IV. — DE LA CÉCITÉ DES MOTS. — OBSERVATION
La cécité des mots est une affection très anciennement connue, mais ce n'est qu'en 1876 que, dans son remarquable mémoire Sur les troubles delà parole, M. Kussmaul a créé le nom de la maladie, en même temps qu'il en donnait une description complète et qu'il fournissait quatre observations à l'appui. Depuis cette époque, quelques autres cas ont été publiés par MM. Guéneau de Mussy, Magnan, Gharcot, Maurice Valentin, Déjerine, Mlle Skwortzoff, de Capdeville, etc., mais malgré cela le nombre des observations est encore très restreint, et, de plus, peu de ces observations présentent entre elles une grande analogie au point de vue de la cause, des symptômes fonctionnels et de la terminaison. Peu aussi ont été suivies d'autopsie. Le cas que je vais rapporter dans un instant est, jusqu'à ce jour, au moins à ma connaissance, absolument unique au point de vue de la netteté du symptôme « cécité des mots », qui s'est montré indépendant de tout autre trouble fonctionnel.
L'affection dont je m'occupe en ce moment n'est qu'une des innombrables manifestations de cette singulière maladie ressucitée par Trousseau dans la science moderne et désignée sous le nom d'aphasie, mot qui se rencontre déjà dans les hypotyposes de Sextus Empirions, qui vivait 200 ans avant J.-C. ( I). Je ne puis donc m'empêcherde donner en quelques mots une idée générale de cet état pathologique qui est lié d'une façon si intime aux problèmes encore mystérieux de Panatomo-psychologie.
On comprend sous le nom d'aphasie un trouble de diverses manifestations de la pensée, comme la parole, l'écriture, la mimique, le dessin, la musique, le calcul, etc., sans lésion générale de l'intelligence ni des organes de la phonation. Cette définition, qui appartient à M. Falret, est très exacte et a l'avantage de s'appliquer, pour ainsi dire, à tous les genres d'aphasie; cependant les variétés cliniques sont si nombreuses, qu'une définition ne pourrait donner d'elles qu'une idée bien générale, sans s'attacher à la description de chaque cas particulier. Mon intention n'est pas de décrire cette maladie sur laquelle
(f) Sextus Empiricus, traduction du grec. Amsterdam, 1723, p. 93.
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on a déjèt publié de nombreux et importants travaux, mais seulement de donner un aperçu de ses principales manifestations.
Le début de l'aphasie, selon M. Falrot, est toujours brusque. A la suite d'un traumatisme ou d'une attaque d'apoplexie, si cette dernière n'est pas promptement mortelle, un malade perd complètement la parole ou balbutie quelques mois incohérents; s'il veut nommer un objet ou exprimer une pensée, les mots ne lui viennent pas, ou bien il les emploie l'un pour l'autre, à tort et à travers, ou bien il se sert toujours de la même phrase, du même mot ou de la même syllabe, et ses réponses n'ont aucun rapport avec les demandes qui lui sont faites, bien qu'il entende parfaitement. Il ne peut répéter le mot ou la phrase qu'on prononce devant lui, ni appliquer ce mot à l'objet ou à l'acte qu'il sert à désigner : c'est alors l'aphasie avec « surdité des mots ». Toutefois, ce même malade a conservé le souvenir de l'usage des objets; il peint, dessine, écrit, travaille, joue d'un instrument de musique comme auparavant, mais il a perdu le souvenir du symbole qui donne à la pensée sa forme déterminée, sa forme saisissable; il a perdu, en quelque sorte, le langage intérieur, il est atteint d'amnésie verbale.
« Un autre malade, au contraire, ne peut nommer aucun des objets connus qu'on lui présente, mais si on lui dit de désigner l'objet qu'on lui nomme, il le fait sans hésitation et sans se tromper. Ce malade-là a conservé le langage intérieur; il sait encore rapporter le signe à l'idée; le symbole vocal rappelle dans son esprit une image connue, mais il est impuissant à l'exprimer. Celui-là est atteint de logoplégie. » (Magnan.)
C'est à cette seconde classe d'aphasiques que se rapportent les phénomènes les plus singuliers de la « cécité des mots ». Les malades écrivent sous la dictée, et, bien que leur vue soit intacte, ils ne peuvent lire un seul mot de ce qui est écrit ou imprimé, ou de ce qu'ils ont écrit eux-mêmes ; d'autres ont perdu la faculté d'écrire et, si on les invite à le faire, ils se bornent à tracer quelques signes incompréhensibles ou bien ils écrivent un mot ou une phrase qu'ils répètent constamment. Parmi ces aphasiques, les uns peuvent copier et ne savent rien écrire sous la dictée; d'autres écrivent bien sous la dictée ou spontanément et copient très mal ou pas du tout, comme le malade dont je vais bientôt rapporter l'observation.
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Je n'ai fait ici qu'esquisser à grands traits les principales formes de l'aphasie, et j'en ai omis plusieurs qui présentent un intérêt considérable, celles qui sont compliquées de paralysie de la main droite, par exemple, et dans lesquelles les malades écrivent de droite à gauche avec la main gauche, écriture en miroir (Erlenmeyer), mais je me hâte d'aborder un autre côté de la question, je veux parler de la localisation de la faculté du langage dans le cerveau.
Les localisations cérébrales sont tout à fait une question d'actualité, et si, au commencement de ce siècle, Gall, Thomas Hood, Bouillaud, avaient déjà indiqué les lobes frontaux comme étant le siège de la faculté du langage articulé, c'est à Marc Dax, en 1836, qu'on doit une localisation plus précise. En effet, dans un Mémoire présenté au Congrès médical de Montpellier, et passé depuis complètement inaperçu, cet auteur place la faculté du langage dans l'hémisphère gauche, tout près de Tinsula de Reil.
Mais il faut arriver jusqu'à Broca, en 1861, pour avoir une localisation plus précise. Le célèbre chirurgien anthropologiste, à la suite de nombreuses observations et de délicates recherches, put localiser la faculté du langage dans la troisième circonvolution frontale gauche, qui porte depuis lors le nom de circonvolution de Broca.
Les recherches ultérieures n'ont fait que confirmer ce résultat, et, en 1863, il a pu préciser encore davantage le siège du langage et le placer dans le tiers postérieur de cette troisième circonvolution.
Je ne m'étendrai pas davantage sur cette découverte qui a été confirmée depuis cette époque, tant en France qu'à l'étranger, par des centaines d'autopsies, et, si quelques faits négatifs ont été rapportés par les auteurs, ils ne sauraient infirmer la règle, car, on le sait, en anatomie les anomalies sont fréquentes et le scalpel ne peut pas toujours découvrir des lésions qui, bien qu'existant en réalité, peuvent échapper néanmoins à l'œil le plus exercé et à l'examen le plus complet.
Maintenant que la localisation est circonscrite, il sera peutêtre possible d'en déterminer le siège précis et de compléter cette découverte, qui aura fait faire un grand pas à l'anatomopsychologie.
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Voici, maintenant, la relation du cas que j'ai observé moimême.
Au commencement de l'année 1880, M. P..., cafetier, âgé de cinquante-trois ans, qui jusque-là avait joui d'une bonne santé et n'avait jamais commis aucune sorte d'excès, fut pris de crampes dans toute la partie droite du corps depuis le sommet de la tête jusqu'à la pointe du pied droit. Ces crampes duraient trois ou quatre minutes et se reproduisaient d'abord deux ou trois fois dans la journée; mais bientôt elles se montrèrent plus fréquemment et en même temps le malade devint très excitable et très irritable recherchant surtout le calme et la tranquillité, car le moindre bruit lui causait une violente céphalalgie.
Pendant quatre mois il garda presque constamment la chambre, bien qu'il ne fût pas malade, et fut soumis à un traitement approprié à son état.
Au mois d'avril 1880 il me fut adressé par son médecin qui venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait plus lire alors que jusque-là il avait possédé une excellente vue. Un brouillard couvrait tous les objets qu'il regardait et les lunettes dont il se servait habituellement, tout en améliorant la vision de près, ne suffisaient pas à faire disparaître entièrement ce brouillard. M. P..., néanmoins, voyait distinctement les plus petits objets, mais il lui était impossible de pouvoir lire un seul mot, qu'il fut manuscrit ou imprimé. Sa mémoire et son intelligence étaient absolument intactes et ses forces physiques n'avaient nullement diminué. Sa conversation n'était point embarrassée et à aucun moment il n'avait besoin de chercher ses mots pour désigner les objets ou exprimer sa pensée.
A l'examen direct ou à l'éclairage oblique ses yeux ne présentaient rien de particulier, et àl'ophtalmoscope on trouvait seulement un peu d'hyperhémie de la rétine dont les vaisseaux étaient légèrement augmentés de volume ; le disque du nerf optique était aussi plus rouge qu'on ne le trouve habituellemenl . mais ses bords étaient nets et ne présentaient pas la moindre suffusion séreuse, ni la plus petite hémorragie. Ces symptômes congestifs étaient surtout prononcés à droite. La vision des couleurs était normale, mais le champ visuel était sensible-
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ment rétréci en haut et en dehors. L'œil était emmétrope et la presbytie égale à deux dioptries environ. Le brouillard que le malade apercevait sur la page du livre, et qui ne disparaissait avec aucun verre, empêchait de mesurer exactement la puissance d'accommodation.
Ayant voulu le faire lire de près, quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu'il m'assura qu'il lui était impossible de déchiffrer un seul mol, même dans les plus gros caractères. Il pouvait cependant épeler, presque sans se tromper, les lettres les plus fines, mais il ne pouvait les assembler de façon à faire des syllabes et des mots. Les mots les plus simples, composés de deux ou trois lettres, étaient tout aussi illisibles que les autres. A côté de cela, si j'épelais moi-même les lettres, il formait les mots avec assez de facilité; si je nommais l'un après l'autre deux ou plusieurs chiffres, il me disait presque immédiatement le nombre formé. Mentalement, il pouvait faire les mêmes calculs qu'autrefois; sa mémoire et son intelligenee étaient intactes et aussi lucides que parle passé, et, chose plus extraordinaire encore, il pouvait faire sa correspondance et écrire plusieurs pages sans commettre la moindre erreur de coordination de phrase, ni faire de fautes d'ortographe ; toutefois, pour écrire, il avait besoin d'être tout à fait tranquille, car il ne pouvait lire un mot de sa propre écriture, bien que celle-ci fût soigneusement calligraphiée. Si on le dérangeait ou si on l'interrompait au milieu d'une phrase, il était obligé d'avoir recours à quelqu'un pour lui dire où il en était et aussitôt il terminait sa phrase et continuait sa lettre.
M. X...ne se plaignait pas d'autre chose que de ce que je viens de mentionner, et, comme il habitait assez loin de Bordeaux, je lui donnai une lettre pour son médecin habituel, qui l'avait engagé à venir me voir, et je conseillai l'emploi des divers moyens employés pour combattre les congestions des centres nerveux ou de ses enveloppes dont ce malade me paraissait atteint. Je fis en même temps quelques réserves touchant le pronostic et j'admis même la possibilité d'une tumeur cérébrale ou de quelque autre affection grave du cerveau, me réservant pour me prononcer d'observer attentivement les phénomènes qui se présenteraient dans la suite.
Un mois après, le 18 mai, M. P... revint chez moi ; la céphalalgieavail mi peu diminué et le brouillard qui pendant la fixation
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couvrait les objets rapprochés, était beaucoup moins épais. A l'ophtalmoscope on trouvait le disque du nerf optique moins rouge que la première fois, mais ses bords étaient légèrement diffus. Le champ visuel était redevenu normal. De loin l'acuité visuelle était absolument normale et le malade lisait parfaitement les échelles-types, bien qu'il prit quelquefois une lettre pour une autre, tout en la voyant parfaitement.
En présence de l'état du fond de l'œil, je prescrivis les frictions avec l'onguent napolitain, 1 gramme matin et soir, sur diverses parties du corps, l'aisselle, le pli du bras, l'aine, le creux poplité, etc., pendant une huitaine de jours. J'ajoutai à cette médication l'emploi quotidien d'une eau minérale purgative et enfin une injection sous-cutanée de 2 centigrammes de pilocarpine tous les deux jours pendant quinze jours. J'engageai en même temps le médecin traitant à surveiller attentivement l'action de la pilocarpine afin de suspendre immédiatement ce médicament s'il était mal supporté ou s'il donnait lieu à des accidents. Ce malade étant dans une position aisée qui lui permettait de pouvoir se retirer des affaires et aimant beaucoup la campagne, je lui conseillai de quitter la ville et de mener l'existence la plus calme qui lui serait possible.
Le 15 juin 1880, M. X... revint me voir; son état était à peu près le même que la fois précédente. Il avait toujours de la céphalalgie et de l'insomnie. L'état de l'œil était cependant modifié avantageusement, et le nerf optique, comme la rétine, ne présentait plus d'altérations apparentes. L'acuité visuelle était toujours normale. Je prescrivis le bromure de potassium pendant un mois, à la dose de 1 à 2 grammes par jour.
Le 22 juillet, j'examinai encore le malade et je ne pus rien constater de nouveau, ni dans l'œil, ni dans ses fonctions intellectuelles qui étaient restées parfaites. La céphalalgie avait beaucoup diminué, et le malade pouvait dormir, mais, bien qu'il reconnût toujours les lettres, il lui était impossible de lire les mots. Je demandai une consultation, et M. le professeur Pitres voulut bien se joindre cà moi. Nous examinâmes ensemble très attentivement ie malade, et nous ne pûmes découvrir aucune lésion, ni aucun signe qui pût nous mettre sur la voie de l'affection cérébrale qui avait provoqué cette forme singulière d'amnésie bornée aux mots seulement. Le langage, en effet, n'avait subi
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aucune altération ; le malade parlait aussi facilement qu'autrefois ; il nommait les objets qu'on lui présentait, sans hésitation et sans se tromper et, pour tout le reste, excepté la lecture, sa mémoire ne laissait rien à désirer.
Pendant l'année 1881, je revis de temps en temps le malade. Son état était toujours le même. Vers la fin de l'année, je lui conseillai d'apprendre à lire, en commençant par l'alphabet, méthode qui avait réussi quelquefois et dont j'avais trouvé deux ou trois observations dans les journaux. M. P... me promit de faire ces exercices aussitôt qu'il serait rentré chez lui, et j'attendais avec impatience le résultat de cette expérience.
Au commencement de l'année 1882 j'écrivis au malade en le priant de me donner des nouvelles de sa santé et de me faire connaître ses progrès dans l'art de la lecture. Je reçus de lui une lettre, que je regrette de ne pouvoir reproduire ici, et qui démontrerait que je n'ai rien exagéré lorsque j'ai parlé de sa manière d'écrire. Gomme on le voit par sa lettre, des malheurs de famille, la mort prématurée de son fils, l'avaient empêché de se livrer aux exercices que j'avais conseillés et, comme il le dit lui-même, sa tête était un peu rebelle et se fatiguait très vite, de sorte qu'il lui aurait fallu encore peut-être quelques semaines de repos avant de commencer. A ce moment sa santé était excellente; il ne souffrait plus de la tête, ses facultés intellectuelles étaient toujours intactes et aucune complication de paralysie n'était survenue depuis deux ans que durait l'affection curieuse et étrange qui empêchait M. X... de pouvoir lire.
Pendant plus de huit ans j'ai pu observer cet intéressant malade; sa santé a continué d'être excellente et, comme il le dit lui-même, il porte gaillardement ses soixante ans. Bien plus, sur mes conseils, il a consenti à apprendre à lire comme il l'avait fait dans son jeune âge et le succès est venu couronner ses efforts, car aujourd'hui il peut lire couramment, quoique avec une certaine lenteur, l'écriture manuscrite ou imprimée.
11 ne serait pas étonnant que des complications graves se montrassent plus tard sous l'influence de la même cause qui a produit la cécité des mots, mais, d'après cet exemple, il n'en restera pas moins ce fait acquis à la science que la faculté de lire ou, si l'on veut, la mémoire des mots écrits, a dans le cerveau
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SOU centré distinct et bien indépendant des autres centres psychiques ou psycho-moteurs.
Réflexions. — Les réflexions philosophiques qui découlent de cette observation sont nombreuses et fort importantes au point de vue des localisations cérébrales et des phénomènes intimes de la pensée et de l'intelligence. Je ne veux pas en tirer moi-même de conséquence, et je laisse à chacun de mes lecteurs le soin d'interpréter le phénomène que je me suis borné à mentionner.
Les exemples de cécité subite des mots sont déjà assez nombreux dans la science, et plusieurs ont été rapportés dans l'excellente thèse que M"8 Skworzoffa soutenue en 1881 devant la Faculté de Paris, pour obtenir le grade de docteur en médecine, et qui Lui a été inspirée par M. Magnan, le savant professeur de l'Asile Sainte-Anne. Toutefois, mon cas présente ceci de particulier, qu'il est le seul jusqu'à ce jour dans lequel la cécité des mots s'est montrée et maintenue sans complication de paralysie, de troubles de l'intelligence ou d'aphasie proprement dite.
Dans tous les autres cas, en effet, lorsque ce phénomène n'a pas succédé à un violent traumatisme qui a entraîné, en même temps, l'abolition du mouvement clans une certaine partie du corps et la perte de la parole, il est apparu concurremment avec ces affections dont il n'a été, pour ainsi dire, qu'un épiphénomène.
Dans les cas où l'autopsie a pu être pratiquée, on a trouvé des lésions plus ou moins étendues et siégeant à peu près toujours dans le tiers postérieur de la troisième circonvolution frontale gauche ou l'insula de Reil, ce qui a permis à Broca de localiser d'une façon assez précise le siège du langage articulé. Je dois dire cependant que clans tous les cas suivis d'autopsie, il y avait eu pendant la vie cle la paralysie et de l'aphasie proprement dite, c'est-à-dire une perte plus ou moins complète de la parole. Il est dès lors impossible de dire exactement la part qui revient dans la lésion à chacun de ces phénomènes. Il faut aussi tenir compte de l'influence de voisinage, car un foyer hémorragique, une embolie, une production gommeuse ou de toute autre nature peuvent exercer une compression sur les parties voisines du siège même de l'altération, de sorte qu'il ne faudrait pas considérer seulement la cause immédiate, mais encore la cause médiate. Dans l'observation que je viens de rapporter et dans
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laquelle la cécité des mots a seule existé comme trouble fonctionnel, il se pourrait que l'autopsie permettrait de localiser exactement le siège de la mémoire des mots si toutefois il existe comme centre distinct, mais, malheureusement pour la science, cette autopsie ne pourra pas être faite.
Les liens mystérieux qui unissent nos sens avec la pensée, la multiplicité des voies par lesquelles notre moi se met en communication avec les objets extérieurs, par la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat, le goût, sembleraient indiquer un siège unique pour la pensée et l'intelligence, comme le croyaient les anciens. Nos sens seraient, qu'on veuille me permettre cette comparaison, comme les stations extrêmes d'un réseau télégraphique, stations munies d'appareils récepteurs différents et dont tous les fils aboutiraient à un bureau central chargé de recevoir les dépêches qui lui arriveraient par les divers fils conducteurs. Mais entre ce bureau central et chacune des stations extrêmes, existerait un appareil interposé dans le circuit et servant à élaborer, à interpréter, à traduire les dépêches qui partiraient en suivant la voie centrifuge ou centripète. C'est le dérangement de cet appareil secondaire qui produirait la cécité des mots, la surdité des mots, etc. L'idée abstraite et conventionnelle représentée par un assemblage de lettres et de syllabes exige un certain travail intellectuel pour donner à notre esprit la notion de l'objet représenté, tout comme le son de la voix, qui est, Lui aussi, conventionnel, a besoin, pour revêtir dans notre esprit une image acoustique, de subir une élaboration spéciale. L'impulsion psychomotrice qui force la main à reproduire le signe conventionnel qu'elle a été habituée à tracer peut parfaitement avoir lieu, puisque c'est un acte centrifuge, bien que la transmission centripète, qui se fait par une autre voie, soit défectueuse ou interrompue; c'est de cette manière, bien hypothétique, il est vrai, mais néanmoins admissible et rationnelle, qu'on peut expliquer la persistance de la faculté d'écrire chez les personnes qui ont perdu la faculté de lire.
Dans le même ordre d'idées, je pourrais citer plusieurs exemples réunis dans la thèse de Mlle Skwortzoff, et dans lesquels des musiciens ayant perdu la faculté de lire la musique pouvaient encore exécuter parfaitement des mélodies qu'ils savaient de mémoire ou qu'ils improvisaient.
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I V. — APHASIE COMPLÈTE, HÉMIPLÉGIE ET HÉMIANOPSIE DROITES, AGRAPHIE PENDANT SIX MOIS. GUÉRISON DE LA PARALYSIE ; RETOUR DE LA PAROLE; PERSISTANCE DE L'HÉMIANOPSIE, DE L'AGRAPHIE ET DE LA CÉCITÉ DES MOTS.
Dans le paragraphe précédent, j'ai publié une observation de cécité des mots absolument type et dégagée et de tout phénomène ou complication pathologique, soit au début, soit pendant le cours de l'affection. Bien que le début de la maladie remonte déjà à neuf ans, le malade se porte toujours parfaitement bien, et son aphasie, limitée, comme je viens de le dire, à la cécité des mots, après avoir persisté à peu près dans le même état pendant quelque temps, a fini par disparaître presque complètement, le sujet ayant, sur mes instances, recommencé à apprendre à lire de nouveau en commençant par l'alphabet.
Le cas que je vais rapporter maintenant est loin d'être aussi curieux que l'autre, mais il n'en présente pas moins un certain intérêt au point de vue surtout de certaines particularités dont il sera question ultérieurement et que je n'ai guère vu mentionnées par les auteurs des observations, peu nombreuses encore, que possède aujourd'hui la science.
Voici d'abord l'observation :
M. R.., âgé de soixante-six ans, ex-entrepreneur de travaux publics, s'était très bien porté jusqu'à l'année 1879, époque à laquelle il se réveilla un beau matin avec une paralysie presque complète du bras et de la jambe du côté droit et une impossibilité absolue de prononcer un seul mot. Il semblait comprendre en partie ce qu'on lui disait et répondait par signes; mais, malgré cela, il était plongé dans une sorte d'hébétude continuelle et paraissait vivre uniquement de la vie végétative.
Au bout d'une couple de mois, la paralysie commença à disparaître et, quatre mois après, le malade avait récupéré entièrement l'usage de ses membres. II comprenait mieux ce qu'on lui disait, mais il était encore complètement muet. Il ne pouvait se livrer a aucune sorte de travail manuel, et, lorsque sa main saisissait une plume ou un crayon, elle traçait des hyéroglyphes sans forme déterminée. Lorsqu'il essayait de se livrer aux travaux de jardinage, il faisait plus de dégâts que d'ouvrage, et enfin