CATARACTE TRAUMATIQUE ET RESORPTION DU CRISTALLIN
dehors, recouvrant en partie la cornée demeurée transparente. Au niveau de l'ancienne plaie cornéenne existait un gros bourgeon blanchâtre, et il était manifeste que le phlegmon avait dû se vider par là. L'iris était désorganisé, couvert de fausses membranes, et le globe oculaire était considérablement réduit de volume et très mou, mais non douloureux ni sensible à la pression. Toute vision avait disparu.
Je n'ai pas revu le malade depuis cette époque.
De cette observation il me paraît découler deux enseignements : d'abord, qu'à un âge assez avancé, trente-quatre ans, le cristallin peut se résorber en entier et sans accident, malgré les dimensions de l'ouverture de la capsule ; ensuite, que cette résorption spontanée peut être suivie d'une altération grave de la fonction visuelle occasionnée par une atrophie du nerf optique ou de la rétine sans lésions physiques et directes de ces parties.
Dans le cas que je viens de rapporter, la paillette de fer n'a atteint que la couche superficielle du cristallin, et, malgré cela, il s'en est suivi une atrophie complète du nerf optique du côté correspondant à la blessure, et une diminution considérable de l'acuité visuelle du côté opposé.
Il est permis, sans doute, de se demander quelle est la cause d'une terminaison si anormale. Est-ce le choc direct du corps vulnérant qui, par l'intermédiaire du cristallin et de l'humeur vitrée, aura produit une compression de la rétine suivie d'une atrophie de cette membrane ? ou bien doit-on attribuer cette fâcheuse complication à un excès de pression intraoculaire occasionnée par l'imbibition et le gonflement du cristallin ?
Cette dernière hypothèse me paraît peu probable, car à aucun moment je n'ai pu constater que l'œil eût une dureté anormale, et rien n'expliquerait pourquoi la moitié interne de la rétine aurait conservé une sensibilité relativement assez bonne, tandis que la moitié externe en aurait été totalement dépourvue. Aurait-on empêché l'amblyopie de se produire en faisant, au début, l'extraction du cristallin ? C'est une question qu'on peut poser mais qu'il est impossible de résoudre. Je crois donc qu'en pareil cas, si le chirurgien se décide à faire l'extraction du cristallin, son devoir est de prévenir le malade que cette opération pourra être suivie d'une restitution plus ou moins incomplète de la vision.
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
§ VI. — OBSERVATION DE LUXATION SOUS-CONJONCTIVALE TRAUMATIQUE DU CRISTALLIN, SUIVIE DE QUELQUES RÉFLEXIONS SUR CE SUJET.
Le 15 novembre 1876, pendant que j'étais chef de clinique du Dr Siebel, il se présenta à la consultation un nommé Philippe (Jean), fondeur en fer, âgé de cinquante-cinq ans, demeurant boulevard Arago, n° 24.
Il nous raconta que le 14, c'est-à-dire la veille, à midi et demi, étant à l'atelier et voulant séparer les deux moitiés d'un moule reliées ensemble par un morceau de fer recourbé à ses deux extrémités, il prit de la main gauche (le malade est gaucher) un outil destiné à cet usage. C'est un morceau d'acier appelé picot, long de 25 centimètres, présentant une section de 1 centimètre carré et pointu à une de ses extrémités, tandis que l'autre, qui reçoit le choc du marteau, est aplatie comme dans le ciseau à froid. Au lieu de se servir de son outil comme d'un ciseau, il voulut en faire un levier, et, l'ayant pris à pleine main, son extrémité aplatie dépassant de 3 ou 4 centimètres la partie externe de la main, il chercha, par un violent effort, à séparer les deux parties du moule unies par la tige de fer recourbée dont j'ai parlé tout à l'heure. Mais celle-ci s'étant rompue brusquement, pendant que le malade était penché en avant, la tête du picot, vigoureusement tenu à la main, vint frapper la partie inférieure de l'œil gauche, à 1 centimètre 1/2 environ au-dessous de la commissure externe. On voyait là, en effet, une petite plaie linéaire de 7 millimètres de longueur et dont la direction était parallèle au bord palpébral inférieur. Le choc fut très douloureux et le malade vit, comme on dit, trente-six chandelles. Cet éblouissement dura quelques minutes, après lesquelles le malade ne vit plus qu'un épais nuage ; il distinguait seulement l'ombre de la clarté.
La douleur dura à peine quelques minutes et l'ouvrier se hâta d'aller trouver un pharmacien qui lui ordonna des compresses trempées dans un liquide contenant de l'arnica et probablement du sous-acétate de plomb, au dire du malade. La plaie donna environ deux cuillerées de sang et la réaction locale fut fort modérée. Il y eut à peine un léger gonflement de la paupière supérieure.
Philippe continua ses compresses jusqu'au moment où il vint