TROISIÈME PARTIE
PREMIÈRE campagne'
{2 janvier-ô avril 1754.)
Entrée en Dauphiné. — Le combat de Curson. — Le brigadier du Grand-Lemps. — Les Mandrins à Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs. — Ils sillonnent le Languedoc et poussent jusqu'en Rouergue. — Rentrée en Suisse et en Savoie, par le Bugey et pa? la route de Genève.
Les « Mandrina », pour leur ^«.ijier le nom qui ne va pas tarder à retentir dans la France entière, firent leur première apparition le 2 janvier 1754. Les brigadiers des Fermes, établis en Chartreuse, furent subitement attaqués par quelques contrebandiers qui tombèrent sur leur poste, les dépouillèrent de leurs armes, lacérèrent leurs registres, et disparurent, comme ils étaient venus, avec la vitesse du vent, après les avoir minacéa
1. Antoine Vernière, Courses de Mandrin (extrait de la Revue €t Auvergne, 1889). Clermont-Ferrand, 1890, in-S» de 98 pages.
« de leur faire un mauvais parti s'ils continuaient de faire leur métier. »
Voilà Mandrin. Il a déclaré la guerre aux fermiers généraux et à leurs agents, qui l'ont ruiné, qui ont tué son frère et qui pillent les braves gens. Au reste, il ne laisse pas de se montrer bon prince, et si tous ces commis voulaient quitter leur vilain métier, il serait le premier à leur tendre la main.
Le 5 janvier, il pénètre en France, suivi de ses hommes, une centaine de bandits, avec armes et bagages, de petits canons à la biscaïenne et une quantité considérable de marchandises de contrebande portées à dos de mulet. C'était surtout du « faux tabac », c'est-à-dire du tabac de contrebande, récolté en Suisse. Au xviii© siècle, on ne fumait pas autant qu'aujourd'hui, mais on prisait et l'on chiquait énormément. Le tabac à priser était vendu en « carottes », c'est-à-dire pressé et ficelé en manière de saucisson, préparé pour la râpe. Le consommateur râpait le tabac à son usage, portant à cet effet sur lui une petite râpe de bois dur ou d'ivoire. Le tabac destiné à être mâché était en « rôles », autrement dit en « andouilles » ; c'était ce que l'administration appelait le « menu filé ». Un autre article, dont lei margandiers trouvaient un facile débit, était leur excellente poudre de chasse, connue sous le nom de « poudre des princes ». Puis, pour les dames, des indiennes, des mousselines brodées, des étoffes imprimées de Mulhouse ; étoffes qui n'étaient pas encore fabriquées en France et qui venaient, les unes des manufactures suisses, les autres directement des Indes par les bateaux anglais; enfin, ils débitaient des flanelles, des articles de Genève, montres et bijouterie.
Mandrin transportait également quantité de Wn en barils et en bouteilles, car il buvait autant qu'il fumait, et ses hommes fumaient et buvaient autant que lui
PREMIÈRE CAMPAGNE. ff
Le3 contrebandiers étaient tous armés d'un mousquet, de deux pistolets de ceinture, de deux pistolets d'arçon et de deux pistolets de poche, chacun à deux coups ; en outre, d'un couteau de chasse. Ils étaient montés sur des chevaux petits, robustes et agiles, nourris dans ces pays de montagnes où les cultivateurs en faisaient î' élevage spécialement pour eux. Quand ils ne les achetaient pas, les contrebandiers les louaient très cher pour la saison d'hiver. En marche, ces chevaux se distinguaient par un harnachement particulier nommé « à la contrebandière. » Sur ces montures vites et nerveuses, nos compagnons franchissaient en plein hiver des distances considérables avec une incroyable rapidité. ; Le 7 janvier. Mandrin est au village de Curson, près de Romans, à quinze heues du bourg natal. Il y dépose ies marchandises. Apprenant que les employés des Fermes viennent l'attaquer, il va à leur rencontre, avec une poignée d'hommes seulement. La route est prise comme dans un étau entre de hautes collines. Brusquement elle tourne pour franchir un pont sur le torrent de l'Herbasse : à ce tournant les gâpians ont apparu. Une décharge des contrebandiers tue ou blesse les uns, et met le reste en fuite. C'est là que Mandrin conquiert son fameux chapeau de brigadier, en feutre noir galonné d'or. « Ces gens ont de belles armes, disait-il. Je veux m'équiper à la brigadière. » Il jeta sur ses épaules la mante du brigadier, se coiffa de son chapeau et enfourcha la monture.
A cette époque, très exactement. Mandrin portait un habit gris à boutons jaunes, un gilet de panne rouge aux goussets profonds, le chapeau galonné d'or enlevé au brigadier, d'où ses cheveux blond ardent, annelés, c'està-dire bouclés, s'échappaient naturellement, noués sur la nuque, en catogan, d'un ruban de linon noir. La ceinture de cuir fut alors remplacée par une ceinture de soie
rouge et verte où étaient pria un couteau de chasse et une paire de pistolets. Il quittait rarement son fusil à deux coups. Il était âgé de vingt-neuf ans.
Ayant appris le lendemain, 8 janvier, qu'un brigadier des Fermes nommé Dutriet, domicilié au Grand-Lemps, et qu'il connaissait, avait exprimé le regret de ne pas s'être trouvé à Gurson pour se battre contre lui, il résolut de l'aller rejoindre. Il part, de nuit, suivi de quelque» hommes, par un grand clair de lune. Les silhouettes noires des cavaliers couraient sur la neige. Le Grand- Lemps, à douze kilomètres de Saint-Étienne-de-Saint- Geoirs, était le siège d'un des plus importants marchéf de la province. Mandrin arrive chez Dutriet, enfonce la porte. Le brigadier et sa femme sont tirés de leur lit, ils sont traînés dans la rue. L'homme avait les jambes nues et la femme était en chemise. Mandrin menaçait Dutriet de lui casser la tête d'un coup de pistolet, mais sa femme pleurait et grelottait dans la neige. Les habitants étaient accourus au bruit, à peine vêtus, des lan» ternes en main. Mandrin sacrait comme un Templier : il mettrait le feu au village et fusillerait tout le monde au moindre mouvement. Cependant la femme continuait de pleurer, frileuse dans la neige; alors. Mandrin, brusquement, car il était bon diable, lui dit d'aller se remettre au lit, et avec son mari, auquel il se contenta d'enlever ses armes et son cheval, qu'il trouva tout harnaché dans récurie.
Ceci se passait dans la nuit du 8 au 9 janvier. Le leu» demain matin. Mandrin arrivait à Sain1>Eticime^de- Saint-Geoirs, le pays natal. Il entre à la tête de ses hommes, les armes hautes, à grand fracas. Quelle frayeur pour les ennemis de sa famille, qui avaient bruyamment applaudi à sa ruine ! Ils fuient, ils se cachent. Mandrin 89 contenta de rire de leur terreur ; mais il se rendit chez Louis Veyron-Ghurlet, « marchand, consul exacteur des