‹ Mémoires et observations d'ophthalmologie pratique [electronic resource]Chapitre 92 sur 106 · DE LÀ. VISION CHEZ LES AVEUGLES-NÉS · texte numérisé non relu

DE LÀ. VISION CHEZ LES AVEUGLES-NÉS

en présence du monde visible qui lui apparaissait pour la première fois.

Le septième jour après l'opération, on lui montra une tasse et une soucoupe en lui demandant ce que c'était : « Je ne sais pas, répondit-elle, cela parait très bizarre, mais, en y touchant, je vous dirai ce que c'est. » Elle vit une orange sur la cheminée, mais elle ne put pas la reconnaître avant de l'avoir touchée.

Le douzième jour après l'opération, étant sortie, le ciel bleu clair attira son attention. « C'est la plus belle chose que j'aie encore vue, dit-elle, et il me paraît toujours également beau chaque fois que je le regarde ». Elle regardait tout avec stupéfaction et restait, pour ainsi dire, en arrêt devant les divers objets qui se présentaient à sa vue. Elle se reconnut dans une glace.

Le quinzième jour, elle voyait évidemment plus distinctement qu'auparavant, mais elle paraissait plus troublée que lorsque sa vision était moins parfaite. Les personnes qui passaient sur le trottoir l'effrayaient. En voyant passer un monsieur avec un gilet blanc et un habit bleu à boutons jaunes qui brillaient au soleil, elle fit un soubresaut qui attira en bas du trottoir son frère qui l'accompagnait.

Les jours suivants, le mouvement des rues l'amusait beaucoup, et comme on lui demandait ce qu'elle voyait, elle répondit : «Je vois une foule de choses, si seulement je pouvais dire quoi, mais certainement je suis bien stupide.» Elle tourmentait tout le monde à force de questions mais bien qu'elle sentît qu'il s'était opéré en elle un grand changement, elle ne pouvait pas décrire ce qu'elle ressentait. Elle reconnut bientôt les différences de forme et de volume des objets, ainsi que leur posilion droite, renversée ou inclinée, mais ce qui parut lui présenter la plus grande difficulté, c'était d'apprécier les distances. Pour prendre un objet placé tout près de son œil, il lui arrivait d'allonger le bras, tandis que, dans d'autres circonstances, elle cherchait tout près de sa figure des objets éloignés.

Elle apprit très vite et avec facilité les noms des différentes couleurs.

^ Il faut remarquer cependant que, par l'exercice de la vue, elle n'avait encore acquis qu'une notion bien imparfaite de quelques formes ; elle était incapable d'appliquer les renseignements fournis par ce nouveau sens et de les comparer avec ceux qu'elle

MÉMOIRES d'ophtalmologie pratique.

avait coutume d'acquérir par le toucher. C'est ainsi qu'après avoir distingué parfaitement au toucher un porte-crayon d'argent et une grande clé, tout en les voyant tous deux, lorsqu'on les eut mis sur la table, elle fut hors d'état de les reconnaître l'un de l'autre.

Pendant les semaines suivantes, son éducation visuelle se perfectionna peu à peu, et elle acquit tous les jours de nouvelles connaissances sur le monde visible, mais il lui restait encore beaucoup à apprendre. Elle ne pouvait pas, non plus, sans de grandes difficultés et sans un grand nombre d'essais infructueux, diriger son œil vers un objet, de sorte que, lorsqu'elle voulait regarder quelque chose, extournait la tête dans différents sens jusqu'à ce que l'objet fût dans la direction du regard.

Au bout de quelques mois, trois ou quatre en général, l'éducation visuelle est assez avancée pour que le sujet n'ait plus d'hésitation et se fasse une idée assez juste des distances; dès lors tout est satisfaction pour lui ; il semble renaître à une nouvelle vie, il éprouve chaque jour des joies nouvelles et apprécie le bien immense qui résulte pour lui du fonctionnement de l'organe de la vue (voir les observations p. 276 et 281).

Voilà à peu près ce qui se passe chez l'aveugle-né ; comme on voit, ce n'est pas comme chez l'individu qui, ayant perdu un seul œil dans sa première enfance, vient plus tard à recouvrer la vue de l'œil atteint précédemment de cécité. Ici, l'éducation de l'organe est tout de suite faite, et, la plupart du temps, aussitôt après l'opération, le malade voit comme avec un œil qui, ayant servi longtemps, aurait été ensuite soustrait à l'influence de la lumière pendant un temps plus ou moins long. Une fois que l'un des yeux a appris à établir le rapport psychique entre l'image périphérique qui se peint sur sa rétine et l'idée que cette image fait naître dans le centre percepteur, l'autre œil, quoique soustrait à l'acte de la vision, a, lui aussi, son éducation faite et peut fonctionner régulièrement dès que sa rétine est impressionnée. Il semble également que la sensibilité spéciale de la rétine ne soit pas indispensable pour que le sensoriam ait une idée des objets tant au point de vue de la forme que de la couleur et de la distance. On remarquera également que, pour reconnaître les objets, le sens de la vue ne remplace celui du tact qu'après un temps assez long et une véritable éducation.

AMBLYOPIE NICOTIN1QUE.

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