GUERISON SPONTANEE D'UN DECOLLEMENT DE LA. RETINE
présentait une très légère opalescence. L'acuité visuelle était égale à 5/9 avec un verre sphérique concave de 2,25 dioptries. Je n'ai pas recherché l'astigmatisme.
Malgré l'étendue du décollement, je proposai au malade de lui faire suivre un traitement, pensant obtenir quelques résultats, étant donnée l'origine récente de la maladie, mais ce dernier refusa de faire quoi que ce fût, et je dus me borner à lui prescrire l'hygiène habituelle de la myopie pour éviter le même accident à l'œil droit.
M. L..., ayant eu l'occasion d'aller à Paris, y consulta plusieurs oculistes, qui confirmèrent soit verbalement, soit par écrit, mon diagnostic, et prescrivirent des traitements divers. Le malade se contenta de collectionner les ordonnances et n'en suivit aucune. Il revint me voir le 20 mai 1881, c'est-à-dire dix mois après le début de l'affection. Les deux yeux étaient exactement dans le même état que la première fois.
Au mois de janvier 1882, je revis le malade : la myopie et l'acuité visuelle de l'œil droit n'avaient pas changé, mais on trouvait déjà quelques stries opaques dans les couches corticales du cristallin. A gauche on voyait une synéchie postérieure en bas et un petit exsudât sur la capsule antérieure, tout près de la synéchie. Le malade avait dû avoir une iritis légère qui était, pour ainsi dire, passée inaperçue, car il n'avait pas suffisamment souffert pour aller consulter un médecin. Je ne puis pas affirmer si à ce moment le décollement de la rétine existait encore, car je nele trouve pas mentionné dans mes notes d'examen ophtalmoscopique fait à cette époque et, comme la vision de cet œil était perdue depuis longtemps, je n'avais aucune raison pour examiner attentivement l'état de la rétine. L'examen à la lumière oblique a dû être seul pratiqué. Du reste, le malade était venu cette fois me consulter surtout pour son œil sain, qui depuis quelques mois ne lui permettait plus de voir de près aussi bien qu'autrefois. Sa myopie, en effet, n'était plus suffisante pour corriger sa presbytie, et M. L... avait besoin d'un verre convexe d'une dioptrie pour lire et écrire.
Depuis cette époque, j'étais resté sans nouvelles de mon malade, qui ne venait me voir qu'à de rares intervalles, lorsque, au mois de décembre 1883, je le vis revenir. Il me raconta qu'il arrivait de Paris, où il avait consulté de nouveau plusieurs
MKMOIllRS iVoi'IITALMOLOOIE PRATIQUE.
oculistes qui lui avaient dit qu'il n'avait pas de décollement de la rétine, mais bien une cataracte en voie d'évolution.
Surpris de ce diagnostic, je l'examinai immédiatement à l'ophtalmoscope, et, moi aussi, je ne pus trouver trace de décollement. Craignant cependant que mon examen fût incomplet parce que le malade avait la pupille très étroite, je lui instillai quelques gouttes d'atropine, et, le lendemain, je pus à mon aise examiner le fond de l'œil et constater d'une façon certaine qu'il n'existait pas le moindre décollement de la rétine. La papille était blanche, les vaisseaux amincis, et le cristallin offrait un certain nombre de stries opaques dans son épaisseur. La rétine avait sa couleur habituelle et ne présentait aucune pigmentation ou coloration anormale. Gomme par le passé, cet œil ne possédait que la simple perception lumineuse.
En présence d'un fait si étrange, j'ai longtemps hésité avant de le publier; j'ai cru un instant que le premier diagnostic était erroné, et, s'il n'avait été confirmé par plusieurs confrères dont la compétence est absolument hors de doute, je me serais rattaché à l'idée d'une erreur de diagnostic de ma part, et j'aurais gardé mon observation pour moi. Mais comme le cas est simplement curieux et qu'il n'engage en rien la science ou la thérapeutique, je me borne à en donner la relation pour appeler simplement sur ce point l'attention de mes confrères.
On m'objectera, sans doute, que nous avons pu tous nous tromper au début, et prendre pour un décollement de la rétine une exsudation de cette membrane ou toute autre chose; dans tous les cas, si nous avons porté un diagnostic faux, et la chose n'est pas impossible, l'observation n'en a pas moins de valeur, car elle engagera les praticiens à faire dans tous les cas un diagnostic différentiel pour ne pas confondre avec un décollement une autre affection dont le traitement peut avoir plus ou moins de chances de succès et dont la thérapeutique, bien différente dans la plupart des cas, soit au moins inoftensive, si elle n'est pas nuisible. Le flottement d'une membrane parcourue de vaisseaux sanguins me paraît être le symptôme pathognomonique du décollement rétinien, et je crois prudent de ne jamais se hasarder à diagnostiquer cette maladie si on n'a pas observe d'une manière complète et incontestable ce dernier phénomène.
DE LA CÉCITli CONOÉNITALE.
S m.' - DE LA CÉCITÉ CONGÉNITALE AVEC ATROPHIE DES NERFS OPTIQUES.
Les exemples de cécité congénitale, sans lésion appréciable du fond de l'œil, ne sont pas absolument rares et, il y a quelques années, M. le Dr Ch. Abadie en citait quelques cas observés dans sa pratique personnelle et où la sensibilité rétinienne n'avait commencé à se montrer que six ou neuf mois après la naissance. On chercherait vainement dans les traités d'ophtalmologie un chapitre spécial à ce genre de cécité congénitale temporaire et l'explication qu'on pourrait en donner ne sortirait pas du domaine de la simple hypothèse. Mais ce n'est pas de ces cas-là que je désire m'occuper en ce moment, car je n'en ai jamais observé pour ma part; je veux parler seulement de la cécité congénitale et incurable due à l'atrophie des nerfs optiques. Et, d'abord, quelle est la cause de cette atrophie se montrant ainsi à un âge si peu avancé? Est-ce une atrophie d'emblée ou bien y a-t-il eu au début, pendant la vie intra-utérine peut-être, ou dans les premiers temps qui ont suivi la naissance, une névrite optique? Les quelques cas que j'ai observés, toujours plusieurs mois après la naissance, ne me permettent pas de me prononcer sur ce point.
On sait que la névrite par étranglement est presque toujours symptomatique d'une tumeur cérébrale qui, en diminuant la capacité de la boîte crânienne produit une exagération de pression et refoule le liquide sous-arachnoïdien dans l'espace vaginal compris entre les deux gaînes du nerf optique. Chez la petite fille dont il va être question dans l'observation \, il est difficile d'admettre cet excès de pression, attendu que les sutures n'étaient pas ossifiées et que la cavité crânienne pouvait se dilater librement. Je ne connais pas d'exemple de névrite observé chez des enfants atteints d'hydrocéphalie, et, malgré l'opinion de M. Parinaud qui pense que la névrite optique s'accompagne nécessairement et constamment d'hydrocéphalie, je ne crois pas la réciproque vraie chez ceux qui présentent une ossification incomplète ou nulle des sutures des os du crâne.
On n'a pas besoin d'admettre nécessairement un excès de pression pour expliquer le passage du liquide céphalo-rachidien
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
dans les gaines optiques et l'atrophie consécutive des nerfs; il suffit, en effet, d'une disposition organique spéciale, d'un arrêt de développement, pour que ce passage puisse avoir lieu.
Mais à quoi bon insister longuement sur la probabilité d'une affection hypothétique, ayant préexisté à l'atrophie chez les malades que j'ai observés? Ne voyons-nous pas tous les jours des atrophies simples, essentielles, qui évoluent lentement sans aucun symptôme inflammatoire visible et sans que la santé générale éprouve la moindre atteinte ? Ces malades peuvent vivre pendant de longues années avec leur cécité sans que des symptômes cérébraux viennent à se montrer; il semble que chez eux le centre de la vision a seul été atteint, et il est regrettable que le nombre très restreint d'autopsies qui ont été faites jusqu'à ce jour pour des faits analogues ne permette pas de faire avec certitude la localisation de l'altération primitive.
I. — Atrophie des deux papilles chez une enfant de quatre mois, née avant terme et atteinte d'hydrocéphalie. Cécité paraissant complète.
Au mois de juin 1881 , une dame de Narbonne vint me consulter pour sa petite fille, âgée de quatre mois, et qu'elle soupçonnait atteinte de cécité, attendu quelle ne suivait pas du regard les objets brillants ou la lumière qu'on promenait devant ses yeux. Au dire de la mère, qui avait eu un autre enfant bien portant et jouissant d'une excellente vue, celle-ci était venue au monde à huit mois et avait toujours été un peu chétive. Elle avait été nourrie au biberon.
A sa naissance, on avait remarqué une ossification très incomplète des os du crâne, et bientôt s'était montré un certain degré d'hydrocéphalie qui semblait stationnaire ou même en voie d'amélioration au moment où j'observai la petite malade.
Quelque temps après que l'enfant eut ouvert les yeux, les parents s'aperçurent qu'elle ne fixait pas; le regard était toujours vague et ne suivait nullement les objets, même les plus brillants, comme une lampe ou une bougie.
Au moment de mon observation, les choses étaient dans le même état; le regard était vague et indécis; il n'y avait pas de
DE LA. GÉGITÉ congénitale
nyslagmus el l'enfant restait pendant un temps assez long les yeux immobiles et dirigés le plus souvent du côté gauche. Absence de strabisme.
J'essayai dans l'obscurité de promener une lampe devant ses yeux, mais je ne constatai aucun mouvement de fixation et la pupille restait immobile et à demi-dilatée.
L'examen ophtalmoscopique fut assez facile à pratiquer, surtout du côté droit, et je constatai que les milieux de l'œil étaient parfaitement transparents, et normalement développés, mais la papille était blanche et paraissait complètement atrophiée ; ses contours étaient nets et bien limités. Les vaisseaux rétiniens avaient leur calibre normal. La rétine présentait par places un pointillé formé de petites taches jaunâtres, irrégulières, très peu accusées.
Comme antécédents, on ne trouvait rien de particulier, soit au point de vue de l'hérédité, soit au point de vue de la grossesse de la mère. L'enfant était très beau et jouissait par ailleurs d'une excellente santé. Je ne l'ai plus revu depuis cette époque.
IL — Cécité congénitale et atrophie des nerfs optiques chez deux enfants d'une même famille.
En 1885, j'ai eu occasion de voir un petit garçon, âgé de cinq ans et demi, très bien portant, parfaitement constitué, remarquablement intelligent et aveugle de naissance. Il est vrai que la cécité n'était pas absolument complète, car l'enfant distinguait la lueur d'une lampe ou d'une fenêtre et même les grosses masses, mais d'une façon tout à fait insuffisante pour se conduire seul. La vision ne paraissait, au dire des parents, ni s'être améliorée, ni avoir baissé depuis la naissance. La croissance s'était faite d'une façon régulière et on n'avait jamais observé de convulsions ni d'autres accidents nerveux.
Les deux yeux étaient normalement constitués dans toutes leurs parties, mais à l'ophtalmoscope on trouvait les papilles optiques blanches et attestant un degré avancé d'atrophie. Pas de staphylome postérieur ni d'altération de la rétine; vaisseaux sanguins ayant à peu près leur calibre normal et sans tortuosités ni altérations appréciables. Tension oculaire normale.
H. Arjuignac, Mémoires d'ophtalmologie.
MÉMOIRES D'ôPHTA.IiMOI.OQIH BBATIQOB.
Les deux yeux étaient animés de mouvements continuels dans tous les sens mais étaient dirigés généralement en bas. Les pupilles étaient à peu près immobiles sous l'action des rayons lumineux et moyennement dilatées. Du côté de la tête on remarquait une particularité, sans rapports peut-être avec la cécité, mais, dans tous les cas, assez importante pour être signalée : c'était une dépression très accusée des os du crâne au niveau de la suture fronto -pari étale, aussi bien du côté droit que du côté gauche.
Le père et la mère de l'enfant étaient cousins au troisième degré et ils avaient eu deux grands oncles aveugles. Ces oncles étaient frères et étaient morts à un âge très avancé. Les parents me dirent aussi qu'ils avaient encore une petite fille, alors âgée de quatre ans, qui était également aveugle de naissance comme son frère.
Au mois de mai 1888, au moment de rédiger cette observation, j'ai voulu examiner de nouveau ces enfants et j'ai prié les parents de me les amener tous les deux. L'examen des yeux de la petite fille a confirmé la supposition que j'avais faite, à savoir qu'elle devait présenter les mêmes altérations du fond de l'œil que son frère.
En effet, la description de l'état du frère que j'ai donnée plus haut, et à laquelle je n'ai rien à changer aujourd'hui, s'applique point par point à la sœur, avec cette seule différence que chez elle le regard est habituellement dirigé tout droit en avant au lieu d'être dirigé en bas. Lorsque l'enfant est tranquille et qu'on ne s'occupe pas d'elle, ses yeux restent immobiles pendant d'assez longs instants. La santé générale est très bonne, l'intelligence très développée. Dans une chambre obscure les enfants aperçoivent le moindre jour qui passe par la fente des rideaux et distinguent nettement la clarté d'une bougie placée à cinq ou six mètres. A aucune distance et, quel que soit l'éclairage, les enfants ne peuvent distinguer les couleurs. 11 est impossible de mesurer le champ visuel. Les parents prétendent que la nuit ils distinguent facilement la clarté de la lune, même au premier quartier.
Aucun traitement n'a été prescrit et les petits aveugles vont rentrer prochainement dans une institution d'aveugles pour y commencer leur instruction. Les parents n'ont que ces deux enfants.