CÉCITÉ TEMPORAIRE PRESQUE COMPLÈTE
les tableaux cliniques qu'on peut observer rentrent dans le cadre si magistralement tracé par le savant professeur de la Salpêtrière. La question parait donc épuisée sous ce rapport; mais il manque encore de préciser la localisation ^cérébrale par un certain nombre d'autopsies. Malheureusement la plupart des malades qu'on peut observer longtemps et avec soin n'appartiennent pas à la clientèle hospitalière, et il est très rare de pouvoir compléter le tableau clinique par l'autopsie. Pour ma part, malgré le nombre relativement élevé de cas que j'ai observés et suivis depuis le début, j'ai dû me borner à tracer le tableau clinique de la maladie, car mes trois malades vivent encore et se portent même parfaitement bien en dehors de l'affection spéciale dont il est ici question. Je ne hasarderai donc aucune théorie ni aucune explication, qui ne serait étayée que sur des hypothèses et qui ne fournirait à la théorie des localisations que des données de peu de valeur.
§ VIII. — CÉCITÉ TEMPORAIRE PRESQUE COMPLÈTE SURVENUE SUBITEMENT CHEZ UN JEUNE HOMME A LA SUITE D'UN TRAVAIL INTELLECTUEL EXAGÉRÉ. GUÉRISON COMPLÈTE.
Le 21 juillet 1881, sur la recommandation de mon excellent confrère et ami, M. le professeur Vergely, on m'amena un jeune homme de dix-sept ans, M. R..., qui, trois jours auparavant, et dans l'espace de quelques heures, était devenu presque aveugle, surtout du côté droit, et cela sans cause connue évidente. Ce jeune homme était à la veille de passer ses examens du baccalauréat et s'était livré à un travail très assidu depuis quelques semaines pendant lesquelles la température était singulièrement élevée. A peu près en même temps que la vue diminuait, se déclarait une violente céphalalgie, de l'inappétence, de l'insomnie et une grande prostration des forces. Le malade présentait, du reste, tous les signes d'une profonde anémie; sa croissance avait été rapide et il faisait habituellement très peu d'exercice.
Au moment où je l'examinai pour la première fois, M. R... souffrait un peu moins de la tête et ne présentait aucun autre symptôme que ceux que j'ai mentionnés tout à l'heure. 11 n'avait pas eu de dérangement intestinal, ni de nausées, ni de vomissements. Son esprit avait toute sa lucidité, et toutes les grandes fonctions s'exerçaient d'une façon normale. Il n'avait pas de fièvre.
516 mémoires d'ophtalmologie pratique.
Extérieurement, les yeux ne présentaient rien de particulier. La tension oculaire était normale, le champ visuel rétréci concentriquement, et la chromatopsie très défectueuse. Le malade ne voyait que le rouge et le jaune, et encore d'une façon très imparfaite; il avait un scotome central. L'acuité visuelle était réduite à 1/24 à droite et à 1/36 à gauche. Les pupilles étaient largement dilatées et immobiles. A l'ophtalmoscope on constatait une turgescence considérable de tous les vaisseaux rétiniens ; les veines et les artères avaient au moins le double de leur volume normal; une foule de petites artérioles, habituellement invisibles, couvraient le disque du nerf optique et la région avoisinante de la rétine. Cette membrane ne présentait rien de particulier en dehors de sa vascularisation excessive, mais la papille était saillante, à contours réguliers et nets. Je prescrivis une application de ventouse de Heurleloup sèche à chaque tempe, du calomel à dose fractionnée, le repos au lit et dans l'obscurité.
Le 24. — La maladie s'était encore notablement aggravée. La céphalalgie était devenue très intense, et la vision avait encore diminué du côté gauche à tel point que M. R... pouvait à peine compter les doigts à 0,20. Le fond de l'œil était encore plus congestionné, et la papille commençait à devenir légèrement diffuse sur ses bords, surtout à gauche. Prescription : compresses froides sur le front, sinapismes aux jambes, potion avec teinture de noix vomique et alcoolature d'aconit.
25. — Les symptômes généraux s'étaient un peu amendés, mais la vision restait dans le même état. La papille gauche était plus diffuse que la veille. Prescription : calomel à dose fractionnée, même potion à la noix vomique.
26. — La céphalalgie avait disparu à peu près complètement; il ne restait plus qu'un peu de douleur dans l'œil droit dont l'acuité visuelle avaiL considérablement diminué : le malade comptait à peine les doigts à 0,50 avec cet œil. La papille était infiltrée, toutefois les vaisseaux paraissaient avoir diminué de volume. Du côté gauche, la vision s'était améliorée d'une façon notable, les doigts pouvaient être comptés à 1 mètre de distance. Prescription : potion à l'extrait de quinquina, ablutions froides sur tout le corps, potion à la noix vomique.
27. — Même état du côté gauche; aggravation à droite, où la papille est très saillante et infiltrée. Compte les doigts à 0,20