GUÉRISON SPONTANÉE D'UN DECOLLEMENT DE LA RETINE
S li. - NOTE SUR UN CAS DE GUÉRISON SPONTANÉE DE DÉCOLLEMENT ANCIEN DE LA RÉTINE, MAIS SANS RETOUR DE LA VISION
Le décollement de la rétine est, comme je viens de le dire, une des affections de l'œil les plus graves et les plus rebelles à la thérapeutique. Le nombre considérable de moyens tour à tour prônés puis délaissés par les inventeurs eux-mêmes, ne prouve que trop leur insuffisance et, si quelquefois on a obtenu des résultats passagers, trop souvent ces résultats ont été négatifs pour qu'aujourd'hui on puisse dire qu'il existe un traitement réellement efficace. Je ne veux pas dire pour cela que la maladie soit toujours incurable ; des observateurs de bonne foi et des cliniciens expérimentés en ont rapporté quelques exemples authentiques, mais bien peu de ces cas ont été observés assez longtemps pour pouvoir dire que la guérison a été définitive.
En 1887 et 1888, au Congrès de la Société Française d'Ophtalmologie, on s'est beaucoup occupé du décollement de la rétine. Après une discussion étendue sur l'action des divers traitements employés, plusieurs auteurs étaient d'avis de considérer pour ainsi dire les décollements de la rétine comme des noli me tangere, non seulement à cause de l'inefficacité du traitement, mais encore de l'aggravation qu'on a vue survenir fréquemment à la suite des opérations chirurgicales. Dans l'intéressante communication du Dr Coppez, on trouve même ce fait assez inattendu que, dans tous les décollements d'origine traumatique mentionnés dans son tableau (quatre cas sur vingtsix), le traitement a donné un résultat absolument nul.
Je n'ai nullement l'intention de parler ici du traitement de cette maladie; je veux seulement mentionner un cas nouveau de guérison spontanée de décollement, guérison survenue plus de deux ans après le début de l'affection et en dehors de toute intervention médicale ou chirurgicale. Les exemples de recolle-' ment spontané de la membrane décollée sont extrêmement rares, surtout lorsque le détachement de la rétine n'est pas la conséquence d'un traumatisme et date de longtemps, et les quelques cas mentionnés par les auteurs sont presque toujours entourés de circonstances particulières auxquelles paraît due la guérison
MÉMOIRES d'ophtalmologie pratique.
ou la production de la maladie (1). 11 ne sera donc pas sans intérêt de relater le cas suivant, que j'ai pu observer depuis le début jusqu'à ce jour, et dont le diagnostic a été confirmé par plusieurs ophtalmologistes éminents, aussi bien au commencement, c'est-à-dire lorsque le décollement existait, qu'à la fin, lorsqu'il avait disparu.
Observation.
Le 4 août 1880, je fus consulté par M. L..., représentant de commerce, âgé de soixante-douze ans, qui, ayant joui toute sa vie d'une excellente vue, s'était réveillé huit jours auparavant complètement aveugle de l'œil gauche, et cela sans qu'il pût accuser aucune circonstance occasionnelle. Cet œil ne présentait extérieurement absolument rien de particulier et n'avait, à aucun moment, été le siège de la moindre douleur. La pupille avait sa dilatation normale et réagissait assez bien à la lumière; la tension oculaire était normale aussi et le malade affirmait que huit jours auparavant il voyait aussi bien avec cet œil qu'avec l'autre. L'examen à l'ophtalmoscope après atropinisation démontrait de la façon la plus nette l'existence d'un vaste décollement de toute la partie supérieure et interne de la rétine. Le corps vitré était sain; la papille ne présentait pas de staphylome postérieur et avait sa couleur normale; le cristallin était bien transparent. La vision était pour ainsi dire nulle et le malade pouvait à peiné distinguer les doigts dans la partie externe et supérieure de son champ visuel dont tout le reste de la surface était absolument noir.
A droite, il existait une myopie de 2,25 dioptries, pour laquelle le malade employait depuis de longues années un pince-nez approprié qui ne lui servait que pour voir de loin. Il lisait et écrivait sans lunettes. Étant donnée la myopie de l'œil droit et le pince-nez, dont les deux verres étaient semblables, on peut conclure que la réfraction de l'œil gauche était sensiblement égale à celle de son congénère. Le fond de l'œil était sain, sans staphylome postérieur, le corps vitré intact, mais le cristallin
(i) Un cas de guérison de décollement rétinien consécutif à un abcès rétro-bulbaire a été relaté par de Crœfe (Klinische Monatsblatter, fév. et mars 1863, et Annales d'Oculistique, t. XL1X, p. 244). Un cas analogue a été rapporté par M. Borlin (Klin Monatsb., t. IV. p. 77). Note de de Wecker, Traité des maladies des yeux, t. 11, p. :i60.