‹ Mémoires et observations d'ophthalmologie pratique [electronic resource]Chapitre 91 sur 106 · DE LA VISION CHEZ LES AVEUGLES-NÉS · texte numérisé non relu

DE LA VISION CHEZ LES AVEUGLES-NÉS

auraient une idée vague de la couleur bleue et de la couleur rose qu'ils s'imaginent, du reste, être beaucoup plus belles qu'ils ne les trouvent lorsqu'ils ont récupéré la vue. Enfin, d'après le timbre de la voix et la finesse de la peau, ils s'imaginent que la femme est beaucoup plus parfaite et plus belle qu'ils ne la trouvent ensuite.

Les aveugles-nés qui recouvrent la vue n'apprécient pas tout d'abord le service qui leur est rendu; la finesse exquise du tact dont ils étaient doués leur permettait d'aller et de venir parfaitement en suivant les ondulations du sol sur lequel ils marchaient ; ils étaient heureux et contents du monde dans lequel les plaçait leur imagination. Dès que le sens de la vue entre en fonction, le sujet doit se mettre en rapport avec ce qui l'entoure au moyen d'un sens dont il ne s'était jamais servi et qu'il ne sait pas encore utiliser; il est devenu maladroit d'habile qu'il était, car il apprécie mal les distances et les volumes; il est peureux et cherche à se cacher dès qu'il voit quelque chose qu'il n'a pu connaître auparavant par le toucher. Un opéré du DrLopez Ocana ne voulait pas reconnaître sa mère parce qu'il se l'était imaginée beaucoup plus belle par le timbre agréable de sa voix. Un autre courait comme un désespéré et se cachait la figure et la tête dès qu'on lui montrait un objet de couleur noire ou obscure.

Je ne saurais mieux faire, pour donner une idée exacte de ce qui se passe chez l'aveugle-né qui recouvre la vue, que de citer quelques extraits de deux observations très détaillées, dues l'une à Cheselden, l'autre à Wardrop.

La première observation se rapporte à un garçon de treize ans, qu'il avait opéré de cataractes congénitales très opaques. Voici ce que dit Cheselden (1) : Dans les premiers temps, il n'avait aucune notion des distances; il s'imaginait que tous les objets qu'il voyait touchaient ses yeux de la même manière que les objets sentis touchaient sa peau. Il ne se faisait aucune idée de la forme des objets, et ne les reconnaissait pas sans les toucher; lorsqu'on lui donnait le nom de chacun d'eux, il les considérait attentivement, de façon à les reconnaître plus tard, mais la reconnaissance detousles objetsqui se présentaient devant ses yeux aurait demandé de sa part une mémoire extraordinaire, et il les oubliait très facilement. Pour les objets connus, il devait avoir recours au toucher pour se les rappeler. C'est ainsi, par

(i) Philos. Transact., 17:28, XXXV, p. «7-450. — Smith, Remarks, p. 27.

MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.

exemple, qu'après avoir souvent confondu le chien et le chat, on le vit attraper ce dernier, qu'il reconnaissait au toucher, et, après l'avoir examiné attentivement, le lâcher en disant : « Va, minet, je te reconnaîtrai à l'avenir. »

On lui montra, un jour, le portrait de son père dans un médaillon, il en reconnut la ressemblance, mais témoigna une grande surprise et demanda comment on avait pu représenter une figure si grande dans un espace si restreint, ajoutant que cela lui paraissait aussi impossible que de mettre le contenu d'un boisseau dans une pinte. Peu à peu, le sens de la vue se perfectionna, et, un an après, il était à même d'apprécier le merveilleux panorama qui s'offrait à sa vue du haut des dunes d'Epsom.

Wardrop (1) a communiqué le cas encore plus remarquable d'une dame de quarante-six ans, qui était née aveugle, probablement par suite de cataractes aux deux yeux. A l'âge de six mois, elle avait subi à Paris une opération à la suite de laquelle l'œil droit avait été complètement perdu et la pupille de l'œil gauche avait subi une occlusion complète. Elle était donc plus aveugle que ne le sont ordinairement les individus atteints simplement de cataractes, bien qu'elle reconnut encore de quel côté venait la clarté du soleil ou de la pleine lune.

Le 47 février 1826, on fit une iridotomie et on enleva les masses opaques situées en arrière, ce qui rétablit la vision.

Après l'opération, dit Wardrop, elle retourna chez elle, en voiture, avec un simple bandeau devant l'œil ; la première chose qu'elle remarqua fut une voiture de louage qui passait. « Quel est ce grand objet qui vient de passer à côté de nous, demandat-elle? » Bientôt après elle regarda une montre et vit non seulement qu'il y avait un côté obscur et un côté blanc, mais encore, sur ce côté blanc, elle montra les heures et les aiguilles. Elle vit aussi la couleur des breloques et de la chaîne ainsi que divers objets qu'on lui montrait.

Les jours suivants, elle différenciait plusieurs couleurs, mais elle en oubliait facilement les noms. En présence de la multitude et de la diversité d'objets qui se présentaient à sa vue, elle montrait une sorte d'étonnement et de stupéfaction, et disait qu'elle était stupide. Elle voulait dire par là qu'elle était embarrassée

(1) J. Wardrop. — Case of a lady born blind who roceivcd sigt, whon sevcn years of âge, in Philos. TransacL, 1826, t. III, p. 529-540.

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