LES POÊLES DE 8AINT-ÉTIENNE-DE-SAINT-GE0IBS
de sa profession de cordonnier à Brezins, pour faire les préparatifs nécessaires à l'exécution de leur dessein. Ils « bâtirent » un bûcher dans l'une des chambres que le notaire Buisson occupait dans la maison Mandrin. A neuf heures du soir, Pierre Ghillard fut député par ses complices auprès de Mme Vinoy pour lui dire que Mme Mandrin la priait de venir lui parler.
Jean-Baptiste Veyron-La croix, dit Carrière, était assis au pas de sa porte, sur un banc de bois, « avec les demoiselles, sa sœur et sa belle-sœur », et la première se levait pour s'en retourner, quand elle aperçut que l'on menait la dame Vinoy chez François Mandrin, — il s'était répandu sur l'afïaire de vagues propos, — ce qui r « obhgea » de dire à son frère et à sa belle-sœur :
« Allons voir ce que l'on fera et ce que l'on dira à Michelle Vinoy. »
Et, frère, sœur, belle-sœur, d'emboîter le pas à Pierre Chillard qui conduisait Michelle Vinoy. Celle-ci portait un de ses enfants dans ses bras. Peu à peu, de droite, de gauche, des curieux se joignirent au cortège, qui s'était grossi jusqu'à quarante personnes quand on arriva devant la maison de François Mandrin. Ici se jouait une autre scène. La petite Marie, en proie à l'une de ses crises, poussait des cris épouvantables, et, comme la demeure des Mandrin était envahie de tant de gens qu'à peine les pouvait-elle contenir, Laurence Humbert, cousine de Mandrin, — une fille de vingt-cinq ans ie qui la mère était boulangère, — prit une des mains le Marie, tandis que Mme Buisson prenait l'autre, et 'enfant fut ainsi emmenée à l'étage supérieur occupé Dar le notaire royal. A ce moment, pénétrèrent dans le ogis les trente ou quarante personnes qui poussaient devant elles la femme Vinoy. Celle-ci était jeune, brune ; ^lle avait de grands yeux brillants, enfoncés dans la -êto ; une partie de ses cheveux, ramassés au-dessus de
la nuque, s'étaient défaits et lui tombaient sur l'épaule ; l'air hagard, elle tenait toujours son enfant dans ses bras. Autour d'elle, des gens exaspérés l'accablaient de vociférations, d'injures, la menaçaient de leurs poings tendus. On lui criait d'ôter les sorcelleries qu'elle avait mises sur la petite Mandrin et dont celle-ci périssait, ou qu'on allait la brûler vive.
François Moures, garçon tailleur, âgé de dix-huit ans, passait devant la maison : il était neuf heures du soir et ce jeune apprenti se rendait à l'église, avec la femme de son patron ; ce qui évoque un tableau d'une jolie poésie : dans le bourg qui s'éteint à l'entrée de la nuit, quelques fenêtres s'éclairent l'une après l'autre, silencieuses, et par les rues dont les angles s'adoucissent dans la brune, cet apprenti de dix-huit ans se rendait à l'église avec la femme de son patron. Il entendit les crispe la petite Mandrin, ce qui l'obligea, dit-il aussi, d'entrer dans la maison et de monter dans la chambre. Michelle était debout au milieu de la pièce, raide, les yeux fous, son enfant dans les bras. Elle portait une camisole d'un bleu éteint, à raies, dont la partie supé^ rieure s'était déboutonnée, découvrant le cou jusqu'aux aisselles ; les manches en étaient retroussées jusqu'aux coudes ; elle avait un jupon de finette grise dont les plis tombaient droit. Mme Buisson, chez qui l'on se trouvait, était auprès de la fenêtre. Une quinzaine de personnes se tenaient autour de l'accusée. Le malheureux bébé, efïrayé par le bruit, pleurait. Ge qui fit que Moures, « craignant que l'on ne fît du mal à l'enfant », le prit à sa mère, et, sortant de la maison, il le remit à une femme qu'il ne connaissait pas.
Cependant, la femme Vinoy se débattait en sanglotant. Treillard s'était emparé d'elle et, après lui avoir retroussé ses vêtements jusqu'aux seins, s'efforçait de la jeter dans le feu qu'on venait d'allumer en faisant
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flamber une poignée de paille prise à la paillasse d'un lit qui se trouvait dans le coin de la pièce. La malheureuse poussait des cris affreux ; elle se débattait devant les flammes qui lui léchaient les chairs et s'efforçait de leur échapper en se tordant comme une couleuvre blessée ; mais Treillard et Chillard la rejetaient dans le feu, à coups de pied, qui lui meurtrissaient la peau, et en l'accablant d'injures.
Veyron-Lacroix étant entré, Michelle Vinoy se précipita vers lui, le saisissant par son justaucorps ;
« Monsieur, sauvez-moi ! empêchez que l'on me tue tout à fait, ou du moins ayez la complaisance de faire venir un confesseur avant que je ne meure ! »
Treillard répondit en ricanant :
«Tu n'auras pas besoin de confesseur, nous te confesserons bien nous-mêmes ! »
La malheureuse s'accrochait au tablier de Louise Humbert, en la supphant de lui venir en aide :
« Mon Dieu î mon Dieu ! ayez pitié de moi ! »
La fillette ensorcelée poussait de grands cris. Il faisait nuit. La pièce n'était éclairée que par la lueur fumeuse d'une chandelle que tenait un garçon tailleur. La chandelle brasillait en répandant dans la chambre de vagues clartés qui faisaient se profiler les assistants en ombres mouvantes sur le mur. Mme Buisson, qui avait peur qu'on n'incendiât son logis, s'était emparée d'une « bène » pleine d'eau qu'elle répandait sur le bûcher. Alors Treillard saisit la prétendue sorcière et, la jetant violemment contre un pétrin, dans un coin de la chambre :
« Tu en verras bien d'autres ! »
François Moures était rentré, « car la curiosité est ordinaire aux jeunes gens ». Il aperçut la pauvre Michelle à genoux au miheu de la chambre. « Elle ne disait mot ». Machinalement elle essuyait ses larmes avec ses
cheveux défaits. La femme Buisson éteignait le feu épars autour de la chambre, en y répandant de l'eau, t Elle se fâchait en disant si on voulait la faire brûler dans sa maison. » Enfin l'intervention énergique de Veyron-Lacroix termina la scène qui avait duré de neuf heures du soir à onze.
Tandis qu'on maltraitait la « sorcière », François Mandrin, en compagnie d'un peigneur de chanvre, Etienne Saint-Jean, s'en était allé à Brezins, quérir Antoine Vinoy, le mari.
Tout en cheminant, sur la route de Brézins à Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, Mandrin faisait la leçon au cordonnier. Il s'agissait pour celui-ci de secouer sa femme, afin de l'obhger à retirer le sort qu'elle avait mis sur la petite Marie.
Quand ils arrivèrent au logis de Buisson, la scène était terminée.
Antoine Vinoy poursuivit en justice les persécuteurs de sa femme. Le procureur fiscal conclut à l'emprisonnement de François Mandrin et de ses deux compUces, Treillard et Chillard ; mais l'affaire fut arrangée moyennant une indemnité de 400 Hvres, que versèrent les Mandrin, et une déclaration pubhque où ils proclamaient la dame Vinoy femme de bien et d'honneur ^.
Ce François Mandrin, père de Louis Mandrin le contrebandier, n'est pas mort dans une embuscade dressée par les employés delà Ferme, comme on le répète souvent. Il mourut pacifiquement dans son Ht, le 20 janvier 1742, à l'âge de quarante-trois ans, muni des sacrements de l'Église. Il fut enterré par le curé de sa paroisse, qu'assis-
1. Le protocole de M^ Buisson, les pièces de procédure, les interrogatoires et dépositions, dans l'Étude de M« Félix Veyron- Lacroix. à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs.