‹ Mandrin (volume 2)Chapitre 12 sur 33 · ENNEMOND DIOT · texte numérisé non relu

ENNEMOND DIOT

quatre pas de la porte d'entrée, un pot de couleur rouge, bouché avec du papier et qui était rempli de glu. Il était tombé sur de la paille qui se trouvait là, et plusieurs des assistants se rappelèrent dans ce moment que, à cet endroit, ils avaient vu l'inconnu tirer quelque chose de sa poche ; mais ils n'avaient pu distinguer ce que c'était, à cause de la nuit.

Le lendemain mercredi, 4 janvier, l'abbé Biessy étant allé à l'église, à six heures et demie, pour sa messe du matin, trouva le tronc « pour les réparations de l'église » forcé ; la serrure en était « enfoncée et rompue ». Le châtelain appelé en hâte en fit la constatation. L'argent du tronc avait disparu. Dans le chœur, le tronc « pour les âmes du Purgatoire » était enduit de glu tout autour de la fente par laquelle les fidèles glissaient les pièces d'argent. On l'ouvrit et l'on constata que la monnaie qui se trouvait « dans le pot de terre » était également gluante, ainsi que les bords du pot. Mêmes constatations au tronc, « pour le luminaire de l'église, i Enfin sous le banc de M. de Monts de Savasse, c«i ramassa « un bois plat et très mince de la largeur environ d'un pouce, et long d'environ un pied et demi, lequel bois était aussi gluant, et n'était pas douteux que c'était par le moyen de ce bois gluant que le voleur avait arraché l'argent qui était dans lesdits coiîres. »

Ces troncs sont conservés au presbytère de Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs. La forme en est singulière. Ce sont des bancs, au dossier droit et plein, dont le siège est un coffre sur le haut duquel a été pratiquée la fente par laquelle on jetait l'argent. Dans l'intérieur des coffres, les pots de terre dont il vient d'être question étaient placés directement sous ladite fente pour recueillir la monnaie.

Le « sacrilège avec effraction » était un cas royal, un des crimes les plus graves qu'un homme pût com- Mandkin. s

mettre. On imagine l'émotion que ces constatations produisirent dans le bourg de Saint-Étienne-de-Sain-t- Geoirs.

Le châtelain Buisson revint donc à la prison accompagné du procureur d'office, pour interroger l'inconnu. Celui-ci déclara s'appeler Ennemond Diot, fils de. feu Fleury et de feue Jeanne, disant ne pas savoir d'autre nom à sa mère^ ».

Par le Parlement de Grenoble, il fut condamné aux galères à perpétuité et à être flétri au fer rouge ; ainsi que Pierre et Claude Mandrin, et Blondin, leur complice. Les trois derniers étaient en fuite. La condamnation de ses frères rejaillissait sur Louis Mandrin luimême, et très durement, à cause de l'étroite solidarité familiale qui régissait les hommes de ce temps.

Depuis 1750, depuis que la ruine de sa famille par l'affaire des mules est consommée, Louis ne fait rien à Saint-Étienne. Il n'y séjourne plus de 1752 à 1754. S'il y revient de temps à autre, il paraît se cacher et comme demander un asile aux rares amis que sa famille a conservés.

Et dès alors on le voit réduit à des moyens irréguliers pour se procurer les ressources nécessaires à sa subsistance et à celle des siens. Il négocie du tabac de contrebande à Grenoble où il fréquente et oii il a des parents. Au reste, les poursuites, qui ont été dirigées contre set deux frères, l'ont mis hors de lui. On voit ici, comme od verra constamment par la suite, ce meneur d'hommei

1. C^s faits sont 6 .--sblis par les deux interrogatoires d' Ennemond Diot, le premier (3 janvier 1752; devant le châtelain de Saint- Éiienne-de-Saint-Geoirs, le second (9 janvier 1752) devant Payn du Perron, lieutenant en la juridiction de Saint-Étienne, puis par les déclarations de Michel Boulier, procureur d'office, et par le procès-verbal du lieutenant-châtelain Buisson, documents conservés aux Archives de .Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs et aux Archivai de l'Isère, bailiiafie de Saint-MarcelUn,

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î subordonner à ceux qui l'entourent, & ceux auxquels il ît dévoué et plus particulièrement aux siens. Mandrin î soumettait à un esprit d« famillo très puissant, Drame le faisaient la plupart de ses contemporains, armi les sentiments des hommes d'autrefois, c'est eutrêtrc celui que nous comprenons le moins bien ujourd'hui, et cependant, sans lui, il est impossible e les comprendre eux-mêmes.

Mandrin s'en prit tout d'abord aux frères Biessy, !S deux ecclésiastiques qui avaient été la cause première es poursuites dirigées contre ses deux frères à lui.

En outre l'abbé Pierre Biessy, en qualité de curé de aint-Étienne-de-Saint-Geoirs et d'archiprêtre de Breseux, était tenu de publier au prône les actes de l'autorité ublique. Il eut donc à lire plusieurs fois les ordonances et décrets d'arrestation contre les Mandrin, ouis était exaspéré par ces proclamations, il sommait î curé d'avoir à les négliger ; mais naturellement mesre Biessy passait outre.

Gelui-ci n'était pas seulement curé ; c'était un proriétaire, jaloux de la prospérité de ses domaines.

Mandrin, assisté de quelques amis, tomba comme n ouragan sur les clos du curé Biessy aux environs de aint-Étienne-de-Saint-Geoirs, arrachant en un jour mt vingt mûriers, une centaine de souches de vigne, ue le curé élevait sur hautains, et abattant une ouzaine de gros châtaigniers. Mandrin se rendait evant la maison du curé Biessy, où il l'appelait à voix aute, lui criant de sortir afin qu'il lui pût régler son Dmpte. Par ses menaces, il terrorisa le pauvre homme u point de le contraindre à s'enfuir de Saint-Étieimee-Sâint-Geoirs.

La colère de Mandrin s'en prend aussi au lieutenant- [lâtelain Buisson, qui a instruit le procès. Il menace > père et le fils. Mandrin s'entoure d'amis. Lo châ-

telain prend peur comme le curé. Ceux des habitants de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs qui croient devoir le soutenir sont à leur tour en butte *ux violences des compagnons.

« Nous ne savons plus que devenir, écrit le châtelain ftu procureur général de Grenoble ; les désordres augmentent tous les jours, tout le pays est en armes, plusieurs personnes n'osent plus sortir de chez elles. »

Il faut embrasser ouvertement le parti de Mandrin et se joindre à lui pour venger sa famille. Ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui. Le châtelain, réduit à l'impuissance, ne peut plus administrer son mandement. « Ces misérables ne parlent que de tuer, brûler et saccager. Tout le monde les craint. Nos habitants sont si lâches qu'il n'est pas possible de les porter à fairs un coup de main, pour les arrêter. Ils (Mandrin et ses amis) paraissent tous les jours ici d'un air des plus hardis^ ».

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