PLAIES ET CONTUSIONS DU SOURCIL
nerf sus-orbitaire ou ses branches soient intéressés par la plaie ; ils pensent que la constriction occasionnée par le retrait de la cicatrice est parfaitement suffisante, et, pour ma part, j'ai vu plusieurs cas où, certainement, la lésion avait été bien légère et bien superficielle, et où la maladie de l'œil ne s'était pas moins montrée, au bout de quelques mois ou même de quelques années. Si l'on voulait exclure dans ce cas l'influence de la cicatrice, il faut avouer, d'un autre côté, que la blessure du nerf mettrait bien du temps pour faire sentir son influence sur l'œil. Or, toutes les expériences physiologiques qui ont porté sur le trijumeau sont là pour attester avec quelle rapidité les lésions expérimentales de ce nerf entraînent des troubles dans l'œil.
Dans ces dernières années, on a proposé, comme on sait, l'élongation des nerfs pour la cure de certaines névralgies rebelles, dans les douleurs fulgurantes des ataxiques, dans la sciatique, etc., et plusieurs cas de guérison plus ou moins complète ont été publiés; mais, comme cela arrive toujours avec les nouveaux remèdes ou les nouveaux procédés opératoires, l'enthousiasme des premiers moments a eu son retour et de trop nombreux insuccès, ou même des accidents graves, n'ont pas tardé à restreindre considérablement les applications de cette méthode thérapeutique qui semblait promettre beaucoup plus qu'elle n'a tenu. Avant de l'abandonner, cependant, on a voulu l'expérimenter de toutes les façons, avec cet esprit de généralisation auquel la médecine ne peut se soustraire et qui fait souvent tomber dans l'oubli des remèdes précieux qu'on aurait dû conserver, bien qu'ils ne fussent pas une panacée universelle. Pour ce qui a trait à l'élongation, je dois dire que presque tous les nerfs ont été soumis à cette méthode sans en excepter certains nerfs de sensibilité spéciale, comme le nerf optique, par exemple, auquel on a fait Yélomiation lorsque la névrotomie optico-ciliaire n'a plus été de mode. Les diverses branches du trijumeau ne devaient pas y échapper non plus, et, sans s'inquiéter des conséquences éloignées de l'opération, ni faire, au préalable, des expériences sur les animaux, on a mis à nu le sus et le sousorbitaire, le maxillaire, etc., et on a exercé sur ces nerfs une traction de plusieurs hectogrammes ou de plusieurs kilogrammes, pour guérir des névralgies faciales ou des rages de dent. Je ne voudrais pas nier, a priori, les avantages de l'élongation
MÉMOIRES ^'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
de ces derniers nerfs, mais les observations qui ont été publiées sont loin d'être favorables au succès de la méthode, encore ne sait-on pas les conséquences tardives qu'auront ces opérations sur l'organe de la vision, plusieurs cas de cécité ayant été rapportés à la suite de la résection du sus-orbitaire. Jusqu'à plus ample informé, je crois que la méthode ne pourra être utilisée que lorsque la vision sera irrémissiblement perdue et que, en toute autre circonstance, c'est un moyen encore trop incertain, trop peu expérimenté et trop dangereux pour qu'un praticien prudent soit autorisé à l'employer.
Les affections oculaires consécutives aux blessures du sourcil sont loin d'être rares, et, pour ma part, j'en ai observé un grand nombre sur lesquelles je n'ai pas pris de notes détaillées. Cependant mon attention ayant été appelée sur ce point depuis quelque temps, je donne ci-après les deux observations que je retrouve dans mes notes.
J. — Plaie du sourcil droit ayant occasionné, trois mois après, une irido-choroïdite suivie de phtisie du globe.
N. F..., propriétaire à Pauillac, âgé de soixante-quatre ans, me fut adressé le 26 avril 1882, par un de mes confrères, qui le soignait depuis quelques jours sans obtenir la moindre amélioration. Le malade me raconta que depuis environ quinze jours son œil droit était rouge et douloureux et peu à peu avait cessé presque complètement de voir. Au moment où je l'examinai, je pus constater une iritis intense avec synéchie postérieure totale.
L'œil était enflammé et dotiloureux à la pression; il existait en bas un peu de chémosis séreux péri-cornéen. La conjonctive, quoique très rouge, n'était le siège d'aucune sécrétion morbide; il existait seulement un larmoiement assez abondant. Je fis plusieurs instillations d'atropine clans la journée, mais, le soir, le mydriatique n'avait produit encore aucune dilatation. Je conseillai néanmoins d'en continuer l'emploi pendant quelques jours, et je prescrivis en même temps le calomel à doses fractionnées et l'application sur l'œil malade de compresses de camomille.
PLAIKS ET CONTUSIONS DU flOURCII,.
Dix jours après le malade revint chez moi. Les syûéOhies s'étaient rompues en haut et en bas, et la pupille avait une forme allongée verticalement, mais elle était couverte par une membrane exsudative blanche et assez épaisse, adhérente à la cristalloïde antérieure et à l'iris. Le chémosis et la douleur avaient disparu, mais la vision était absolument nulle, à peine le malade distinguait -il la clarté d'une forte lampe placée à 20 centimètres de l'œil.
Voyant l'inutilité de l'atropine et la diminution des symptômes inflammatoires, je fis cesser l'usage du médicament et j'engageai le malade à revenir lorsque l'œil ne serait plus rouge, afin de voir si une pupille artificielle serait possible et utile.
Au bout d'un mois, F... se présenta chez moi. Toute inflammation avait disparu et la pupille était dans le même état que la dernière fois. Ayant voulu apprécier la tension de l'œil, quel ne fut pas mon étonnement de constater un ramollissement considédérable de cet organe. J'aperçus en même temps une cicatrice linéaire au niveau du sourcil et, ayant demandé au malade depuis combien de temps il avait cette cicatrice, il me répondit que quatre mois auparavant il était tombé de 3 ou 4 mètres de hauteur sur des fagots et s'était fortement contusionné le corps et blessé à la figure. La plaie du sourcil, surtout, avait donué beaucoup de sang, mais cependant avait rapidement guéri.
N'ayant pu trouver aucune cause au développement de l'iritis qui était survenue d'une façon presque insidieuse, et sans que le malade eût fait la moindre imprudence, je dus en rattacher l'origine à la plaie du sourcil, d'autant plus que ce n'était pas là une iritis ordinaire et que le ramollissement du globe, survenu si rapidement, semblait indiquer une lésion de la choroïde que l'oblitération de la pupille ne m'avait pas permis de constater. La région ciliaire était sensible à la pression, et le processus inflammatoire, bien qu'invisible à l'extérieur, devait exister à l'état latent dans cette région.
En présence de cette situation je dus informer le malade du peu d'espoir que j'avais de lui rendre la vue par une opération à laquelle j'avais pensé tout d'abord mais que la terminaison de la maladie semblait maintenant devoir proscrire d'une façon absolue.
Depuis, j'ai revu le malade, et je n'ai pu malheureusement que
mémoires d'ophtalmologie pratique.
constater de nouveau le ramollissement de plus en plus marqué de l'œil, qui est en voie de phtisie et définitivement perdu pour la vision.
II. — Cataracte survenue rapidement chez une jeune fille de vingthuit ans, à la suite d'un coup violent, suivi de plaie, sur le sourcil.
Mlle Jeanne Etch..., âgée de vingt-huit ans, se présenta chez moi, le 10 juillet 1882, pour me consulter au sujet d'un trouble qu'elle avait dans l'œil droit et dont elle ne s'était aperçue que la veille. A l'examen direct comme à l'examen latéral avec la loupe, ou à l'ophtalmoscope, il était facile de constater l'existence d'une cataracte déjà assez avancée et empêchant de voir le fond de l'œil. Toute la masse du cristallin paraissait demi-opaque et blanchâtre ; l'iris était très contractile et le champ visuel normal.
Ayant interrogé la malade pour lui demander si elle ne connaissait aucune cause qui eût pu produire sa maladie, elle me répondit qu'elle n'avait jamais souffert des yeux, mais que six mois auparavant elle s'était frappée violemment contre l'angle d'une porte le sourcil droit où l'on voit encore distinctement une cicatrice linéaire, au niveau même de l'émergence du nerf sus-orbitaire. Une autre cicatrice, qui date de l'enfance, existe aussi au niveau du tiers moyen du bord sourcilier.
L'acuité visuelle de l'œil droit se réduisait à pouvoir compter les doigts à 1 mètre, mais toutes les couleurs placées dans le voisinage de l'œil étaient reconnues très distinctement.
Après l'instillation d'un collyre d'atropine, la pupille se dilata très largement et il me fut facile de constater que toute la masse du cristallin était envahie par l'opacification. La lentille cristallinienne était à sa place et la zonule intacte.
L'autre œil était absolument normal et la vision excellente.
J'aurais voulu essayer chez cette malade l'emploi des courants continus qui, d'après NefteL auraient donné de bons résultats en Amérique dans les cataractes commençantes et chez les sujets jeunes, mais malheureusement des difficultés matérielles ont empêché cette jeune fille de se soumettre à ce traitement que j'ai, du reste, employé depuis, sans aucun résultat dans un grand