IS
Dans le numéro de, juillet 1881 du CentralblattfurPractkheaugenheilkunde, Stenheirn rapporte l'observation d'un homme de quarante ans atteint de néoplasmes remplissant les cavités nasales et l'espace ivlropharyngicn,qui fut atteint d'hémianopsie temporale bilatérale et mourut quasi aveugle avec des symptômes de compression cérébrale (convulsions épileptiformes, nystagmus horizontal, etc.)- Chez ce malade, la tumeur n'avait pas seulement déprimé la voûte palatine, elle avait envahi l'os sygmoïde et, probablement, le corps du sphénoïde, occasionnant ainsi une pachyméningite circonscrite et, par suite, une compression de bas en haut, au niveau de l'angle postérieur ou antérieur du chiasma ou même en son milieu.
Nettleship a présenté à la Ophthal. Soc. of Great Britain and Irland, séance du 11 octobre 1883, l'observation d'un malade suivi par lui pendant sept ans et qui avait présenté une cécité complète de l'œil gauche avec atrophie de la papille. Dans l'œil droit il existait une hémianopsie droite nettement délimitée, la ligne de démarcation passant par le point de fixation.
A l'autopsie on trouva une tumeur partant du corps du sphénoïde, comprimant le nerf optique, le chiasma et le tractus optique du même côté que l'œil aveugle.
Berry considère aussi l'hémianopsie temporale unilatérale comme dépendant toujours de lésions du chiasma et a décrit dans la Ophtalm. Review, juin 1884, deux cas, suivis d'autopsie, à l'appui de son opinion.
Toutefois, bien que les observations de ce genre soient extrêmement rares, on peut se demander si l'origine de cette maladie ne pourrait pas aussi être recherchée dans le cerveau même, en se basant sur les symptômes concomitants dont la cause ne saurait être périphérique. Un fait rapporté par Stedman Bull semble plaider en faveur de cette origine. Cet auteur a rapporté dans le New-York Médical Journal, numéro du 8 août 1885, deux cas d'hémianopsie temporale unilatérale : le premier se rapporte à une vieille femme qui, à la suite d'une chute sur le front, fut atteinte d'hémianopsie temporale unilatérale à marche lente avec tendance à l'amaurose. 11 existait probablement une fracture du canal optique.
Le second cas est beaucoup plus intéressant : il s'agit d'un
officier, âgé de soixante-six ans, qui, en 1848, fut renversé par
la foudre, perdit eonnaissanec cl, lorsqu'il revint à lui, s'aperçut qu'il était complètement aveugle des deux yeux. Cette cécité disparut au bout de quelques jours et il resta parfaitement bien pendant huit ans, mais alors les muscles de la hanche et de la jambe gauche s'atrophièrent lentement et progressivement pendant deux ans, époque à laquelle la maladie ne lit plus de progrès. En même temps que les muscles s'atrophiaient, le malade fut pris subitement d'une hémianopsie temporale de l'œil droit, et cet état de l'œil demeura stationnaire jusqu'à l'année 1885, où l'auteur a publié l'observation.
J'ai dit tout à l'heure que l'hémianopsie bitemporale, sans être d'une rareté extrême, était néanmoins assez peu fréquente. Cette hémianopsie doit être aussi bien rarement d'origine cérébrale, car, dans tous les cas que j'ai pu réunir, il s'agissait de lésions situées en dehors des hémisphères cérébraux.
HillGriffith (1) en a publié quatre observations :
Dans la première, il s'agissait d'un mineur, âgé de trente ans, qui reçut un coup sur le derrière de la tête après lequel la vue commença à baisser. Le fond de l'œil et les champs visuels restèrent normaux pendant dix mois, au bout desquels l'hémianopsie temporale double apparut. Deux mois après, la vision baissa et la terminaison fut une atrophie complète du nerf optique et une cécité absolue. Grifïîth admet que le coup avait fracturé le corps du sphénoïde et qu'une exsudation consécutive avait comprimé le chiasma, mais ce n'est là qu'une hypothèse.
La deuxième observation a trait à un homme de trente-trois ans chez lequel on n'observa aucun autre symptôme que l'hémianopsie temporale bilatérale. Celle-ci demeura stationnaire et fut attribuée aune exostose du sphénoïde.
Le sujet de la troisième observation était une garde malade âgée de trente-trois ans. L'hémianopsie temporale bilatérale qu'on constatait chez elle s'était développée neuf mois auparavant pendant qu'elle soignait un malade. Elle présenta d'abord de la dyspepsie et de violents maux de tête. Le champ visuel était aussi un peu rétréci du côté nasal et l'acuité visuelle, notablement affaiblie des deux côtés, égalait 6/60 à droite et 6/36 à gauche. Le fond des yeux était normal, les pupilles mobiles. Dyschroma-
(1)Hill Griffith. — Quatre cas d'hémianopsie bilomporale (Médical Chronicle, janvier-1887, page 285).
DE i/llÉMIANOPSIE EN GÉNÉRAL
topsie de l'œil droit, anosmi'e de la narine gauche, goût intact.
Dans la quatrième observation, il s'agissait, comme dans la première, d'un mineur âgé de trente-et-un ans, qui était devenu subitement aveugle de l'œil gauche pendant son travail, au mois de juillet 1885. Il n'y avait dans cet œil aucune perception lumineuse, et la pupille ne réagissait que par l'œil droit, lequel possédait une acuité visuelle normale, Au bout de six mois l'œil gauche était toujours dans le même état, mais la vision du droit avait baissé à 6/60, sans altération visible à l'ophtalmoscope. Le champ visuel de l'œil droit présentait une limitation nette de la moitié temporale pour le rouge et le vert. L'œil gauche, qui était d'abord complètement aveugle, avait récupéré un peu de vision et pouvait reconnaître quelques lettres du n° XX de Jseger, mais il présentait une hémianopsie temporale très manifeste. En novembre 1886, la papille gauche était pâle, et l'hémianopsie persistait comme auparavant.
Rumschewitsch (1) a observé un homme de trente ans qui avait été auparavant atteint de syphilis et qui présenta une hémianopsie temporale bilatérale typique. L'acuité visuelle, néanmoins, était normale et la ligne de démarcation des champs visuels était des deux côtés absolument verticale et traversait le point de fixation. Les deux papilles étaient pâles.
M. Rumschewitsch cite encore un autre cas d'hémianopsie temporale bilatérale complète, observée chez un homme syphilitique également; la ligne de démarcation était, comme chez le malade précédent, absolument verticale et traversait le point de fixation. L'acuité visuelle était normale, ainsi que les papilles.
L'hémianopsie avait débuté à la suite d'une ivresse intense. Petit à petit la partie défectueuse du champ visuel droit fut restituée à la vision, sauf un léger rétrécissement périphérique. Le malade, qui était diabétique, succomba à une nécrose étendue de la peau des extrémités inférieures. La vision était restée satisfaisante jusqu'à la mort. L'autopsie ne put être faite.
Oppenheim (2) avait déjà observé, en 1885, un malade qui pendant longtemps n'avait présenté d'autres symptômes objectifs
(1) RuMSCHRwiTsci. - Observations d'hémianopsie temporale {Pelenb. Med. Wochenschr., 1887, no 10).
(2) Deutsch Med. Zeitnng, n° 42, 1888.
MÉMOIRES I>'oPHTAI,MOLOOIE PRATIQUE.
que la polydipsie, la polyurie et une hémianopsie bitemporale. Celle-ci avait cela d'extraordinaire qu'elle variait dans ses limites, disparaissait complètement en quelques jours pour reparaître bientôt. Le malade mourut et, à l'autopsie, on trouva une gomme des méninges basâtes qui embrassait le chiasma.
L'examen bistologique montra un tissu facile à se gonfler, ce qui explique les variations des troubles visuels.
Dans ces derniers temps, l'auteur a observé de nouveau une hémianopsie bitemporale en même temps qu'un diabète insipide très prononcé chez un homme de trente-et-un ans qui avait contracté la syphilis quatorze ans auparavant, etqui, en mai!887, accusait de violents maux de tête survenus depuis quelques mois et souvent accompagnés de vomissements, de diplopie passagère et d'amblyopie, surtout à gauche. L'administration de l'iodure de potassium, à la dose quotidienne de 3 grammes, fit disparaître presque complètement en cinq ou six jours les troubles visuels; les maux de tête diminuèrent ainsi que la polydipsie et la polyurie, à tel point que le malade put être renvoyé guéri au bout de quinze jours.
Dans le courant de ces dernières années, Oppenheim a observé quatre autres cas de syphilis cérébrale dans lesquels les produits morbides occupaient la même région et embrassaient le chiasma. L'auteur attire l'attention sur l'hémianopsie bitemporale fugace, comme critérium de diagnostic important pour cette localisation de la syphilis; il rappelle aussi, comme digne d'attention, l'existence du diabète insipide.
Voici maintenant la relation d'un cas que j'ai été à même d'observer dans ces derniers temps :
M. R..., âgé de cinquante-huit ans, ayant toujours joui et jouissant encore d'une excellente santé, est venu me consulter le 27 novembre 1888, pour un affaiblissement de la vue remontant déjà à deux ans et pour lequel il avait, sans succès, suivi divers traitements, soit à Paris soit en province. L'amblyopie était beaucoup plus prononcée à l'œil droit qu'à l'œil gauche, mais le malade ne s'en était pas aperçu et, dans les divers examens qu'on lui avait fait subir, on ne lui en avait pas parlé.
DE i/lIEMIANOrSIE EN GENERAL.
Comme antécédents M. R... raconLe qu'il a toujours été grand fumeur et que, pendant trente ans peut-être, il a fumé de vingt à vingt-cinq cigares par jour. Déplus, il a eu la syphilis, il y a huit ans, mais il a suivi à cette époque, et depuis lors, un traitement approprié assez énergique.
A l'ophtalmoscope comme à l'éclairage latéral, on ne trouve rien d'anormal, pas plus à droite qu'à gauche. La tension oculaire et la vision des couleurs sont normales. Pas de scotome central. Le champ visuel est intact, mais toute la moitié temporale, de chaque côté, est comme voilée par un nuage assez épais.
L'hémianopsie dont le malade est atteint semble résider plutôt dans la vision centrale que dans la vision périphérique, car, s'il distingue seulement comme à travers un nuage tous les objets placés dans le champ visuel temporal, et plus ou moins éloignés du point de fixation, il ne voit que la moitié des objets qu'il fixe directement, que ces objets soient gros ou petits. S'il ouvre les deux yeux, il voit assez bien et ne s'aperçoit pas de son hémianopsie, mais s'il ferme l'œil droit, il ne voit plus avec le gauche que la moitié droite des objets ou des mots; s'il ferme le gauche, c'est tout l'opposé. La perception des couleurs est normale dans tout le champ visuel, à droite comme à gauche, mais dans le champ visuel temporal les couleurs sont voilées par cette sorte de nuage qui couvre tous les objets de ce côté.
L'œil droit présente un peu d'hypermétropie, 0D,75, et son acuité visuelle n'est que les 5/18 delà normale. L'œil gauche est également hypermétrope et avec le verre -f 1D, on obtient presque v = 5/6.
En outre de son hémianopsie, M. R... se plaint aussi d'une perte de la mémoire des noms propres, très accusée et souvent fort embarrassante, car il lui arrive de ne plus se rappeler le nom des personnes qu'il connaît le plus. Cette amnésie s'est montrée à peu près en même temps que l'amblyopie, c'est-à-dire il y a deux ans; il est à supposer que l'hémianopsie remonte à la même époque. Malgré l'examen le plus minutieux, je n'ai pu découvrir chez M. R... rien autre chose que ce que j'ai déjà mentionné.
Dans les quelques faits d'hémianopsie temporale qu'on a publiés, on a observé fréquemment l'existence d'une syphilis antérieure, et, comme c'était le cas chez mon malade, j'ai cru
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE
pouvoir rattacher l'origine de son affection actuelle à une exostose ou une périostite située à la base du crâne, dans l'angle antérieur du chiasma et empiétant un peu plus sur le nerf optique droit que sur le gauche. Dans une observation très intéressante de Sœmisch, analogue à la mienne, Phémianopsie temporale permit de diagnostiquer, pendant la vie, une lésion de cette région qu'on retrouva à l'autopsie.
Conformément au diagnostic que j'avais posé, et bien que le malade eût déjà pris sans succès une certaine quantité d'iodure de potassium, je le remis à l'usage du sirop de Gibert et de l'iodurc de potassium à dose successivement croissante, puis décroissante, de 1, 2, 3, 4 grammes.
Après un mois de traitement, il n'était survenu encore aucun changement, et même la papille droite paraissait un peu décolorée. Le même traitement a continué d'être employé, mais, en raison de l'ancienneté de la maladie, il a dû se produire dans les nerfs optiques des lésions irréparables, et j'ai peu d'espoir d'obtenir une amélioration appréciable, heureux encore s'il ne survient pas dans la suite une cécité complète.
Hémianopsie homonyme bilatérale. — L'hémianopsie homonyme bilatérale peut être due à une destruction complète comme à une lésoin partielle d'une bandelette optique; les observations cliniques et les expériences sur les animaux sont très probantes à ce sujet et démontrent sans conteste la demi-décussation des bandelettes au niveau du chiasma.
Marchand (loc. cit.) rapporte un fait dans lequel un ramollissement du tractus gauche, par suite d'un tlirombus de l'artère de la fosse de Sylvius, avait produit une hémianopsie homonyme bilatérale droite. Quelquefois aussi la lésion s'étend plus loin et alors, on observe une série de symptômes concomitants plus ou moins accusés qui indiquent l'extension et la gravité de cette lésion.
Jusqu'à ces vingt dernières années on .n'avait guère songé à faire remonter plus loin que les bandelettes optiques, les tubercules quadrijumeaux ou les couches optiques, les lésions capables de donner lieu à l'hémianopsie ou à l'amblyopie. Sans doute, dès l'année 1825,1e Dr Wollaston attirait l'attention sur les deux attaques temporaires d'hémianopsie bilatérale qu'il avait eues à
DE L'iIICMIANOPSIE EN GÉNÉRAL.
vingt années d'intervalle Tune de l'autre; mais la première attaque avait été une hémianopsie gauche tandis que la seconde avait été une hémianopsie droite, et l'autopsie de son cerveau, publiée en 1829, dans la Médical Gazette, vol. III, p. 293, ne révéla autre chose qu'une altération profonde de la couche optique droite et de la portion avoisinante du corps strié. Cela n'explique nullement les deux attaques, mais il est vrai qu'on ne saurait attribuer à une altération permanente si importante un trouble de la vision qui n'avait duré que quelques minutes.
Galezowski, en 1886, avait bien signalé quelques cas d'affection des nerfs optiques consécutive à une altération des centres nerveux cérébraux et avait môme cité cinq observations dans lesquelles le cervelet ou les pédoncules avaient été le siège de la lésion primitive, mais ces observations n'étaient pas suffisamment concluantes.
Peu de temps après la publication des travaux de Fritsch et Hitzig (Archiv. fiir Anat. und Physiol.), qui ont inauguré si heureusement les recherches modernes sur la physiologie du cerveau, Hitzig (Centralblatt f. d. med. Wiss., 1874, p. 548), annonçait que des extirpations pratiquées dans l'écorce d'un lobe occipital du chien produisaient une cécité de l'œil du côté opposé. Quelques mois auparavant, Ferrier (The localisation of the functions in the Brain; in Proceed. of the Boyal Society, 5 mars 1874) avait observé quelque chose d'analogue sur le singe; seulement il avait cru devoir localiser le centre optique cortical dans la circonvolution angulaire. L'extirpation de cette partie produit, d après cet auteur, chez le singe, une cécité passagère si elle est unilatérale, persistante, si elle est bilatérale.
Herman Munk a fait une longue série de recherches sur ce sujet et c'est le chien qui lui a servi dans presque toutes ses expériences. L'intelligence de cet animal, si facile à apprivoiser, se prête en effet à des expériences aussi délicates.
Dans ses premières recherches, Munk a extirpé des portions plus ou moins étendues de l'écorce de la convexité du lobe occipital, et ces extirpations ont produit les résultats suivants :
« Si l'on extirpe des deux côtés une zone déterminée et circonscrite de l'écorce occipitale, ranimai voit encore, mais ne reconnaît plus le fouet ni son maître, ni des signes particuliers à la vue desquels il exécutait auparavant ses petits exer-
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
cices. Il ne reconnaît plus d'abord à la vue ni l'eau ni la viande; mais, quand on lui a mis une fois le nez dans l'eau, il reconnaît ce liquide à la vue une autre fois. L'animal opéré semble devoir refaire son éducation et apprendre de nouveau à utiliser ses sensations visuelles qu'il ne sait pas interpréter parce qu'il a perdu toute souvenance de son éducation antérieure : les souvenirs se rapportant aux sensations visuelles étaient localisées dans une portion de l'écorce et on les lui a enlevées avec celle-ci. Si l'on fait l'extirpation d'un côté, l'altération du sens de la vue se limite à l'œil opposé.
Munk avait déjà découvert sur le singe que l'extirpation unilatérale de l'écorce occipitale produit une hémiopie dans laquelle les parties des deux rétines opposées à l'endroit opéré sont aveugles, mais il n'avaitpas insisté sur cette découverte, si importante cependant, et ce ne fut que plus tard, tout à fait dans ses dernières recherches sur le chien, qu'il revint aux faits observés d'abord sur le singe.
L'extirpation de toute l'écorce du lobe occipital d'un côté produit, chez le chien, une hémiopie dans laquelle il ne reste à l'œil du côté opposé, qu'une petite étendue rétinienne sensible au côté externe, temporal; dans l'œil du côté opéré une petite portion temporale est devenue insensible. Le reste de la rétine, la plus grande partie, n'est pas altérée dans ses fonctions.
Pour relever le champ visuel, Munk ferme un œil de l'animal, puis avance dans le champ de l'autre œil différents objets qui n'éveilleront l'attention que si leur image tombe sur une portion de rétine sensible.
Munk a voulu aller plus loin encore et rechercher si les fibres venues des différentes parties de la rétine n'aboutissent pas à des stations corticales déterminées qu'on pourrait délimiter par des extirpations partielles. Il a cru découvrir, en effet, une localisation de ce genre, mais on comprend que de telles recherches, faites sur des animaux, ne puissent donner que des résultats assez douteux; aussi, tout en acceptant provisoirement ces localisations, je crois qu'il sera prudent d'attendre leur vérification clinique et nécropsique chez l'homme. L'attention étant déjà appelée sur ce point, on ne tardera pas certainement à posséder un nombre suffisant d'observations pour étayer plus solidement les faits révélés par les vivisections.
DE l'hÉMIANOPSIE EN GÉNÉRAL.
A l'appui des recherches physiologiques dont je viens de parler, je citerai les quelques faits suivants :
Rosenbach (1) a observé une femme de trente-quatre ans qui eut pendant la vie une hémiplégie droite, une amblyopiede l'œil droit et une hémianopsie latérale droite. Elle présenta également des spasmes épileptiformes, de l'aphasie amnestique, du trouble temporaire de l'équilibre et de l'affaissement psychique. Enfin survinrent des symptômes de compression du cerveau et la mort pendant une attaque épileptique. A l'autopsie on trouva un ramollissement du corps strié, de la capsule interne et de la partie externe du thalamus optique gauche ; des tumeurs dans les parties postérieures des deux thalami optiques, la dégénérescense grise et l'atrophie du tractus optique gauche, l'amincissement du nerf optique droit.
Linnell (2) relate un cas d'hémianopsie latérale gauche homonyme qu'il a pu observer pendant deux ans. Le malade, atteint en même temps de paralysie agitante du bras et de la jambe du côté droit, se plaignait aussi de névralgies de la tête et des membres. Au milieu d'une attaque violente de céphalalgie, il devint complètement aveugle, mais la cécité se dissipa, et il resta une hémianopsie gauche bilatérale homonyme. Deux ans après, il eut des accès de tremblement et quelques phénomènes tétaniques puis tomba dans le coma et mourut au bout de quelques jours.
A l'autopsie, on trouva une adhérence de la dure-mère à la boite crânienne, et la pie-mère très injectée. Les couches corticales étaient normales, mais dans la substance médullaire de l'hémisphère droit se trouvait un gros caillot dur, circulaire, de quatre centimètres de largeur sur deux centimètres et demi d'épaisseur. Aucune trace d'inflammation autour du caillot, mais un peu de ramollissement de la substance cérébrale. Les tubercules quadrijumeaux étaient ramollis, surtout du côté gauche, et le ramollissement s'étendait au corps genouillé et à la portion postérieure et inférieure du thalamus.
Au microscope, l'examen du thalamus démontra la présence de petits corps arrondis, brillants, homogènes, fortement
(1) Rosenbach. — Contribution à la casuistique de I'hêmianopsîe (Saint- Petersburger mal. Woohenschrift, 1883, n" 12).
(2) Linnell. — Un cas d'hémianopsie gauche binoculaii-e (Aroh. {. Augenh., XII, 2).
MEMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
réfringents, affectant surtout les cylindre-axes, puis les ganglions et les noyaux. Ils rappelaient la dégénérescence amyloïde sans en présenter les réactions chimiques. Ils ne renfermaient ni graisse, ni chaux, ni cire.
L'hémianopsie bilatérale homonyme, lorsqu'elle ne se rapporte pas à une lésion d'une bandelette optique, du corps genouilléou des tubercules quadrijumeaux, a pour cause une altération ou une destruction de certaines parties du cerveau sur lesquelles les auteurs ne sont pas encore parfaitement d'accord; toutefois, il parait résulter des nombreuses autopsies qui ont été publiées jusqu'ici, que c'est dans le lobe occipital qu'il faut aller chercher la véritable origine des nerfs optiques et, par suite, les centres visuels. De nombreux travaux sur ce sujet ont paru en France et à l'étranger depuis quelques années, et, bien que les résultats ne soient pas toujours absolument concordants, je crois devoir citer les observations les plus intéressantes.
Enl882,Haab publiait dans le numéro de mai du Klinisch Monatsblatter fur Auyenheilkunde, de Zehender, un travail sur l'hémianopsie d'origine corticale dans lequel il rapportait deux observations, avec autopsie, Tune due au professeur Huguenin, et l'autre personnelle. Le sujet de la première observation est une petite fille de huit ans, hydrocéphale, atteinte d'hémianopsie droite, sans aucun symptôme de localisation motrice ou sensitive, qui mourut d'une broncho-pneumonie intercurrente. A l'autopsie on trouva deux tumeurs (nodules càséeux), l'une à la pointe du lobe frontal gauche, l'autre à la pointe du lobe occipital gauche. Les nerfs de la base étaient intacts; il existait seulement un épaississement léger inflammatoire chronique de la pie-mère au pourtour du chiasma et dans les scissures de Sylvius.
La tumeur frontale, longue de 25 millimètres, large de 17 millimètres et d'une épaisseur de 1 centimètre, occupait le repli inférieur de la deuxième circonvolution et n'avait évidemdemment aucun rapport avec l'hémianopsie.
Le nodule occipital, long de 3 centimètres, et d'une épaisseur de 25 millimètres, faisait une très légère saillie et était situé à la surface médiane de la pointe du lobe occipital droit. Plantée dans le sillon de l'hyppocampe, elle l'avait disjoint des deux côtés.
Le sujet de la seconde observation est une femme de soixante-
de l'hémianopsib en général. 497
un ans, ayant "présenté pendant la vie, en même temps qu'une tiémianopsie gauche, des signes d'embolie occasionnée par une endo-péricardite, tels que une parésie des extrémités gauches.
A l'autopsie on trouva à la pointe du lobe occipital gauche la pie- mère tendue au-dessus d'une collection liquide (foyer cystoïde de ramollissement). La nécrose avait envahi, à la région médiane du lobe occipital, un territoire considérable de l'écorce cérébrale comprenant le sillon de l'hyppocampe et son pourtour sur une étendue de plusieurs centimètres carrés. Le voisinage de la couche optique, les tubercules quadrijumeaux, le corps genouillé et les bandelettes optiques étaient intacts. Les fibres optiques n'étaient atrophiées sur aucune partie de leur trajet depuis le bulbe jusque dans les bandelettes.
Dans le Grcefes Àrchiv.,\\l, 3, p. 119-148, Wilbrand décrit un cas d'hémianopsie droite, rapidement développée, d'abord incomplète, mais bientôt complète et absolument latérale, avec acuité visuelle normale de l'œil droit diminuée de moitié du côté gauche, vision chromatique normale. Auboutdequelquessemaines, une affection apoplectitbrme amena une hémiplégie droite, intéressant également le facial et l'hypoglosse. Plus tard, survint de l'aphasie. Le malade mit fin à ses jours par la pendaison. A l'autopsie, on trouva l'hémisphère droit normal. Dans l'hémisphère gauche, il existait une atrophie de la face médiane du coin et de toute la portion occipitale située en arrière de la fissure calcarina avec ramollissement et coloration rouille clair. En examinant la face inférieure, on trouva une altération de même nature affectant la troisième circonvolution temporale, le gyrus de l'hyppocampe et tout le lobe occipital.
Un autre foyer de ramollissement intéressait la face supérieure et externe du pédoncule cérébral gauche et surtout le pulvinar et les corps genouillés gauches. Le tractus optique était coloré en gris rougeâtre et plus étroit que du côté sain ; il en était de même du chiasma et des nerfs optiques. Les deux corpuscules quadrijumeaux gauches étaient très atrophiés ainsi que le thalamus gauche. Aucune altération dans le corps strié et dans toute la capsule interne du côté gauche.
Alt a publié dans The American Journal of Ophtalmoloyy,
H. AnsuicNAC, Mémoires d'ophtalmologie.
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRA.TIUUE.
mai 1884, l'observation d'un malade âgé" de quarante-neuf ans qui, un mois après avoir reçu un coup violenl sur le côté gauche de la tête, derrière l'oreille, éprouva des douleurs névralgiques très aiguës dans cette même région. Plus tard, ayant pris froid dans l'oreille, les douleurs augmentèrent. Lorsque le Dr Alt examina le malade, il constata une tuméfaction considérable des parois du conduit auditif et des parties voisines qui empêchaient de voir la membrane du tympan. L'apophyse mastoïde était également œdématiée. Le chirurgien incisa la peau et le périoste au niveau de l'apophyse, mais l'os fut trouvé sain. Deux incisions furent faites dans les tissus œdématiés du conduit auditif externe.
Au bout de quelques jours d'un traitement calmant approprié, il se produisit une perforation du tympan et un écoulement abondant de l'oreille moyenne.
Dès que l'écoulement cessait, le malade se trouvait plus mal; il était mieux lorsque l'écoulement se montrait de nouveau. Cet état dura trois semaines au bout desquelles survint du vertige, de la difficulté pour marcher et un affaiblissement de la mémoire tel que souvent il oubliait les mots et était obligé de s'arrêter au milieu d'une phrase. Alors apparut une sorte de petit mamelon sur la paroi supérieure du conduit auditif, près de l'orifice externe. En exerçant un peu de pression sur ce mamelon, il en sortait une gouttelette de pus par un pertuis central dans lequel on put introduire profondément un stylet sans rencontrer de résistance. Alt n'osa pas cependant aller trop profondément de peur de léser la dure-mère.
Peu de jours après cette exploration, le malade se plaignit d'une grande diminution de la vue et cependant l'examen ophtalmoscopique ne révéla rien de pathologique dans l'œil. Le champ visuel était considérablement diminué du côté droit de chaque œil et, au bout de peu de temps, on constata une hémianopsie complète.
Les conditions générales du sujet et les symptômes déjà mentionnés faisaient soupçonner l'existence, dans l'hémisphère cérébral gauche, d'un abcès qui avait pu être occasionné aussi bien par la contusion que par l'affection de l'oreille.
Le malade mourut et, à l'autopsie, on trouva une grande cavité remplie de pus située entre la dure-mère et le crâne,
DE l'HÉMIA-NOPSIE EN GÉNÉRAL.
exactement au niveau de la contusion et communiquant avec un abcès du volume d'une noix, situé dans l'épaisseur du lobe occipital gauche, tout près du gyrus angularis, et à peine recouvert d'une mince couche de substance corticale. Il n'existait aucune communication apparente entre l'oreille et l'abcès intra-cérébral.
Nieden (1) a eu la bonne fortune d'observer un cas qui s'est produit dans des circonstances correspondant exactement à celles des expériences physiologiques faites sur les animaux pour étudier les centres de la vision.
Une jeune fille, portant une cruche lourde pleine d'eau, glissa en descendant un escalier, de telle manière qu'elle vint donner de la tête sur les marches et que son occipital gauche frappa violemment et successivement plusieurs marches. Il en résulta une fissure de l'os occipital un peu à gauche de la ligne médiane. Il survint d'abord de la perte de connaissance, puis une hémiplégie droite.
Pendant la convalescence, qui dura six semaines, on put constater qu'il n'existait aucune altération de la vision ni aucune limitation du champ visuel. Au bout de ce temps, une nouvelle attaque d'hémiplégie, accompagnée d'une douleur persistante exactement localisée à l'endroit de la blessure, fit craindre la formation d'un abcès intra-cranien et engagea à pratiquer la trépanation.
L'opération réussit bien, mais, vu la différence d'épaisseur des parois du crâne, la dure-mère fut blessée à la partie interne du trépan; il se forma une petite hernie d'une partie du cerveau qui se nécrosa et fut éliminée par la suite. La portion du cerveau ainsi détruite avait la grosseur d'un haricot.
Lorsque la guérison fut assez avancée, on s'aperçut que la vue de l'œil droit avait baissé et, quelques jours plus tard, à l'aide du périmètre, on constata l'existence d'une hémianopsie temporale de l'œil droit.
L'auteur invoque cette observation pour confirmer la théorie de Munk sur l'entrecroisement et l'origine des nerfs optiques et montre que la place de la lésion chez sa malade correspond à la portion de la circonférence du lobe occipital, que Munk avait
(4) Nieden. —Un cas d'hémianopsie temporale unilatérale do l'œil droit après une trépa nation de l'os occipital gauche (Grœfe's Archiv. fur Ophtal., XXIX, 3).