‹ Maman ColibriChapitre 94 sur 120 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

GmORGES est assis à son bureau et écrit, puis JEANNINE

On frappe à la porte de droite.

GEORGES. — Entrez!

JEANNINE, entrant. — Bonjour! C'est moi!... Ça vous embête, hein? de me voir ici ? Mais rassurez-vous. Je ne viens pas pour moi, je viens pour mon appareil photographique. Voulez-vous être assez aimable pour me changer mes plaques? Mes douze sont faites.

GEORGES, de son bureau. — Posez ça là... Je finis cette page... Dans un quart d'heure je passerai au cabinet noir.

JEANNINE. — Il y en a une, une instantanée où vous serez très bien.

GEORGES, contlnitant à écrire. — Qui...

moi?

JEANNINE. — Vous savez bien que je ne fais que vous. C'est ma spécialité. Je vous ai pris tout à l'heure quand vous descendiez de bicyclette. Je vous ai bien attrapé au moment où vous sautiez en arrière. Vous devez avoir les deux jambes en l'air et la tête sur la selle... Ce doit être charmant...

GEORGES. — Tout à fait réussi.

JEANNINE. — ■ Vous aviez une tête! Les cheveux vous dégoulinaient tout le long de la fiigure!...

GEORGES. — Exquis tableau.

JEANNINE. — Ne vous inquiétez pas. Si vous me plaisez comme ça! (Georges se remet à écrire. Jeannine sHnstalle sur une chaisCf les mains sur les genoux, les yeux au plafond. Silence.) Un ange passe. (Silence.) Hum I (Silence.) Hum! Hum! (Silence.) Mais je cause, je cause, je ferais peut-être bien d» m'en aller. Vous aJlez vous faire attraper»

L'Enchantement

GEORGES. — Jeannine, j'ai des choses sérieuses à vous dire.

JEANNINE. — Mettez-moi à la porte, J€ vous prie... Je serais désolée si vous aviez des ennuis à cause de moi, vous comprenez.

GEORGES. — Je suis tout à fait résolu à éviter désormais ces rencontres à deux... que vous entretenez... surtout du genre des dernières! Cela ne peut nouvS mener à rien de bon. Vous m'avez tendu un piège l'autre jour.

JEANNINE. — Oh! un piège!

GEORGES. — Vous m'avez dit que vous aviez des choses très importantes à me révéler, que vous ne pouviez pas me les confier devant votre sœur, et ce n'était pas vrai. Vous n'aviez rien d'important du tout.

JEANNINE. Pour VOUS.

GiîORGEs. — Et j'ai été obligé de mentir à votre sœur. Je n'aime pas beaucoup ça !

JEANNINE. — Puisqu'il paraît que vous lui dites tout, vous n'avez qu'à le lui dire.

GEORGES. — Reprochez-le-moi donc.

JEANNINE. — Non, c'est vrai, J3 vous remercie.

GEORGES. — Mais je ne veux pas que pareille chose se renouvelle. Ça nous crée des airs de confidence que je réprouve. Vous savez quelles sont nos convictions à tous les trois? Très sérieusement, j'ai à vous gronder. C'est comme cette histoire de pallier l'autre soir... quand nous sommes allés nous étendre tous les trois après dîner... Isabelle peut très bien nous avoir vus. J'étais 1res embarrassé.

JEANNINE, riant. — Je le sais bien.

GEORGES. — Oui. Alors, si c'est un jeu, il est temps d'enrayer.

JEANNINE. — C'était si bon, l'autre soir ! J'ai bien mis cinq minutes à faire ramper ma main sous la paille, pour atteindre la vôtre, sans que ni vous ni Isabelle ne me voyiez. Puis, quand j'ai saisi le bout de vos doigts, j'ai serré, serré de toutes mes forces! Vous ne pouviez plus bouger. Il aurait fallu qu'Isabelle voie, pour retirer votre main, et alors... je sentais tout doucement mon bras s'engourdir sous la paille... et, comme ça, sous la lune, avec l'odeur d'une grosse rose qui était à mon corsage... c'était si bon!... Et, taisez-vous, je vous ai été si reconnaissante que vous ne retiriez pas votre main!...

GEORGES. — Pas du tout. Ma lâcheté vient de ce que je ne pouvais pas faire un mouvement sans appeler l'attention d'Isabelle... Et notre vie est assez compliquée comme elle l'est!...

JEANNINE. — Laissez-moi croire au moins que c'était un peu pour moi.

GEORGES — Et puis ce sont des sortes de situations parfaitement grotesques!

JEANNINE. — Faites-m'en donc des reproches ! Ça vous va bien !

GEORGES. — Je sais... Enfin, je prétends que ces scènes ne se renouvellent plus. Evitons de nous "^rouver seuls, le plus possible.

Il le faut. Maintenant, je sens qu'il le faut. Devant votre sœur, au contraire, tout oe que vous...

JEANINE. — ■ Tout oe que je voudrai. Vous êtes bien aimable!

GEORGES. — Comprenez donc.

JEANNINE. — Et moi.^... Est-ce que vous pensez à moi P C'est bien... je me tairai... je me tairai complètement, par exemple, car vous ne voudriez pas tout de même que je raconte à Isabelle tout ce qu'elle me demande! Du matin au soir elle me torture à m'arracher des questions! 11 est possible que ça l'intéresse, mais si vous étiez gentil, vous devriez lui faire comprendre que c'est moins drôle pour moi... et que ce sont des choses qu'on ne fait pas... et que je n'en veux plus! Du reste, elle n'a pas de tact... Je ne suis qu'une petite tille, mais je l'ai toujours vu dans la vie, je l'ai toujours remarqué, elle n'a pas de tact !

GEORGES. — Il ne s'agit pas de cela.

JEANNINE, vivement. — Oh! elle a d'autres qualités!... ne vous fâchez pas! Elle est belle, elle est plus belle que moi, certainement! {Avec colère.) Elle n'a pas une vitelotte au milieu de la figure, comme elle a dit encore hier devant vous pour me vexer... pour me faire passer pour laide ! C'est bien, je ne vous parlerai plus, je ne vous chercherai plus, j'obéirai. Mais alors, qu'est-ce qui me restera, si vous m'enlevez même ces petites 'choses, ces petites compensations, qui sont la seule joie de mon existence? Ah! je me contentais de pas grand'ohose, vous l'avouerez ! Mais il y a clés jours oh. je me disais : Il ne m'aime pas, seulement nous avons tout de même des' intelligences à deux, qu'on ne sait pas... C'est bien, je me tairai... Je ne ferai même plus mon cri, vous savez ? quand je veux attirer votre attention... Oui; ça n'a l'air de rien, mais pour moi, c'est beaucoup, parce que, rien que ce cri, ça veut dire pour moi des choses que les autres ne comprennent pas... à part vous.

GEORGES. — Avec cola qu'il est joli votre cri! Vous n'y perdrez pas grand'chose... un aboiement !

JEANNINE. — Oh ! moi je ne suis pas poétique, vous savez!... Vous ne le trouvez pas bien? Oh! c'est une trouvaille! Je l'aime beaucoup. Ecoutez.

T^lle le fait.

GEORGES. — On dirait le cri d'un gondolier de Venise.

JEANNINE. — Oh! Venise! c'est ça qui est beau! Oh! c'est là que j'aujais voulu partir en voyage! Ce que c'est beau!... (Ses yeux regardent le plafond.) Je pense quelquefois que si je vous avais épousée, on y serait parti... tous les deux.

GEORGES. — Vous u'avez pas trouvé quelque chose de bien neuf !

JEANNINE. — Qu'est-ce que ça me fait! Ohl Venise! !...

L'Enchantement

GEORGES. — A la bonne heure ! Parlons donc un peu de géographie!

JEANNINE, se levant. — Ah! au faitî.-.Voiis avez peur d'une scène! En effet, il faut même que je m'en aille, sans quoi, si Iso/belle sait que je suis montée, ce que vous allez vous faire attraper, oh! mon ami, ce que vous allez vous faire attraper!...

GEORGES. — Oh! pas d'esprit! Votre sœur souffre votre entêtement à bouder, à l'éviter, au lieu de la rassurer... elle si bonne pour vous!... Ce qu'elle a fait pour vous est admirable, et vous la récompensez en ne lui donnant que des inquiétudes... Enlin, je ne veux pas recommencer à vous sermonner à mon tour. Tout cela doit vous être redit souvent, n'est-ce pas? Passons... ce n'est pas mon affaire!... Seulement je vois très bien qu'Isabelle commence à s'énerver... et, à des mots, à des indications vagues, je vois qu'il commence à entrer en elle de la défiance et... autre chose. Je ne devrais pas vous avouer cela, mais enfin elle souffre et...

JEANNINE, fronçant les sourcils. — ■ C'est bien son tour !

GEORGES. — Quelle méchanceté vous venez de dire là !

JEANNINE. — Elle peut bien souffrir un peu à son tour, pour voir ce qu'on éprouve!... Et ce ne sera jamais une compensation !

GEORGES. — C'est affreux de pa.rler ainsi ! Votre soeur!...

JEANNINE. • — ' Je la déteste, je la déteste... Ça vous étonne ?

GEORGES. -—I Non; ce n'est pas vrai.

JEANNINE. «^ Si; autrefois je l'aimais, mais maintenant je la déteste ! du matin au soir, la voir se rapprocher de vous, vous prendre la main, l'entendre vous tutoyer, vous faire des mines tout à son aise!... Chaque fois qu'elle est là, contre vous, et que je me dis : (( Mon Dieu, comme elle a de la chance!... », chaque fois qu'elle vous approche de troip près, vous tient les mains... oh! je la tuerais! Et puis...

GEORGES. — Et puis quoi ? Laissez donc ce verre ! Vous allez le casser, dans le feu de vos démonstrations, et comme c'est mon verre de conférence...

JEANNINE. — Décidément, si je vous ai bien compris, vous me défendez de vous parier en particulier, parce que ça ne lui plaît pas, et parce que je vous gêne P

GEORGES. — Ce n'est pas exact.

JEANNINE. — Ah! oui, commc elle vous gêne, la petite Jeannine ! comme vous préféreriez qu'il n'y ait jamais eu de petite Jeannine sur la terre ! Merci toujours de me le rappeler, au cas oîi je l'aurais oublié.

GEORGES, tout d^uu coup lève le poing sur la table. — Mais sapristi de sapristi!...

JEANNINE. Quoi?

GEORGES, reste une seconde le hras en Vair, puis le laisse retomber mollement. — Rien.

. Un temps.

JEANNINE, une moue. — Tenez, vous êtes tous les deux très gentils au fond, et vous faites ce que vous pouvez ! Seulement, puisque vous venez de me dire carrément votre façon de penser, je voudrais, à mon tour, cesser une minute mon genre petite fille qui me va si bien... Le moment est venu pour moi aussi de dire les choses sérieuses. Donc, ne bondissez pas, je vous en prie, oh ! cela surtout! j'ai si mal à la tête aujourd'hui!../, comprenez-moi en ami et écoutez-moi. {Georges fait signe qu'il est tout ouïe, avec Vair de dire : Asseyez-vous donc, mademoiselle! —

JEANNINE. — Cinq minutes...

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