DU TRAITEMENT DE LATR0PH1E COMMENÇANTE DU NERF OPTIQUE
M. D... jouit d'une bonne santé et n'a jamais rien éprouvé du côté du cerveau; sa vue a baissé peu à peu d'une façon lente et insensible. L'examen extérieur permet de constater la présence d'une taie ancienne sur la cornée droite ; d'un côté comme de l'autre, les milieux réfringents sont parfaitement transparents. La tension oculaire est normale, le champ visuel aussi, mais l'achromatopsie est presque complète, car le malade ne distingue plus que le bleu. Il a une myopie égale à S dioptries et l'acuité visuelle n'est plus que de 1/36 adroite comme à gauche.
A l'ophtalmoscope on constate aisément une atrophie blanche très avancée des deux papilles. Ne pouvant chez ce malade, pour des raisons spéciales, employer les injections sous-cutanées de strychnine et les courants électriques, je prescrivis l'iodure de potassium à l'intérieur et des frictions matin et soir autour des yeux, sur le front et les tempes, avec le liquide suivant :
Alcoolat de Fioravanti 60 grammes.
Strychnine pure 1 »
Alcool à 85° q. s.
Au bout de trois semaines de ce traitement M. D... revint me voir. Il distinguait déjà presque toutes les couleurs; l'acuité visuelle avait remonté de 1/36 à 1/24. Pendant quatre mois l'emploi des frictions et de la solution d'iodure de potassium fut continué, seulement tous les quinze jours je fis faire une interruption de huit ou dix jours. Au mois d'octobre, l'acuité visuelle avait doublé et était égale à 1/18; les papilles étaient moins blanches; toutes les couleurs étaient parfaitement reconnues. Même traitement.
Le 7 janvier 1884, la myopie ne paraît plus être que de trois dioptries, sans que je puisse m'expliquer cette diminution de deux dioptries autrement que par l'hypothèse d'un examen antérieur insuffisant à cause de la faiblesse de l'acuité visuelle. A droite la vision est à peu près la même et paraît stationnaire depuis quelques mois ; le leucome qui existe de ce côté explique suffisamment cet état. A gauche, au contraire, V a décuplé depuis le premier examen et égale maintenant 5/18; le malade peut déjà lire des caractères un peu gros et écrire une lettre, ce qu'il n'avait pu faire depuis un an et demi .
H. Arjuigiuc, Mémoires d'ophtalmologie.
Depuis celte époque jusqu'à ces temps derniers, j'ai encore revu de temps en temps M. D..., et ce n'est pas sans un certain étonnement que j'ai assisté à la diminution de sa myopie : au mois de mai 1885 il n'avait plus que 1 dioptrie de myopie et 1 dioptrie d'astigmatisme myopique ; l'acuité visuelle de l"œil gauche était toujours 5/18. Actuellement il est dans le même état, et, bien qu'il ait cessé tout traitement depuis trois ans, sa vision est restée la même et aurait plutôt de la tendance à s'améliorer. M. D... lit facilement les caractères d'un journal ordinaire, et son acuité visuelle est meilleure de près que de loin.
Les quatre observations que je viens de rapporter ne sont pas identiques, et, dans les deux premières qui, elles, ont beaucoup d'analogie, on pourrait être tenté de faire la part belle à l'anémie et surtout à l'intoxication nicotino-alcoolique, mais on peut objecter à cela que la différence considérable qui existait entre les deux yeux plaide peu en faveur d'une simple intoxication (l),et chez ces marins il n'est pas possible d'invoquer la possibilité d'un tel état antérieur à la maladie, car la nature même de leur profession, qui les obligeait à se servir tous les jours de l'œil droit pour faire leur point, exclut absolument une semblable hypothèse. De plus, l'amélioration est survenue au bout de quelques jours, tandis qu'elle demande toujours un temps plus ou moins long dans l'amblyopie nieotinique, et je n'ai pu constater chez mes deux malades la moindre trace de scotome central, soit pour le blanc, soit pour les couleurs. Je dois dire à ce propos que le petit appareil ou chromatoscope du Dr Ribeiro Santos (de Bahia) est précieux pour cet examen, en ce sens qu'il permet d'exclure la vision indirecte des couleurs.
Il m'eût été facile aussi de réunir plusieurs observations analogues à la dernière, mais mon intention n'étant que d'appeler de nouveau l'attention des praticiens sur une médication déjà employée bien avant moi, je me borne à ces quelques exemples que je donne à titre de simple appoint à la question du traitement de l'atrophie simple progressive.
(4) Voir îi ce sujet l'importante Ihèse du Dr Mnsaelon : Dê l'amliiyopie nicotiniqiit'. Paris, 1872.