jolie votre Madelon... Et l'air si bon, si droit...
LOUIS. — Et si gai!
MADAME CHADEAUX. — C'est unc enfant.
LOUIS. — Oh! quelle mauvaise raison!
Ainsi, moi. depuis l'âge de dix-sept ans, je suis mélancolique, sombre, taciturne...
IRÈNE, riant. — ■ Ne désespérez pas, jeune homme, la jeunesse vient avec l'âge!... {Gaminement à la marquise de Saint-Puy qui s'approche.) X'est-oe pas, marquise?
LA MARQUISE. — Je n'ai pas entendu... Je suis un peu distraite, vous le savez.
LIGNIÈRES. — ■ Je crois bien ! elle est soui'de comme un pot.
rRÈNE. — Je demandais à quelle œuvre nouvelle vous vous intéressez en ce moment? Car madame de Saint-Puy est celle qui a ouvert les portes de son hôtel seigneurial, à 50 centimes, au bénéfice des blessés des Balkans... Elle est la charité intrépide. {Elevant la voix.) Dites-nous à quelle œuvre vous apportez vos soins.
LA MARQUISE. — J'ouvTe Une souscription mondaine pour le buste de Camoëns.
LOUIS. — Ah ! excellente idée !
LIGNIÈRES. — Le besoin s'en faisait sentir depuis quelques années.
LOUIS. — Je me demandais : qu'est>ce qui me manque donc?... C'était le buste de Camoëns.
IRÈNE, has. — Ne vous moquez pas trop d'elle. D'abord, elle pourrait vous entendre...
LOUIS. — On ne sait jamais!
IRÈNE, même jeu. — Et puis elle est si brave personne !
Un domestique est entré, il s*approche d'Irène.
LE DOMESTIQUE. — Une femme de chambra vient d'apporter cette lettre, en priant de la remettre immédiatement à madame ; c'est très pressé.
IRÈNE. — Y a-t'il une réponse? * ^
LE DOMiiSTiQUE. — Là femme -le cbL-mbrt est repartie de suite.
IRÈNE. — Bien. (Aux autres.) Vous permettez?.. [Le domestique sot-: Irène s'éloigne un peu pour lire la lettre. Elle pousse une exclamation.) Oh! (En se retournant vers
RICHARD. — Vous habituez-vous un peu a la MAISON. Madeleine?
Bichard, qui a repris au fond son aparté avec la jeune Aladeleine.) Richard!
RICHARD, descendant. — Quoi?
IRÈNE, à r écart, avec Richard. - C'est trop fort! Une lettre de chantage, adressée à moi, menaçant, si tu te maries, de faire rompre ton mariage. Et dans quels termes! J'en suis malade. Quel toupet! Et portée à domicile encore !
RICHARD. — Mais de qui, sapristi !
IRÈNE. — De ta Nichette, parbleu i
RICHARD. — • Impossible.
IRÈNE — C'est signé.
RICHARD, — En effet! (Il lit) Une anonyme : Nichette de JSUinteuil... La grue'
IRÈNE. — Je te l'ai toujours dit que c'était une femme dangereuse, qu'elle te ferait avoir des ennuis... Qui a toujours raison?
Mariiaii Colibri
RICHARD. — Ah ! la grue des grues !
IRÈNE. — Et elle est capable d'en\ oyer des lettres de ce genre à M"^^ Chadeaux. Cela promet ! Si tu tiens un tant soit peu à entrer dajis cette famille !
RICHARD. — Quand je venais juste de lui acheter un bijou de cent louis. Je l'ai dans ma poche.
IRÈNE. — C'est oe qui s'appelle du flair...
RICHARD, sortent, penaud, Vécrir. de sa poche. — Levoild! Que vais-je en faire maintena-nt ?
IRÈNE, riant. — Tu le mettras dans la corbeille de mariage de ta fiancée; ce sera ton premier cadeau.
RICHARD. — C'est une idée... mais je ne peux pas. J'ai fait inscrire des dates... oui, des dates qui... enfin...
IRÈNE. — Des dates? Fais voir... (Elle inspecte le hijou.) !"■ juin 1903-15 mai 1904... On dirait un règne... 15 mai? Ah! bon! je comprends... L'abdication!... Mon pauvre ami ! tu t'étais trop avancé.
RICHARD. — Te fiche pas de moi ! Ah ! la grue !
IRÈNE. — • Voilà déjà trois fois que tu le constates; tu aurais pu le faire plus tôt.
RICHARD. — Elle ignore à quoi elle s'expose. La répoEre ne va pas se faire attendre... Dès oe soir...
IRÈNE. — Fais attention ; on t'épie.
RICHARD. — Je vais prendre conseil de Soubrian et de Lignières. Ils vont m'aider !
IRÈNE. — Et n'agis pas à la légère. Pour î'instajit, je te prie de faire attention. Qu'o«i ne t'entende pas ! Rien n'est grave là-deda«ns, seulement Chadeaux mère semble un peu... bégueule... au point même de me taper sur les nerfs, et je te conseille d'étouffer le son de votre voix.
RICHARD. — Nous allons délibérer à côté.
IRÈNE. — Ferme la porte surtout.
RICHARD, appelant ses amis. — Lignières... Soubrian...
Richard leur dit un mot à voix basse et les entraîne dans le grand salon.
COLETTE. — Quoi? quoi?... Ils nous pla/quent encore?... Délicieux jeunes gens!
La porte se referme.