‹ Mandrin (volume 2)Chapitre 10 sur 33 · LES POÊLES DE SAINT-ÉTIENNE-DE-SAINT-GEOIRS · texte numérisé non relu

LES POÊLES DE SAINT-ÉTIENNE-DE-SAINT-GEOIRS

taient les membres de la confrérie des Pénitents, dont le défunt faisait partie.

L'inventaire, qui fut alors dressé de ses biens, établit qu'il laissait, outre une maison franche de dettes, une boutique garnie de mercerie, laine, cire et joaillerie d'or et d'argent, avec des bouteilles de vin et d'eau-de-vie.

L histoire de cette boutique, "qui s'ouvrait sur le préau servant de place publique, sous les poêles de Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, a son importance au début de ce récit. Le jeune Louis Mandrin y « traîna » dès sa première enfance. Il y entendait les conversations des bonnes gens, leurs plaintes contre les rigueurs du fisc, leurs colères contre les excès des« gâpians », ainsi qu'on nommait les commis et les employés des fermes^. Là se semèrent, dans la pensée ardente du jeune Mandrin, les germes des révoltes prochaines, quand on décrivait devant lui les misères et les souffrances dont s'alimentaient le luxe monstrueux, les orgies des publicains de Paris, que des orateurs d'estaminet faisaient passer sous ses yeux en tableaux fantastiques.

Accroupi dans un coin, sur la terre grasse qui servait de parquet à la boutique, Louis Mandrin écoutait, la figure appuyée au creux de ses mains. Dans la boutique ouverte sous les poêles de Saint-Etienne de-Saint- Geoirs se formèrent les idées du futur contrebandier.

1. Au propre on nommait « gâpians », les oiseaux de mer, goélands ou courlis, qui, planant dans les airs, semblent veiller sur les côtes, en scruter les moindres criques, les calangues, le creux des rochers. — Le nom de < quâpian » est donné aujourd'hui encore en Savoie aux employés de l'oclroi.

'La jeunesse de Mandrin*

Il courait dans les rues du bourg, enfant vif, turbulent, aux boucles blondes, aux grands yeux clairs. On le trouve en son bas âge « clergeron », ce qui veut dire enfant de chœur, de « messire Tholosan », curé de Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, mort en 1740. A peine a-t-il neuf ans, qu'il appose sa signature, comme témoin, eur un acte de naissance, au registre de catholicité, et souvent depuis cette époque. Deux neveux du curé Tholosan furent les condisciples du jeune Mandrin, sous la direction de leur oncle, et peut-être même sous le curé Biessy, successeur de Tholosan, qui tenait également des pensionnaires et les instruisait. Ces deux jeunes Tholosan devinrent l'un, Tholosan de Montfort, prévôt des marchands de Lyon, où il a donné son nom à la place Tholosan ; — et l'autre, introducteur des ambassades sous Louis XV. La bibHothèque de ce dernier constitue aujourd'hui un fonds à la BibHothèque nationale.

Le jour même de sa mort, par testament du 20 janvier 1742, François Mandrin institua pour légataires

1. Octave Chenavaz, Notice sur la maison patrimoniale de Mandrin ; Grenoble, 1892, in-8°. — Octave Chenavaz, Mandrin et la Légende, dans le journal la Justice, 15, 16 et 17 juin 1893.

universels sa femme, Marguerite Veyron-Cburlet, et son fils aîné, Louis Mandrin, celui qui va nous occuper. Ce dernier avait à ce moment dix-sept ans. Si jeune : encore, il devenait le chef d'une nombreuse famille et qui allait lui imposer de lourdes charges : quatre frères, Pierre, Claude, Antoine et Jean, âgés respectif vement de treize, onze et six ans — le dernier, Jean, naquit deux mois après le décès de son père ; — et quatre sœurs, Marie, Marianne, Anne et Cécile, âgées ée seize, neuf, six et deux ans.

Pour faire face aux obhgations nouvelles qui lui incombent, le jeune homme se met à l'œuvre. Il cherche à donner plus d'extension au commerce que pratiquait son père et déploie la plus grande activité. Il fréquente les foires de la région, celles de la Côte-Saint- André et de Beaurepaire, de Voiron et de Beaucrois- »ant ; il fait des ventes et des achats aux foires de Grenoble, et jusqu'au Puy-en-Velay. De commun accord avec sa mère, il loue des prairies, achète des terres, fait on trafic de bestiaux, construit des écuries ; il entreprend, pour le compte de la commune, des fourniture» de chevaux et de mulets.

L'une de ces fournitures mérite attention. Il s'agit de quatre mulets que Mandrin s'engage à conduire aux ordres de M. de Maucune de Beauregard, subdélégué à Romans, pour le compte de la commune de Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, qui contribuait ainsi pour sa part à la levée de 1 800 chevaux, mules et mulets de trait et de bât, pour le service de l'armée du Piémont, que le Conseil du roi venait d'ordonner. La conduite de ces quatre mulets par Mandrin est du mois de janvier 1747. On verra l'influence exercée par cet événement de mince importance sur la suite de sa vie.

Parmi les nombreuses erreurs répandues sur la jeunesse du célèbre contrebandier, il faut citer celle qui

38 LA JEUNESSE Dïï MANDRIN.

fait de lui un soldat. Il se serait même distingué en Italie sous le commandement du duc de Coigny. Mandrin n'a jamais été enrôlé dans les armées du roi. Il était exempté du service comme « chef de famille imposé à la taille ». En revanche, on le voit prendre part aux assemblées de la communauté de sa ville natale et on le trouve cité dans le registre des délibérations.

Il était à vingt ans un beau gars, robuste, large d'épaules, bien planté, la jambe haute, pleine et bien faite. Il était doué d'une souplesse, d'une agilité et d'une force surprenantes. Il avait le teint clair, les cheveux blonds, mais tirant sur le roux, comme si le soleil, tout en les brunissant, y eût laissé de ses reflets. A cette époque de sa vie, il les portait courts, non frisés. Il semblait aussi que le soleil eût contribué à la couleur de ses yeux, des yeux profonds, d'un roux clair, et dont les prunelles étaient comme semées de sable d'or. Sa taille dépassait la moyenne : cinq pieds quatre pouces ( 1 m. 71) . Il avait les traits accentués, le nez un peu fort, le visage légèrement grêlé de petite vérole, une bouche assez grande, bien fendue et dont les lèvres, à l'expression énergique, découvraient fréquemment, en un rire large et sonore, les rangées de dents blanches ; de fortes dents et de fortes mâchoires ; celles-ci et le regard dominateur marquaient la volonté. Lé menton était un peu pointu, fourchu, avancé en dehors.

En somme, il avait « bonne mine ». Sur ce point, tous les signalements s'accordent ; une physionomie franche, ouverte, sympathique, bien qu'elle eût quelque chose de brutal. Il était toujours gai, d'une gaieté communicative, remph d'entrain, d'activité, de juvénile énergie. Ses camarades le surnommaient a Belle humeur ».

Mandrin fumait sans cesse, riait sans cesse, sacrait et tempêtait ; il buvait benucoup p^ aimait excessi'> c-

ment la bonne chère. Il parlait facilement, voire avec éloquence, d'une voix chaude, cordiale, « prenante ». Sa parole était pleine de vie et de couleur.

A cette époque il était communément vêtu d'un habit de drap d'Elbeuf gris, sans parements aux manches, « y ayant seulement une pièce de la même étoffe avec quatre boutonnières, ce qu'on appelle à la Cuisinière » ; sous son habit, une camisole de molleton, croisée, également de couleur grise ; des culottes de peau, boutonnées aux genoux, avec des dessins en broderie audessus des boutonnières. Il portait des guêtres de ratine, couleur gris d'épine ; enfin son grand chapeau de feutre noir, dont l'aile de derrière était d'ordinaire rabattue, et qu'il mettait par devant, de façon qu'elle lui couvrait une partie du visage. Il portait son argent dans une ceinture de cuir, de la largeur d'un demipied.

Nature ardente, violente, il ne pouvait maîtriser un mouvement de colère. Son père n'était plus là pour le diriger. L'absence de son père fut sans doute le premier malheur de sa vie ; il fut la cause de tous les autres.

Sa mère, devenue veuve, eut sur lui une grande influence. Elle demeurait avec lui : femme exaltée, très vive, sans beaucoup de jugement. On vient de la voir en scène. Elle était très dominante, pariant avec emportement, n'admettant pas la contradiction, ou, plutôt, ne l'entendant pas. Elle était de ces femmes qui, par leur manque de raison même, rapides et absolues dans leurs décisions, font marcher les hommes de leur famille. EUft faisait marcher son fils Louis, d'autant qu'il était très jeune et se laissa toujours facilement influencer. Elle était avide de biens, avide d'avoir des terres et des écus dans des bas de laine ; à ce point de vue une vraio paysanne, mais sans prudenro ni hnn ^ens.

Son fils aîné, Louis, dévoré d'un grand besoin d'activité, se montrait avide d'espace, il lui eût fallu de grandes circonstances pour se déployer.

Dans le petit bourg champêtre où sa naissance l'avait jeté. Mandrin devait se heurter rudement à tous les coins d'une existence qui ne pouvait être que médiocre et étroite. Et puis il traînait trop dans les cabarets.

En 1743, Charles Destenave, marchand mercier à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, avait prêté à Louis Mandrin 120 livres. Mandrin lui en rendit une partie, successivement, par petites sommes, mais il tardait à s'acquitter entièrement. Trois ans passés, le dimanche 30 octobre 1746, Destenave, rencontrant Louis Mandrin, hii réclama une fois de plus l'argent qu'il lui devait «acore :

« Eh bien, allons boire chopine et je te satisferai ! »

On entra chez Guigue Rey. Le cabaretier était absent. Sa jeune femme servait les clients. Assis sur des bancs de bois, un boucher était attablé avec un marchand de Saint-Etienne et un laboureur. Ils avaient les coudes eur la table et, tout en buvant, « faisaient marché d'une porche (truie) qui avait plusieurs petits cochons ».

Mandrin et Destenave venaient de faire rencontre d'un camarade, Pierre Gamier, dit l'Amour. Ils entrèrent «vec lui et tous trois s'attablèrent de leur côté.

On but chopine sur chopine, et l'on allait se lever pour sortir du cabaret quand Destenave rappela à Mandrin qu'il était venu pour lui régler sa créance. Mandrin n'entendait pas. Destenave insista. Alors Mandrin se dressa tout en colère : « Tu es un J... F... Va quérif ton billet, canaille, coquin, et je te paierai ! »

Et il se dirigea vers la cheminée, où il se baissa pour prendre de la braise afin d'en « éclairer » sa pipe.

Destenave s'apprêtait à sortir :

« Je ne demande que cela, d'être payé ; mais c'est

r.A JEUNESSE DE MANDP.IN. 41

rraiment à toi, un sot, un pillard, à m'insulter ! »

Mandrinse redressa, laissa tomber sa pipe. Il «sacrait ot urait le saint nom de Dieu ». Il se jeta sur Destenave, e prit au cou, voulant l'étrangler ; il le saisit par les :heveux et, le jetant à terre, il lui laboura le visage, les jôtes et le ventre à coups de pieds. Le sang coulait. Il illait le tuer. Destenave revenait de la foire de Roybon m il avait vendu un lot de mercerie. Il avait de l'argent lans ses poches. L'un des coups de pied que Mandrin ui donna, fit sauter la bourse hors de son gousset et les )ièce3 de monnaie se répandirent sur le plancher.

Phihppe Duruf intervint, ainsi que Pierre Garnier. La îabaretière, à laquelle se joignit une autre jeune femme, Louise Curt, accourue du seuil de sa maison qui se trouvait en face de l'estaminet, tirait le fougueux agresicur par sa veste. Enfm, non sans avoir recueilli leur 3art de coups, Garnier, Duruf et les deux jeunes femmes, îelles-ci le tirant toujours par la veste, parvinrent à sntraîner Mandrin dans la cuisine attenante à la chambre banale de l'auberge.

A ce moment, Guigne Rey, le cabaretier, rentra. Il vit Destenave se relever le visage rempH de sang et disant i haute voix en s'adressant aux assistants : : « Vous serez tous témoins. »

' Puis, gagnant la porte :

« On est bien malheureux de demander son bien et l'être battu... Mais je vais porter plainte au châteain. »

Un enfant, Jacques Vincent, accouru au bruit, ': pour

/oir », s'était mis à ramasser l'argent tombé de la bourse

le Destenave. Il réunit six sols et cinq deniers que le

letier fit reporter le jour même au logis de leur

rnpriétaire, mais la femme de celui-ci, qui était seule

la maison, les refusa en disant que le compte n'y était • as.

Destenave porta plainte entre les mains du lieutenant châtelain, François Buisson^.

Querelle d'estaminet.

Dans les faits qui suivent, la veuve Mandrin, sang paraître au premier plan, joua cependant le principal rôle : ce fut elle qui mit en mouvement son fils aîné, comme elle l'avait fait de son mari, quand il s'était agi de brûler la femme Vinoy.

En cette année 1743, où Destenave avait prêté de l'argent à Mandrin, celui-ci, de commun accord avec sa mère, acquérait d'un certain Joseph Merlin, tâcheron à leurs' gages, un morceau de pré, sur les bords de la K Rivière vieille », autrement dit le Glier, au mas du Moulin-Blanc. En contre-bas et à gauche de la route qui mène de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs à Saint-Marcellin, dU fond d'une combe verdoyante, ombragée de noyers séculaires et bordée de pièces de vigne, le Glier coule, encavé entre des peupliers élancés. Or il arriva que le torrent rapide, roulant sur des pierres et des cailloux blancs, à la suite de pluies abondantes, changea de lit, dans une crue subite, et, en se jetant au travers d'un pré voisin appartenant à Pierre Ghampel, bourgeois de l'Albenc, et à Joseph BerUoz, marchand rouennier de la Gôte-Saint-André, en coupa un morceau pour le réunir au fonds récemment acquis par Louis Mandrin. (Notons au passage que le Berlioz de qui il est question ici était le propre grand-père du futur compositeur Hector Berlioz). Les prairies de Louis Mandrin étaient en eiïet bornées, au levant, par la rivière. Celui-ci n'hésita pas à prendre possession de la pièce de terre que le Gi: venait de lui attribuer ; ce que voyant, BerUoz etChampe

1 Les pièces de procédure et les dépositions des témoins, aux Archives de l'Isère, bailliage de Saint-Marcellin, justice de Sumt- Eti*iûae-de-Saint-Geoir8,

firent faire des « fortifications » pour ramener la Rivière vieille dans son ancien lit et recouvrer leur bien. A peine les travaux furent-ils terminés, que Louis Mandrin, 'assisté de Joseph Merlin, les détruisit, arrachant palis et piquets, et le GKer de reprendre son nouveau cours.

Il en résulta un procès devant le heutenant châtelain François Buisson, qui se termina par un accord en date du 30 juillet 1743 : la veuve Mandrin et son fils reconnurent le bon droit de Champel et de Berhoz, leur versèrent 44 Hvres 16 sols d'indemnité et acceptèrent que l'on « plantât » trois « limites », pour borner les prés i.

La contestation semblait donc réglée, quand, sur la fm de 1747, sous prétexte que les « fortifications » de Champel et BerHoz, en faisant violemment refluer les eaux du Glier, portaient dommage à ses prairies. Mandrin les fit détruire une seconde fois par Merlin. Le 24 mai 1748, à nuit tombante, Riollet, maître cordonnier, passait dans les prés, en contre-bas de la route de Saint-Marcellin, au moment où Merlin, une hache en main, démohssait piquets et gabions. « Et lorsqu'il voulut lui représenter le tort qu'il faisait aux sieurs Berhoz et Champel, de ce qu'il arrachait leurs pahs, Merlin lui dit :

Ces b... de voleurs veulent faire gâter mon pré par i cau ! Si la chose n'était pas faite, je la referais. »

Pour la troisième fois, Champel et Berlioz firent recommencer les travaux destinés à maintenir le Gher I dans son cours primitif. Deux terrassiers y étaient occupés quand survint Mandrin. En les apercevant, il se mit en colère :

a Que venez-vous travailler ici, n'avez-vous pas d'ouvrage chez vous?

— Je travaille sur un sol qui appartient à MM. Cham-

1. Minutes de M« Buisson, 1743, f. 113 v° sq., Archives de Saini' £iienne-de- Sainl- Gev irs.

44 LA JEUNESSE DE MArtDRIN.

pel et Berlioz, répondit l'un des tâcherons, et non pas le vôtre. Tant qu'ils me donneront de l'ouvrage, je travaillerai pour eux. »

A quoi Mandrin répliqua « sur un ton d'ironie » :

« Je voudrais pouvoir trouver l'occasion de te servir d'ami, je le ferais comme il faut. »

Puis, s'adressant au second des deux ouvriers, Mandrin, « en le menaçant beaucoup, lui dit qu'il ne lui convenait pas de faire ce travail, que ces réparations n'existeraient pas longtemps.

« Je travaille par ordre de MM. Ghampel et Berlioz, répondit le compagnon, et sur leur sol. Ne venez pas me menacer.

— Je ne vous menace pas, répartit Mandrin. Je voudrais seulement vous trouver dans un endroit à pouvoir vous faire plaisir. Si vous n'aviez pas de quoi vivre, vous n'aviez qu'à venir me trouver ; je vous aurais donné de quoi, car vous faites là un ouvrage, qui, je vous le répète, ne durera pas longtemps. »

Et, pour la troisième fois, durant la nuit, Merlin arracha ou coupa gabions et pois de masse. Du haut de la route, qui dominait la combe, Louis Maclet, un tâcheron de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, le vit en passant :

« Pourquoi enlèves-tu ces palis? »

« Mais ledit Merlin l'envoya promener en lui disant que ce n'était pas ses afïaires et qu'il en ferait bien davantage, ce qu'entendant Maclet poursuivit son chemin. »

Au cours du procès qui en résulta, Joseph Merlin déclara qu'il avait démoli les travaux exécutés sur les ordres de Ghampel et de Berhoz, parce que, toutes les fois que le torrent aurait débordé, les eaux en auraient été rejetées avec rapidité contre ses prés, de manière à les détruire. « Nul ne peut se réparer, disait Merhn, pour nuire à son voisin. » Il avait d'ailleurs pris cette ini-

tiative de lui-même « par la raison qu'il n'était pas en état de faire un procès à Berlioz et à Champel, attendu sa pauvreté. Aussi bien le torrent, en débordant depuis, lui avait emporté tout son fonds ^ ».

Ce Joseph Merlin, paysan de 3aint-Étienne-de-Saint- Geoirs, était logé depuis plus de quinze ans chez les Mandrin et nourri par eux. Le père, François-Antoine, puis son fils Louis, avaient payé ses dettes. En retour il leur avait abandonné tous ses biens, à l'exception de ses bois et d'une maison qu'il possédait, attenante au jardin des Mandrin.

Au mois de janvier 1749, Merlin s'absenta pour aller demeurer quelque temps à la Côte-Saint-André. En rentrant il trouva, comme il le dit lui-même, sa maison « saccagée ». Louis Mandrin avait pénétré chez lui pour lui prendre deux chemises et tous ses papiers. Peu après, Pierre Mandrin, âgé de vingt ans, étant rentré au pays i après avoir servi dans les armées du roi, s'était introduit, I avec son frère Louis et avec Jean Joug,leurdomestique, dans la grange de Joseph Merlin. Il y était parvenu en montant sur les épaules de son frère qui s'appuyait contre le mur, de manière à atteindre une fenêtre qui donnait, au levant, sur son jardin, « laquelle fenêtre il avait fait tomber, car elle n'avait aucune ferrure ». De l'intérieur, il I avait ensuite ouvert la porte. Louis et Pierre Mandrin i avaient pris dans la grange deux tonneaux de onze : charges, avec leurs chantiers. Comme ces tonneaux . n'étaient pas entièrement pleins, ils avaient eu soin de ! les remplir avec du vin tiré d'un troisième fût. Le cor- 1 donnier, Etienne Motuel, qui travaillait dans son échoppe, en tirant sa distraction du va-et-vient de la rue, avait aperçu les frères Mandrin au moment où ils faisaient

1. Les pièces de procédure, dépositions et interrogatoires relatifs à l'afîaire du Glier, aux Archives de l'Isère, bailliage de Saint- Marccllin,

rouler l'un des tonneaux du seuil de la maison Merlin jusqu'à leur cave.

Au mois d'octobre suivant, toujours aidé de son frère Pierre, auquel il adjoignit le maçon Jean Gérin, qui travaillait alors chez lui, Louis Mandrin pénétra une seconde fois dans la grange, pour y prendre un tonneau de onze charges, trois poutres de cinq pouces carrés et longues de douze pieds, plusieurs planches, et un manteau de pressoir. Le charpentier Mathays, en journée chez les Mandrin, employa tout aussitôt les poutres au couvert de l'écurie, qu'on était occupé à construire, les plaçant « en ventrière, sablière et chevron », et il fit servir les planches, ainsi que le couvercle du pressoir, à la réparation du degré qui descendait à la cave,

Mathays ne put cependant s'empêcher de dire à la veuve Mandrin, qui faisait agir ses deux fils :

a Si Merhn était ici, cette manœuvre n'aurait pas été faite.

— Merlin î répondit la bonne femme, je n'ai eu que trop de patience avec lui ! Tout ce que mes fils ont pris leur appartient. Voilà longtemps que nous l'entretenons, Merlin ! »

Quant à Louis Mandrin, comme Joseph Biessy, fermier de M. de Monts de Savasse, lui exprimait, sur le bruit pubHc, la surprise que lui avait causée ce déménagement :

« Il m'est bien permis de prendre mon bien et les effets que mon père a achetés de Merlin. »

Mais tel ne fut pas l'avis de ce dernier, quand, à son retour, il constata ces déprédations. Le 9 novembre 1749, il en adressa une plainte au juge ordinaire de Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs. « Des vols de cette espèce, (!crit-il, méritent une punition exemplaire. »

Le juge. Gara de la Bâtie, ordonna une instruction. Louis Mandrin reconnut l'ensemble des faits, mais iJ

allégua que Merlin avait, « depuis quinze et vingt ans», i'habitude de vivre chez son père François Mandrin et chez lui, qu'il n'avait cessé d'être nourri par eux, qu'il avait fait un testament en faveur de François Mandrin, lui léguant tous ses biens à l'exception de sa maison et de ses bois, et que, conséquemment, les effets lui appartenant avaient toujours été considérés comme biens communs. « Les poutres, disait Louis Mandrin, m'appartiennent précisément ; du consentement de Meriin, je les avais mises en dépôt dans sa grange. Quant au reproche d'avoir passé par la fenêtre, il est absurde, puisque j'avais à ma disposition la clé de la porte. »

Les ^.landrin furent condamnés en 150 livres de dommages et intérêts envers Merlin, en 6 livres d'amende et en 10 livres d'aumône. Ils firent appel ^.

Ce dernier procès et les faits qui l'entourent découvrent un état de gêne, où Mandrin et sa famille, qui jouissaient d'une honnête aisance quelques années auparavant, semblent brusquement tombés. Les domestiques ne sont plus payés et quittent le vieux logis ; on recourt à des expédients pour faire face aux nécessités de l'existence. De graves revers venaient en efTet de porter un trouble profond dans les affaires communes dont le jeune Louis Mandrin avait la gestion et de le ruiner avec tous les Biens. Ces revers, la manière surtout dont ils se sont nroduits, vont avoir sur son destin une influence déterminante. Il importe de s'y arrêter.

1. Toutes les pièces du procès aux Archives de l'Isère, bailliage de Saint-Marcellin.

La guerre dite de la Succession d'Autriche était engagée depuis 1741. Le maréchal de Belle-Isle commandait l'armée de Provence qui opérait dans la haute Itahe. Il avait des camps d'approvisionnement à Villefranche, à Menton, à Cabbé-Roquebrune ; des chevaux, des mules et des mulets lui étaient nécessaires pour le transport des vivres et autres approvisionnements par les cols et par les gorges des Alpes. Nous venons de voi Louis Mandrin chargé de conduire, en janvier 1747, jusqu'à Romans, quatre mulets fournis par la communauté de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, pour satisfaire aux réquisitions des intendants militaires. Cette entreprise le mêla aux marchés qui se passaient dans la région, à l'efïet de procurer à l'armée de Provence les animaux de trait et de bât dont elle avait besoin. Il fut amené à conclure, le 1®^ mai 1748, avec la maison Arc himbaud» Dubois et G% banquiers de Lyon, un traité par lequel il prenait à son compte les contrats que ces entrepreneurs

1. Procès en appel de Cl. Brissaud contre L. Mandrin et P, Jac quier, 1749-1750. procédiire, interrogatoires, confrontations et dépositions, Archives de l'Isère, bailliage de Saint-Marcellin. — Protocoles de M« Fr. Buisson, notaire. 1749, Étude de M^ Félix Veyron-Lacroix, notaire à Saint-Etienne-de-Saint— Geoirs,vol« Procédures, 1741-1756.

avaient passés à TefTet de fournir aux troupes du maréchal de Belle-Isle le service d'une «brigade» de «cent moins trois », c'est-à-dire quatre-vingt-dix-sept mules et mulets bâtés et harnachés, pour transporter, dans la région des Alpes, les provisions nécessaires à l'armée d'Italie.

Louis Mandrin se procura donc la quantité de mulets convenue, avec leurs attraits. Il y employa l'argent dont il pouvait disposer, et, comme ses ressources ne suffî- Baient pas, il s'associa deux marchands comme lui, l'un de Saint-Hilaire, nommé P. Jacquier, et l'autre de Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs, Claude Brissaud.

Les trois compagnons se mirent en route, poussant devant eux leurs cent moins trois mulets bâtés et harnachés ; ils descendirent la vallée du Rhône, et atteignirent Arles, vers la mi-mai. A Arles, les mulets furent passés en revue par les inspecteurs de l'armée de Provence et marqués l'un après l'autre au chiffre de la maison Archimbaud, Dubois et G'®, dont Mandrin était le représentant. Louis Mandrin fut ensuite promu à la dignité de « capitaine de la brigade des mules », avec autorité sur une troupe relativement nombreuse de « haut-le-pied », conducteurs de mulets et valets d'écurie.

D'Arles, la «brigade» poursuivit sa route par Bri- ^noles, où l'un des mulets fut vendu 50 livres, parce qu'il était en mauvais état. Passant par Draguignan, elle arriva à Nice. Brissaud et Jacquier continuaient d'accompagner Mandrin.

Ce n'est qu'à Nice, le 27 mai 1748, que Brissaud et Jacquier signèrent avec Louis Mandrin le traité en bonne et due forme par lequel ils s'associaient avec lui, chacun pour un tiers, à fm d'exécution du contrat, pour la fourniture des mules, conclu avec la maison Archimbaud et C® ; puis les deux associés rentrèrent en Dau-

phiné, laissant au seul Mandrin la direction de la <f brigade ».

Mandrin est tout à son aiïaire. Il est jeune, dans sa vingt-quatrième année, actif, entreprenant. Il aime le mouvement, la vie au grand air et se trouve exercer, dans ce pays de montagnes au seuil duquel il est né, c. don du commandement qui est la caractéristique de sa nature.

Il importe de préciser le service que les « directeurs « de l'armée lui demandaient. Son rôle n'était pas celui d'un maquignon chargé de fournir quatre-vingt-dix-sept mulets bâtés et harnachés ; mais celui d'un « chef de brigade », dont on lui avait donné le titre et l'autorité, chargé d'assurer à ses risques et périls, et sous sa responsabiHté, le transport des vivres et fournitures, dont l'armée avait besoin, depuis les camps de Menton, de Cabbé-Roquebrune et de Villefranche, jusqu'à l'autre versant des Alpes ; transports dont la nature et l'importance variaient d'un jour à l'autre et pour chacun desquels il recevait une rémunération spéciale par les soins des « commis et directeurs de l'armée ».

C'est ainsi que, le 7 juin 1748, Mandrin prend des chargements de riz au magasin de M. Hubert, à Villefranche, et en opère le transport jusqu'aux magasins df M. de Savigny à Menton. L'un de ses mulets tombe en chemin sous le faix et se tue. Le 10 juin, le jeune « chef de brigade » passe la montagne de la Turbie, aujourd'hui nommée Mont de la Bataille : deux de ses mulets tombent dans un précipice. Deux autres mulets disparaissent encore en gravissant « la montagne de Castillon » (mont Orso). Le 16 juin, il transporte du pain, du camp de Cabbé à celui de Menton. Il y perd encore un mulet qui tombe dans un gouffre au bord de la route. Le 28 juin. Mandrin transporte de la farine à Vintimille. au ma;^asin de M. Cioic, et perd deux mulets au fond d'un

ravin. Le 7 juillet, il a ordre d^amener le bois nécessaire à alimenter les fours de Menton et va le chercher aux Cuses. Deux mulets se précipitent du haut d'une terrasse avec leur charge. Le 9 juillet, comme Mandrin portait du pain à San Antonio, un de ses mulets dégringole encore dans un précipice.

Nous ne connaissons l'itinéraire et les faits et gestes de Mandrin à cette époque de sa vie, que par la mort de ses mulets, dont il fut dans la suite obligé de donner le détail.

En somme, le jeune homme faisait là vaillamment son métier. Il se montrait à la hauteur de la tâche qu'il avait entreprise, et, malgré les pertes qu'il avait faites en mulets, on peut supposer qu'il eût finalement obtenu les bénéfices qu'il était en droit d'espérer, lorsque se produisit un événement qui lui fut fatal, pour heureux qu'il fût d'ailleurs : la conclusion de la paix, la paix d'Aix-la- Chapelle. La convention, qui réglait l'évacuation de l'Italie, ne fut signée à Nice que le 21 janvier 1749; mais, dès juillet 1748, le maréchal de Belle-Isle Hcencia une partie de ses troupes, où se trouva comprise la « brigade » de Louis Mandrin. C'est à peine si celui-ci avait pu faire travailler ses mulets pendant quelques semaines. Force lui fut de se remettre en route avec sa « brigade » décimée. Il partit le 19 juillet pour regagner le Dauphiné, par le col de Tournon et par Draguignan. Une maladie, qui était tombée sur ses bêtes, venait encore de lui en faire perdre une demi-douzaine. Il avait dû les faire jeter à la mer. En chemin, les mulets se trouvèrent harassés ; quelques-uns tombèrent malades. Pour ne pas les perdre, le jeune maquignon fut contraint d'en vendre quarante-six, dans les plus mauvaises conditic-ns. Il revint à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, avec seize mulets, — seize mulets sur les cent moins trois. Encore les pauvres botes étaient-elles étiques et pitoyables. Leur

malheureux conducteur les campa dans le chemin de ronde, près de la Porte-Neuve, le long du ruisseau, derrière le mur de clôture du château de Tallard. Les bonnes gens de Saint-Étienne les y venaient voir. Ils s'apitoyaient sur le désastre. De nos jours encore, la tradition de cette débâcle est restée vivante parmi les vieux du pays. Des seize mulets minables. Jacquier en prit neuf pour sa part, Brissaud en eut deux, ceux qui restaient, soit cinq mulets, demeurèrent à Mandrin.

Sans qu'aucune faute ou négligence pût être reprochée au jeune maquignon, son entreprise se terminait par uû désastre. Le traité passé avec l'administration militaire ne stipulait d'indemnités que pour ceux des mulets qui auraient été pris ou tués par l'ennemi et pour ceux qui se seraient noyés en égueyant les rivières : aucun des mulets perdus par Mandrin ne se trouvait dans ce cas. De plus, comme le concessionnaire était payé à la tâche pour le travail fourni, il ne recevait rien pour ses frais de retour en Dauphiné. Enfin une partie des sommes que les commissaires des vivres lui devaient, en raison du travail qu'il avait fourni, ne lui furent pas payées. Mandrin s'adressa à l'administration des Fermes qui ; vait soumissionné l'approvisionnement de l'armée : il fut éconduit. Aussi bien, les nombreuses contestations qui résultèrent de la fourniture des vivres à l'armée d'Italie de 1741 à 1748 n'étaient pas encore réglées trente ans après, comme en témoigne un arrêt du Conseil en date du 29 décembre 1779.

Au lieu que son initiative et son travail eussent rétabli, comme il l'avait espéré, les affaires de sa famille, une affreuse débâcle en résultait pour lui et pour les siens. Dans ce moment sa tête chaude et portée aux résolu lions violentes s'exalte outre mesure ; la colère et la haine lèvent en lui ; il ne connaît plus que le désir de

tirer vengeance de cette administration qui lui a refusé tout recours et l'a ruiné avec tous les siens.

En cette année et en celle qui suivit, Louis Mandrin vint souvent passer quelques jours, au hameau de Cours, dans la vieille maison patrimoniale des Chenavaz. Il y restait assis, silencieux, immobile, sous le grand manteau de la cheminée, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains. Dans sa tristesse, sans contrainte, par moment il pleurait abondamment.

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