PREMIÈRE CAMPAGNE
deniers royaux, et entreposeur des tabacs », comme tel représentant des Fermes.
C'était son propre oncle maternel et son parrain, celui qui lui avait donné son prénom, Louis ; personnage d'importance au reste et qui avait été élu consul dix fois de suite ; mais il était représentant des Fermes, et comme tel notre contrebandier devait s'en prendre Mui.
I Nuit close, neuf heures du soir. Mandrin avait avec lui dix hommes, « tous armés de carabines, fusils et doubles pistolets ». Les uns veillaient au croisement des rue^, d'autres faisaient sentinelle aux portes. Mandrin voulait bout l'argent que l'exacteur avait tiré des contribuables ; oaais Veyron-Churlet s'était enfui, laissant sa fille entre ies mains de son coquin de neveu qui réclama à sa couaine 8 000 livres. Hélas ! tout ce qui se trouvait dans la caisse était loin d'aller à pareille somme. Mandrin consentit que l'un des curieux, groupés autour de la maison, je détachât pour aller demander à l'exacteur un billet le 400 livres payables dans le plus court délai. Puis, ivec sa troupe, il se retira. Après plusieurs jours, Veyron- Churlet, qui avait pu faire quelques recouvrements, envoya spontanément les 400 livres à Mandrin, qui se déclara stupéfait de constater que ses fonctions d'exacùQUT n'empêchaient pas son oncle et parrain de se conduire en honnête homme.
i Voilà la première et unique réquisition opérée par kandrin dans son bourg natal. Peut-être n'était-ce ju'une réponse de Mandrin à son parrain, réponse aux observations et réprimandes que celui-ci n'avait pas nanqué de lui adresser en le voyant « tourner mal », — iri'- bonne, ou plutôt une mauvaise farce jouée par le it'veu à son excellent oncle Louis.
Dès ce moment, M. de Moidieu, procureur général i Parlement de Grenoble, se mit en rapport avec
74 LA CARRfÈRE DE MANDRIN.
Tavocat général près le Sénat de Savoie, pour demande l'extradition de Mandrin, au cas où celui-ci rentrerait en Savoie. Ce sont les premières poursuites dirigées contre Mandrin en tant que contrebandier.
De ces poursuites, celui-ci ne s'inquiétait guère. Durant les mois qui suivent, il parcourt librement avec ses hommes le Dauphiné, la Bresse et le Bugey. Il débite ouvertement ses marchandises de contrebande, il les débite avec succès, car ses prix sont sensiblement inférieurs à ceux que les habitants ont coutume de payer.
Mandrin établissait son camp dans de fortes positions, sur les hauteurs, où il faisait étaler ses marchandises ; puis, les habitants des environs recevaient l'avis que de belles et bonnes occasions les attendaient auprès des « brigands ». Et le marché se tenait le plus régulièrement du monde, sous la protection des baïonnettes contrebandières.
Les bourgeoises cossues, les soubrettes coquettes et les fermières endimanchées, pittoresques en leurs coiffes blanches, nouées de rubans de couleur, les dames mêmes et les demoiselles de château venaient sans crainte profiter des « occasions ». Aussi bien, Mandrin, beau garçon, bon garçon, bien mis et de « belle humeur », et qui, du jour où il fut devenu chef de bande, afîecta systématiquement une extrême politesse, n'avait rien pour les effaroucher. Et les employés des Fermes contemplaient de loin le spectacle, avec un ébahissement comique. Mandrin prit pour devise : « S'enrichir en faisant plaisir au public. » Il y réussit.
Les nobles lui étaient favorables, comme le» paysans.
Le 25 mars, il se présente aux portes du château de Bournazel, dans les environs de Rodez, où il fut traif:^ galamment. En reconnaissance, Mandrin fit cadeau au
PREMIÈRE CAMPAONE. 75
I châtelain d'un très beau couteau de chasse, dont le des- ' Cendant du comte de Bournazel a fait hommage à la i Société des lettres, sciences et arts de l' Aveyron, laquelle
l'a déposé au Musée de Rodez. Aux domestiques, Manfdrin donnait des « carottes » de tabac suisse.
Du Routrgue, le retour au point de départ, la Suisse
et la Savoie, se fît par le Bugey.
{6 jum-9 juillet /7o4.)
Les Mandrins font leur réapparition sous les murs de Grenoble. — L'échaufiourée du Pont-de-Claix. — Ils reviennent en Rouergue et « visitent » Millau. — Le meurtre de Saint-Rome-du-Tarn. — Marché public à Rodez. — Rignac point extrême de la deuxième campagne. Mandrin disloque ses troupes et reprend le chemin de Savoie. — Il s'arrête à Saint-Étienne-de- Saint-Geoirs où il tue le brigadier Moret. — Il rentre en Savoie.
Durant six semaines nous perdons Mandrin de vue. Il est occupé, tantôt en Suisse, tantôt en Savoie, à compléter l'organisation de sa troupe et à se réapprovisionner en marchandises de contrebande. Au commencement de juin, il rentre en France avec ses hommes, par la Chartreuse, comme la première fois. On le signale à cette date sous les murs de Grenoble.
Le 7 juin 1754, par la route de Grenoble à Die et à Montéhniar, les Mandrins arrivent au Pont-de-Glaix, sur le Drac, à une lieue au sud de la capitale du Dauphiné. Le Drac roule un cours impétueux dans un lit profondément encaissé, entre le massif aux cimes pointues de la Chartreuse et les Grands Gais. Les eaux vont frapper
i^EUXIÊME CAMPAGNE. 77
avec force contre des masses rocailleuses dont elles creusent les bases de granit. Une gorge sauvage : au long du fleuve des touffes d'arbres drus et lourds que dominent les rocs dénudés, et plus loin des crêtes blanches : c'est le rocher d'UrioI, le grand Veymont, la grande Moucherolle, le pic Saint-Michel. Un pont d'une seule arche, très haute, en arc brisé, que les ingénieurs du xvii^ siècle ont hardiment jetée d'une rive à l'autre. A l'entrée du pont, une construction carrée, à haute toiture pointue, semblable à une tour, mais qui n'aurait qu'un étage sur la chaussée. Elle va plongeant quatre autres étages, en élargissant ses murs vers la base, jusqu'au niveau de la rivière. Là, demeurent les employés qui ont la garde de ce passage. — Le matin, ils vaquaient à leurs besognes journalières, après avoir ouvert la barrière, au petit jour, quand ils sont aveuglés d'un nuage de poussière : les Mandrins arrivent bride abattue.
Avec leurs marchandises, ils avaient suivi la vallée de Graisivaudan, par la route de la Croix-Haute qui traverse le Drac au Pont-de-Claix, et dans ce moment ils se trouvèrent croiser une autre bande de margandiers qui revenaient de la Croix-Haute, à vide. Il y eut une décharge générale sur les employés, dont l'un tom ba mort, plusieurs autres gravement blessés. Les gâpians se réfugièrent dans leur corps de garde, mais la porte en fut enfoncée. Les gâpians furent dépouillés de leurs vêtements et de leurs armes. Le peu d'argent trouvé au poste fut enlevé ; papiers et registres furent mis en pièces Mandrin voulut cependant que les employés des Fermes conservassent leurs chemises, « afin, disait-il, qu'ils eussent du linge et de quoi se panser. »
Poursuivant leur route, les Mandrins rencontrèrent un soldat déserteur de cette même garnison, qui fuyait devant un détachement de grenadiers et se trouvait sur le point de tomber entre leurs mains. On connaît les
idées de Mandrin. Elles ne lui permettaient pas de laisser réintégrer violemment dans les troupes du roi im citoyen qui n'y voulait plus servir. C'est ce qu'il expliqua coinplaisamment au sergent qui commandait les grenadiers. Mais le sergent et ses hommes n'avaient pas les mêmes idées que le contrebandier sur la liberté individuelle : aussi quelques Mandrins étaient-ils d'avis de les fusiller. Fort heureusement pour les grenadiers, l'un des margandiers, pour avoir jadis servi dans leur régiment, obtint la grâce de ses ci-devant camarades, qui furent du moins obhgés de renoncer à leur déserteur.
Le 10 juin, sur la route de Valence à Montélimar et à Taulignan, les Mandrins rencontrent, entre Derbières et Leyne (hameaux de la commune de Savasse), dans un défilé entre la montagne et le Rhône, la brigade des employés de Taulignan qui, de Montélimar, revenait à son poste. Mandrin commande le feu. L'un des employés est tué ; trois autres sont grièvement blessés, dont l'un mortellement; le reste met bas les armes. Les contrebandiers s'emparent des aimes et des chevaux. Les pauvres gâpians regagnent Taulignan, à pied, en triste équipage.
Le lendemain, 11 juin. Mandrin était attablé avec trois compagnons au cabaret de Tioulle, sur la paroisse de Saint-Bauzile-en-Vivarais ; et déjà il entam.ait une nouvelle bouteille, après en avoir vidé plusieurs, quand passa un sergent du régiment de Belzunce qui recrutait dans le pays. N'était-ce pas un gâpian déguisé? « C'est un espion ! » affirmait l'un des contrebandiers. Le soldat protestait. Mandrin, qui avait beaucoup bu, ne dist. giait plus très bien ; mais son avis était que si c'était un gâpian, il le fallait fusiller. C'est ce qu'on lit. Plusieurs personnes, qui assistaient à la scène, témoignaient de leur indignation.
« Alors il avait tort de ressem.blcr à un espion ) t
Ce fut son oraiso-. funèbre.
DEUXIEME CAilPAGNE. 79
arches et contremarches d'une rapidité déconcertontc et qui jettent les pouvoirs publics dans l'aliiiri:.sement. Du moment où Mandrin parut sur la scène publique, on crut le voir partout à la fois.
L'intendant du Dauphiné en écrit le 17 juin :
« L'audace des contrebandiers se porte aux derniers excès. Non contents d'introduire, à mains armées, dans le royaume des marchandises prohibées, ils attaquent les bureaux de Fermes, ils intimident les employés,^ ils entreprennent d'enlever aux collecteurs les deniers de leur recette... Que reste-t-il à ces brigands, que de faire contribuer les communautés? » — On y arrivera.
Mandrin a la rapidité de la lumière. Le voici en Rouergue, où il entre par la vallée du Tarn. Ses marchandises sont étalées le 22 juin à Millau et débitées sur la place du marché, « plus publiquement que l'on ne vend les aiguillettes et les chapelets », comme l'écrit M. de Nayrac, subdélégué de Vabre à son collègue de Lodève. Les contrebandiers trouvèrent à Millau le meilleur accueil. Pour amuser la population, Mandrin y fit faire l'exercice à ses hommes, qui se mirent en ligne sur la place et tourner» nt, virèrent, pivotèrent, à l'ébahissement des badauds. Sensibles à cette faveur, les habitants de Millau achetèrent aux compagnons des étoffes et du tabac pour plus de six mille livres. Et quand ceux-ci se furent éloignés, les excellents bourgeois dépêchèrent encore à leur suite un exprès, qui leur redemanda des indiennes pour quatre louis. Mais le stock en était épuisé. Au heu d'indiennes, les margandiers donnèrent du tabac.
Le 23 juin, les Mandrins passèrent par Saint-Romedu-Tarn. Il arriva que l'un d'eux y fut insulté par un ivrogne et se mit en demeure d'en tirer vengeance. L'ivrogne se rélugie dans la première maison venue. Le contrebandier se jette à sa poursuite, enfonce la ^jorte, rencontre de la résistance, tire un coup de feu :
un corps tombe ; c'était une jeune femme, et qui, pour un plus grand malheur, se trouvait enceinte.
Mandrin assembla le conseil qui réglait les différends au sein de sa troupe, en manière de tribunal. Le contrebandier, qui avait tué la femme, fut acquitté, car il n'avait pas commis ce meurtre de propos délibéré ; mais il lui fallait donner vingt-deux livres pour les funérailles.
Cet assassinat est un de ceux qui ont été le plus vivement reprochés à Louis Mandrin ; non seulement il en était innocent, mais il en traduisit l'auteur devant le tribunal qui, à ses yeux, représentait la juridiction compétente.
Mandrin recrutait ses hommes avec soin. Il leur avait donné l'organisation des armées régulières et les payait de même : dix louis d'or d'engagement et six livres par jour durant les campagnes ; 30 sous « en temps de paix », plus une part dans les « bénéfices ». Il écartait impitoyablement les malfaiteurs et les voleurs. Ses premiers adhérents furent pour la plupart des « pays », originaires de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, de Saint-Pierre-de- Bressieux, de la Gôte-Saint- André, puis de la Novalaise en Savoie. Dans les archives de M^ La Bonnardière, notaire au Pont-de-Beauvoisin, on trouve un certain nombre de testaments dictés par des Mandrins. Ils font des dons aux églises, ils sont quahfiés d' « honorables » ; quelques-uns d'entre eux sont décorés du titre de a bourgeois ».
Mandrin s'était choisi comme second un jeune homme du lieu des Échelles en Savoie, François d'Huet de Saint-Pierre, auquel il donna le titre de a Major » Le Ueutenant de Mandrin, nommé Broc, de qui il sera question dans la suite, n'entra dans sa troupe que plus tard. FranQois Saint-Pierre avait des cheveux d'un
DEUXIÈME CAMPAGXE. 81
blond très vif, tirant sur le roux, « pourquoi il porte une perruque blonde à bonnet » ; car tous ces brigands tenaient beaucoup à plaire aux dames. Il avait servi dans les troupes hollandaises. Il était de bonne famille ; mais des revers de fortune avaient obligé sa mère, qui était veuve, à prendre un bureau de tabac aux Échelles. Cette fortune, le contrebandier était en train de la refaire. Déjà il avait déposé chez sa mère la somme, respectable pour l'époque, de 25 000 livres. Le « Major » avait un frère cadet, Jean d'Huet de Saint-Pierre, dit Jambon, également enrôlé dans la bande de Mandrin. Jean avait servi sous les étendards français en qualité d'artilleur; il devint le meilleur ami de Mandrin et resta étroitement uni avec lui jusqu'à l'heure de la mort.
Enfin Mandrin était toujours accompagné d'une garde personnelle de six contrebandiers robustes et résolus, que l'on nommait ses « canonniers », car chacun d'eux était armé d'une grosse espingole, chargée de cinquante balles, un vrai canon.
De nombreux témoignages indiquent, non seulement la confiance que chacun de ces hommes avait en son jeune chef, mais l'affection qu'ils lui portaient. Des jalousies éclataient parmi eux, à la moindre marque d'amitié particulière que Mandrin témoignait à l'un ou à l'autre.
Le 24 juin est fête de la Saint-Jean, que les Mandrins célébrèrent à Saint-Afïrique. Et d'abord ce fut une revue militaire, devant la population qu'il avait rassemblée sur la place, au son du tambour. Pour Mandrin à la tête de ses contrebandiers, il ne pouvait y avoir de fête sans une revue, sans « une montre », comme on disait encore. D'après la relation du subdélégué de Vabre, sa troupe comptait alors de deux à trois cents hommes. Sur le soir, les compagnons allumèrent des feux de joie qui brû-
lèrent jusque bien avant dans la nuit. Des salves joyeuses :
C'est la nuit de la Saint-Jean;
L'Amour se réveille !
Viens-t-en près du feu bougeant, L'Amour se réveille, Jean,
L'Amour se réveille 1 Biincs bouquets et bleus rubans,
La flamme est vermeille 1 Voici le temps du beau temps !
L'Amour se réveille, Jean,
L'Amour se réveille^ !
Le lendemain, la bande se mit en route pour Rodez, où elle entrait le 30 juin, par un jour de grande foire. A l'ombre de la pittoresque cathédrale sans portail, la place du marché grouillait de vie et de mouvement.
La capitale du Rouergue avait des fortifications, des ioidats en garnison et trois brigades de maréchaussév Mandrin entre dans Rodez comme un condottiere • pays soumis. Il traverse le Bourg, il s'arrête un insts: sur la place de la Cité, descend le Terrai, rue qui va de i. cathédrale à Tévêché, et se rend au faubourg Saint- Cyrice, où il organise un entrepôt pubhc de contrebande. Quelle surprise à son passage et quelle jolie rumeur sur la place du marché. Les paysans en sarraux bleus, les femmes en coifïes tuyautées, leurs cols de dentelles suries épaules, parmi les paniers de légumes, la volaille et les moutons, se bousculaient pour se pousser au premier rang. Les cochons qui s'échappaient encourant tout droit faisaient tomber des commères, distraites à bavarder. Par les fenêtres des vieilles maisons de bois, aux mura de guingois et aux charpentes en surplomb sur la rue,
1. M i'h? ronde de la Saint- Jean, mise en nouveau langage \ M. Pierro Gr-ithiei
les Ruthénoises montraient des têtes ahuries, les unes en cheveux, les autres en coifîe blanche.
Voilà les contrebandiers ! une joyeuse troupe de gamins l'air bravache, en avant du cortège; 'puis des tambours qui roulaient, des fifres qui sifflaient une marche militaire ; une centaine de cavaliers, sur de petits chevaux hirsutes et roux, roux et hirsutes comme eux, coiiïés jusqu'aux yeux de grands chapeaux rabattus en clabaud, couverts de poussière, armés jusqu'aux dents : pistolets à la ceinture, carabines en bandoulière, sabres, noués par des cordes, claquant avec un bruit de ferraille aux selles des chevaux ; bande pittoresque où l'on distinguait les deux chefs, Mandrin et Saint-Pierre, dans des costumes resplendissants ; et la marche se fer • mait par une longue file de mulets chargés de ballots couverts de serpillière, que les valets poussaient, av^c des cris à hue et à dia.
Les Ruthénoises, charmées et remplies d'épouvante, assistaient donc vraiment à une histoire de brigands, ime de ces belles histoires contées aux veillées, dont on rêve la nuit.
Les ballots de tabac, les rouleaux d'indiennes et de moussehne furent développés. Le capitaine avait mis ses hommes en planton, à quelques pas les uns des autres. Sous la surveillance des contrebandiers, appuyés sur leurs fusils, le marché fut tenu dans un ordre parfait. Ni la compagniedegardedansla ville, ni l'uneouTautredes trois brigades de maréchaussée, ne s'avisa d'y venir mettre du dérangement. Pour rassurer les craintifs. Mandrin avait fait proclamer, au roulement du tambour, qu'il « garantissait tous ceux qui seraient recherchés à l'occasioii de la contrebande vendue par lui ». Et son air était si résolu qu'il n'était personne pour n'en pas tirer confiance.
A la suite du marché, Mandrin voulut offrir, aux Ruthénois également, le divertissement de manœuvre»
SI LA CARRTtPE DE MAXDRIÏÎ.
militaires exécutées par ses hommes. Elles se firent dans un ordre excellent. Ce fut, dès le premier jour, chez Mandrin, une vraie manie. Il avait un plaisir d'enfant à faire virer ainsi ses contrebandiers comme des soldats réguliers, devant la foule béate. Enfin, marchands et chalands se répandirent dans les cabarets de la ville, où chacun but abondamment.
Des intermèdes étaient venus rehausser l'intérêt de la scène principale, car Mandrin s'était rendu avec quelques hommes à l'entrepôt des tabacs, situé dans la maison du sieur Raynal, rue Saint-Just. Il était suivi d'i plusieurs mulets chargés de tabac suisse. Comme l'entreposeur refusait d'ouvrir la porte, celle-ci fut enfoncée à coups de crosse. L'entreposeur fut forcé de descendre. En lui montrant les bennes, nouées de grosses cordes, Mandrin lui disait :
« Ne prenez pas ceci pour un songe. Ce que vous voyez est du vrai tabac. Le vôtre n'a pas une sève plus admirable, je vous l'abandonne à quarante sous la livre et ne veux pas d'autre acheteur que vous. »
Et de fait, l'entreposeur se demandait s'il rêvait.
Une rangée de baïonnettes alignées devant sa maison lui enseignaient qu'il s'agissait bien d'une réalité.
Force fut de conclure marché. L'entreposeur continuait de se frotter les yeux. Comment, lui, le représentant des Fermes, il achetait du « faux tabac » aux contrebandiers eux-mêmes! Mandrin reçut ainsi 2 494 livres, dont il donna quittance. Cette scène va se renouveler souvent.
Les fermiers généraux, effrayés du brusque développement que prenait la contrebande, avaient fait remettre en vigueur, publier aux prônes, afficher aux coins des carrefours, les édits qui interdisaient, sous les peines les plus sévères, d'acheter quoi que ce fût aux contrebandiers. Et c'est la réplique hardie et ingénieuse de Mandrin. « Puisque, par un coup d§ force, les fermiers
généraux veulent m'enlever ma clientèle, ce sont les propres agents des Fermes, receveurs, entreposeurs, buralistes, c'est-à-dire, en fait, les fermiers eux-mêmes, qui seront à l'avenir mes meilleurs clients. »
Et, non seulement il laissait entre les mains des buralistes de bonnes marchandises, mais encore des quittances, signées de son nom, où il déclarait avoir reçu les sommes qui lui avaient été versées.
Ces reçus furent reconnus valables dans la suite, et les fermiers généraux en remboursèrent le montant à leurs agents ; mais ils prétendirent se faire rembourser à leur tour par les populations.
D'un bourgeois de Rodez, Mandrin apprit qu'on avait saisi, sept ou huit jours auparavant, sur quelques contrebandiers, une grosse carabine et cinq fusils, déposés dans la Maison de Ville. 11 en écrivit à M. de Séguert, juge-mage et subdélégué, pour réclamer ces armes, qui lui revenaient évidemment. Mandrin s'exprimait le plus courtoisement du monde, tout en prévenant M. le jugemage que si, cjans un temps raisonnable, il ne recevait pas la carabine et les fusils, il se verrait contraint de faire mettre le feu à sa demeure. Gomme on ne savait plus où l'on avait déposé les cinq fusils, M. de Séguret s'empressa d'en faire acheter de tout neufs et il fit astiquer proprement la carabine, qui avait été conservée. Les armes furent portées à Mandrin qui se trouva avoir trois fusils de trop. Qu'en faire? — Mandrin n'hésita pas. Il les envoya chez l'exempt de la maréchaussée en lui demandant un billet de dépôt, car il les viendrait reprendre à son prochain voyage. Les bandits confient leurs fusils à la garde des gendarmes. Les brigands d'Offenbach euxmêmes, qui deviendront célèbres par leurs capricieuses drôleries, n'oseront pas aller jusque-là.
Enfin, comme il se trouvait chargé d'une grai^de quantité de monnaie d'argent et de billon, qui n'était
86 LA CARRIÈRE DE MANî»KlN.
pas d'un transport facile, il envoya chez le receveur des tailles convertir ses écus au soleil et ses sous noirs e;. louis d'or.
a Tout cela me vient de bon lieu, conclut le suddélégué de Vabre en s'adressant k son collègue de Lodève. Vous aurez peine à le croire. Les gens qui l'ont vu ne peuvent encore se le persuader. »
Tambour battant, fifres sifflant, les chevaux s'ébrouant sous l'éperon des cavaliers, au tintement joyeux de l'argent qui gonflait les ceintures, les Mandrins quittèrent Rodez par la route de Rignac.
Quand le bandit fut parti, l'entreposeur de Rodez eut la curiosité de faire peser le tabac qu'il lui avait laissé. Le compte s'en trouva exact. Et ce fut son tour d'être surpris en constatant qu'un brigand pouvait être honnête homme ^.
Le 1^ juillet, les Mandrins arrivèrent à Rignac qui devait être le point extrême de cette deuxième campagne. Mandrin se voyait obligé de rentrer en Suisse^ pour y laisser reposer ses hommes et ses chevaux, compléter sa troupe, se réapprovisionner en marchandises, et mettre en sûreté l'argent conquis. Enfin, il avait à cœur, pour couronner ces premières expéditions, qui n'avaient été marquées que par des succès, de repasser par Sf»int-Étienne-de-Saint-Geoirs et d'y accomphr l'acte de vengeance, un devoir à ses yeux, qui lui était imposé par la mémoire de son frère Pierre ; s'il est vrai que, d'autre part, il refaisait par son activité, et aux dépens des fermiers généraux eux-mêmes, la fortune patrimoniale que les fermiers généraux avaient ruinée.
Conformément au système des contrebandiers, Mandrin disloqua sa troupe et chacun de regagner la Savoieen paisible voyageur, pour se retrouver ensuite avec les
1. Rela'ioii du subdélégué de Vabre (.21 juill. 1754). Archivas dâ l'Hérault, C 1978.
DEUXIÈME CAilPAGNE. 87
camarades à la date et à l'endroit préalablement fixés. Sans armes apparentes, ni bagages encombrants, les contrebandiers s'en vont, les uns tout seuls, les autres par groupes de quelques compagnons. Le soin de ramener les armes était confié à ceux des valets dont on était sûr. D'ailleurs, en différents points du pays, notamment chez des aubergistes, Mandrin avait des dépôts, aussi bien d'armes que d'argent, qu'il devait retrouver à une nouvelle campagne. C'est ainsi que l'hôtellier d'Astaffort (Lot-et-Garonne) servait de « caissier » à Mandrin.
Celui-ci arriva donc seul, le mardi 9 juillet, à Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs. Il avait tenu sa venue secrète afin d'être certain de rencontrer l'employé des Fermes, Jacques-Sigismond Moret, qui avait livré son frère Pierre au bourreau.
Le soleil déclinait. Au centre du village, sur la plact de l'Église, qui était le vieux cimetière d'alors, Moret promenait sa petite fille âgée de deux ans environ. Il habitait dans la maison d'une tante, à quelques pas de là. Plusieurs personnes se trouvaient sur la place, quand Moret vit se dresser devant lui la silhouette redoutée du contrebandier. Celui-ci tenait en main sa carabine. Le malheureux employé des Fermes se jeta à genoux. Il criait merci ; il criait grâce, tout en saisissant dans ses bras l'enfant qu'il avait avec lui. Il tendait l'enfant devant lui d'un geste désespéré :
« Grâce ! grâce ! »
Mandrin le regardait d'un air fixe, très trancfuille. Il portait une veste d'une petite étotîe « gris obscur », croisée sur la poitrine, ce qu'on nommait « à la Bavaroise ».
« N'as-tu pas été employé, lui cria-t-il, et n'est-ce pat toi qui as mis la corde au cou de mon frère Pierre que tu as fait pendre ? »
L'homme, qui tremblait, continuait de crier : « Grâce 1
88 LA CARRIÈRE DE MAXDRT>w
grâce ! » et il tendait devant lui son enfant comme v bouclier vivant.
Mandrin ne l'écoutait pas. Il revoyait sur la colline, fichée en un pieu sanglant, la tête livide de son frère Pierre :
a Ote ton enfant, car je tire !
— Grâce ! grâce ! »
Du même coup Mandrin tua le père et l'enfanta
Différentes personnes assistaient à l'exécution de cette vendetta ; elles ne voulurent ou n'osèrent intervenir. Le lendemain, sur l'invitation du châtelain, le curé fit ensevelir les deux corps de Moret et de sa petite fdle qui étaient restés sur la place où ils avaient été tués.
C'était, dans son extrême rigueur, l'intensité des obligations familiales, telles du moins que les comprenaient ces natures simples et rudes. La vengeance féroce, implacable, devenait à leurs yeux un devoir. La tradition en a persisté jusqu'à nos jours dans la vendetta 3orse. On en trouvera d'autres exemples au cours de ;;e récit et qui ne sont pas imputables à des brigands.
Restait le curé Biessy, l'instigateur des poursuites dirigées contre Pierre et contre Claude Mandrin, après le vol d'Ennemond Diot dans l'église.
Il se trouvait dans une de ses terres, sur la route de La Frette-Grand-Lemps, où il surveillait la rentrée de ses gerbes. On lui annonce de loin l'arrivée du contrebandier. Et le curé de se cacher très vite au miUeu des bottes de blé qui s'entassaient sur l'un des chariots. Mandrin, mis au courant du stratagème par les moissonneurs, se donna le plaisir d'accompagner à cheval le « voyage » de blé contenant le curé Biessy, jusqu'au
1. Jugement qui condamne Mandrin, éd. Rochas, Biographie du Daiiphiné, p. 102. — Abbrégé, p. 15. — Traditions locales recueiiiies par M. Octave Ghenavaz.
domicile de ce dernier, au centre du village, c'est-à-dire pendant près de deux kilomètres, en proférant contre le malheureux, plus mort que vif, les menaces les plus épouvantables ; puis, satisfait du châtiment, il abanionna sa victime dès que le chariot fut rentré dans la jour, et il prit la route de Grenoble, d'où, par le massif ie la Chartreuse, il pénétra en Savoie, et regagna la Suisse.
La Cour des Aides de Montauban ne laissa pas que de j'émouvoir de l'expédition dirigée par les contrebandiers, lans l'étendue de sa juridiction, depuis Millau jusqu'à Daint-Rome-du-Tarn et à Rodez. Elle entama contre iux (27 janvier 1755) une procédure par contumace et •enouvela les défenses «à ceux qui ont acheté des ^bacs de contrebande de les débiter, enjoignant de les apporter au grefïe de la Cour »; puis, elle fit afficher 'arrêt dans les villes et villages et aux poteaux des grands chemins.
Mais nul ne s'en inquiéta. Le public comprenait que e jeune contrebandier n'en voulait qu'aux Fermes générales, et comme celles-ci étaient détestées, Mandrin ivait le pubhc pour lui. « Tout le peuple est pour ces •évoltés, écrit le marquis d'Argenson, puisqu'ils font a guerre aux fermiers généraux. » On a répandu des égendes merveilleuses sur la façon dont Mandrin échappait à ceux qui se mettaient à sa poursuite. L'une des )lu8 connues veut que sa fameuse jument noire (qui itait gris pommelé) ait été ferrée à rebours. De nos jours încore, cette jument noire défraie les récits des veillées l'hiver en Auvergne, en Franche-Comté, en Dauphiné ît en Savoie. La vérité est plus simple. Mandrin échappait i ceux qui le poursuivaient parce que tout le pays aisait le guet pour lui.
Cependant il arrivait parfois que de bonnes gens, tout m le louant de son entreprise, lui demandaient pourquoi l massacrail tant d' « employés » :
« Attendez que nous en ayons pendu le dernier. Ils en ont fait périr impunément bien plus des nôtres.
>- Mais pourquoi vous faites-vous donner de si grosses sommes par les directeurs des Fermes, leurs entreposeurs et leurs commis ?
— C'est un cas de conscience. Ce n'est là que le commencement des restitutions que les fermiers généraux doivent à ma troupe. De quoi se plaint-on ? Nous gracieusons le bourgeois ; nous payons bien au cabaret »
Au fait, on ne se plaignait pas.
Louis Mandrin et ses hommes passèrent les dernières semaines de juillet 1754 en Suisse, où le jeune « capitaine » était parvenu à se ménager chez un grand nombre d'aubergistes les concours les plus actifs. C'était plus particulièrement sur les bords du lac de Genève, à Coppet, l'aubergiste Bonnet, qui tenait un « logis » à l'enseigne de la Croix-Blanche ; à Plan-les-Ouates, paroisse Saint-Julien, c'était Richard ; à Carouge, alors en Savoie, mais à quelques kilomètres seulement de Genève, c'était Gauthier, l'hôtelier du Lion-d'Argent. Les correspondants du contrebandier à Genève étaient deux commerçants français, Bérard et François-Henri Divernois. Ce dernier ne laissait pas d'être un personnage considérable, ami de J.-J. Rousseau, qui lui fait bonne place dans sa correspondance. « Je vous aime tendrement, écrit Rousseau à Divernois, et j'attends avec la plus vive impatience la visite que vous me promettez. » Mandrin avait chez eux des dépôts d'armes, de munitions, de marchandises et d'argent.
L'industrie suisse trouvait dans la contrebande en France un important débouché. « On les voyait souvent (les Mandrins) passer près de Genève par déta-
chements de quatre-vingts à cent hommes, avec lea marchandises qu'ils avaient achetées. )>
« Ces brigands ne commettent pas le moindre désordre sur les terres de Suisse, observe la Gazette de Hollande ; Mandrin leur fait observer la plus sévère discipHne à cet égard. »
De là, le contrebandier étendait un réseau d'espionnage sur les provinces de France qu'il se proposait de parcourir. Pour ce service, v^ avait à sa dévotion des gens de toutes classes, parfois de la meilleure société. 0 Ils ont des correspondants qui les préviennent des mesures que l'on prend sur la frontière de France et des obstacles qui peuvent les arrêter. » M. de Montperoux, résident de France à Genève, en écrit à M. Rouillé, son ministre. Il ajoute : « Ils sont d'ailleurs très secrets sur leurs projets dont les chefs seuls ont connaissance et affectent de répandre toutes sortes de bruits pour cacher leurs véritables desseins. »
La Cour de France pressait son représentant à Genève de se procurer des indications sur les projets des contrebandiers, concernant le temps de leurs départs et les lieux où ils devaient se rendre. « Je doute, répond M. de Montperoux, qu'il puisse m'être possible, quelque soin que j'y apporte, de pouvoir en être informé. J'ai cherché inutilement à intéresser par des récompenses proportionnées aux services. Je ne puis trouver personne qui veuille se charger d'un espionnage aussi dangereux. »
L'espionnage dont ils pouvaient être victimes et la trahison des leurs étaient ce que les contrebandiers redoutaient le plus. D'aventure, parvenaient-ils à mettre la main sur un « observateur » envoyé pour les surveiller, ils lui faisaient subir les plus afïreux supphces, comme à ce malheureux dont ils s'emparèrent aux environs d'Yenne (Savoie). « Ils lui arrachèrent les yeux,
lui cassèrent les bras et les jambes, lui coupèrent la langue, enfin ils le firent expirer à force de tourments. »
L'ambassadeur français en Suisse, M. de Ghavigny, demandait au gouvernement helvétique des mesures Bévères contre les contrebandiers et recevait en retour les plus belles assurances ; et quand le gouvernement français revenait à la charge, les autorités suisses arguaient de leur impuissance. Elles ajoutaient qu'on aurait « très exactement l'œil sur le nommé Mandrin, contrebandier, ou, pour mieux dire, chef de brigands » et qu'il serait détenu « en heu de sûreté, supposé qu'on vînt à le découvrir »... Mais, par fatahté, bien que xMandrin ne prît aucun soin de se cacher, il était impossible de le trouver.
Le 13 août 1754, Rouillé, ministre des afïaires étrangères, écrivait au chevaher de Chauvelin, ambassadeur de France auprès du roi de Sardaigne, à Turin : « Il s'est répandu une grande quantité de contrebandiers 3U1 les terres de la Répubhque de Genève et qui se retirent sur celles du roi de Sardaigne (en Savoie). Voua ^roudrez bien enparler à M. le chevaher Ossorio (ministre ies affaires étrangères du roi de Sardaigne) et le prier ^'obtenir des ordres de Sa Majesté pour les faire arrêter. »
Le gouvernement français envoya à Turin le signaement de cinquante-cinq contrebandiers, parmi lesîuels Mandrin, Jean Saint-Pierre, Bélissard, tous ceux ïue nous connaissons. Le roi de Sardaigne transmit ce )récieux document — il est très utile aujourd'hui )our écrire cette histoire — au « commandeur de 5^insan, son cousin », gouverneur de Savoie. Charlesîmmanuel IIÏ désirait que l'on fît arrêter, si possible, :es cinquante-cinq « brigands ». Et l'on s'empressa l'en informer l'ambassadeur français ; mais, en Savoie ;omme en Suisse, et bien que les Mandrins semontrassent )arLoutpubhquement,onneparvenaitpas aies découvrir.