‹ Mandrin (volume 2)Chapitre 20 sur 33 · XII · texte numérisé non relu

XII

{juillet-août /Toi.)

Mandrin en Franche-Comlé et en Lyonnais.

Fin juillet, à la tête de sa bande, Mandrin rentra brusquement en France, par la Franche-Comté. Les brigades de Mouthe et de Chauneuve se portèrent à sa rencontre. Le jeune capitaine avait établi son campement à côté d'un petit bois, de manière à être protégé par des marais sur le devant, et, sur l'arrière, par la montagne. Il dissimula une partie de ses hommes dans un fossé, près du campement, et laissa approcher les « employés », qui furent surpris par un feu nourri, dont plusieurs furent étendus raides sur le sol. Les gâpians tournèrent bride, emmenant les blessés et les chevaux des morts. Dans leur fuite, quelques employés donnèrent contre un hourdis de chariots, dont Mandrin avait fait une manière de barricade, et furent faits prisonniers ; mais le vainqueur se contenta de les dépouiller de leurs armes et d*une partie de leurs effets. Puis il ordonna d'enterrer les morts et de leur rendre les honneurs militaires. Sur les tombes il fit faire des décharges de mousqueterie.

]. \ntoine Vernière, Courses de Mandrin dans l'Auvergne^ le Velay et le Forez (1754). Clermont-Ferrand. 1890, in-8°.

TROISIÈME CAMPAGXE 95

L'affaire avait éveillé l'attention du pays ; bonne réclame pour nos margandiers qui s'empressèrent d'ouirrir un marché où leur tabac et leurs étoiïes, deux jours durant, se vendirent en abondance.

Mandrin prit ensuite le chemin de Lyon ; mais il eut soin d'éviter la grande ville et se dirigea sur Saint-Gha- QQond.

Par une chaude après-dîner, à quelques lieues de Lyon, sur une terrasse au bord du chemin, une société élégante prenait l'air en devisant. Des paysans accourent effarés : « Les Mandrins ! « La bande arrive, vite et bruyante, dans un grand remous de poussière : soixante cavaliers qui ralentissent leur allure en approchant de la terrasse. En tête, leur capitaine. Au passage, il salue les dames, de son chapeau festonné d'or ; il leur crie de n'avoir aucune crainte. Il entre dans \e village, où, suivant l'usage, ses hommes se répandent ians les cabarets. La compagnie sur la terrasse se remettait de son alerte, quand elle voit paraître le chef des margandiers suivi de deux compagnons. Les dames lui achètent quelques pièces d'étoffes, au plus bas prix, et il goûte quelque peu du vin, des pastèques et des pommes d'orange que lui présentent ses clientes. Elles avaient un peu peur, agréablement. Pour le voir partir, les paysans se rassemblèrent. Mandrin, sur ses étriers, les jambes raides, leur demanda si, parmi eux, quelqu'un avait eu à se plaindre de ses hommes, et comme tout ile monde se déclara satisfait, les filles saluant d'une IjoHe révérence paysanne, et les hommes en tirant un |pied derrière l'autre, le jeune «capitaine », après avoir jjeté aux gamins, qui se pressaient devant lui, une poiignée de menue monnaie, disparut, comme il était venu, dans un nuage de poussière. Le 8 août. Mandrin entrait dans Saint-Ghamond, où il débita sa contrebande sur la place du marché. Il s'en revenait par la route qui le

ramenait en Savoie, quand il vit poindre, au tournant du chemin, un carrosse attelé de deux chevaux robustes et dispos. Sa propre monture était fatiguée et il était pressé de regagner la frontière.

Dans la voiture une dame et son cavalier.

Mandrin, le chapeau bas :

« Vous avez là des chevaux dont je m'accommoderais assez.

— Ils sont à vous », dit le gentilhomme, qui avait compris dès l'abord qu'il n'avait pas d'autre discours à tenir.

Peu après. Mandrin renvoya, par un valet, les chevaux à l'adresse indiquée, en y joignant une pièce de caragah et des rubans de soie moirée qui contribuèrent au rétabhssement de la dame ; car celle-ci s'était mise au lit avec une fièvre assez forte, en suite de l'émotioD que le bandit lui avait donné*.

LES ARGOULKTS

Cependant les fermiers généraux commençaient à trouver que l'aventure prenait une fâcheuse tournure. Ce bandit, ce brigand, ce malandrin. Mandrin, de qui le nom allait se répandant dans la France entière, leur coupait la bourse par trop lestement. Les grenadiers du régiment de Piémont, stationnés à Vienne, aux confins du pays sillonné par nos compagnons, désertaient pour les aller rejoindre. On voyait des volontaires de Flandre, « établis à Bourg pour surveiller les contrebandiers, passer la frontière avec les chevaux des officiers ». Ils traversèrent Nantua, Ghâtillon, et la plapche d'Arlod sur le Rhône, « trois sapins joints ensemble, n'ayant aucun garde du corps, jetés d'une rive à l'autre, et s'éle vaut de plus d'une vingtaine de pieds au-dessus du fleuve. » Les officiers durent racheter leurs chevaux et les ramener par le pont de Lucey (Bellegarde). Les milices bourgeoises montraient de la répugnance à protéger les intérêts des financiers. La maréchaussée était impuissante... ou complice.

Le contrôleur général décida donc d'envoyer sur la frontière de la Suisse et de la Savoie des corps spéciaux empruntés aux « troupes légères » — lesquelles étaient soij^neuseraent distinguées des « troupes réglées »,

98 LA CARRièRE DE MANDRIN.

Dès le 21 août 1753, on en avait vu prendre quartier au Pont-de-Beauvoisin, partie France, un fort détachement : des volontaires du Dauphiné, sous le commandement du capitaine du Coudray.

Le Pont-de-Beauvoisin, au nord du massif de la Chartreuse, sur le Guiers, avait stratégiquement une grande importance. La ville, qui s'étendait sur les deux côtés du fleuve, était française sur la rive gauche, mais savoyarde, c'est-à-dire relevant de la cour de Turin, sur la rive droite. Les deux parties en communiquaient par un pont pittoresque, hardiment jeté sur le torrent, en une seule arche, qu'avait fait construire François I^r. Au milieu du pont, uire croix de pierre marquait la limite des deux États. Le Pont-de-Beauvoisin, partie Savoie, était bondé de contrebandiers ; la partie française regorgeait d' «employés », auxquels, en 1753 et 1754, vinrent se mêler les soldats envoyés par les soins de la Ferme.

Du côté français, sur le pont, se tenait en permanence une sentinelle veillant au passage. Elle portait l'uniforme des volontaires du Dauphiné, habit et culotte bleus, veste et collet ventre de biche, chapeau bordé d'argent. Les contrebandiers, dont tous les Savoyards prenaient le parti, l'insultaient de la berge opposée, soir et matin.

Pour les tenir en respect, les volontaires du Dauphiné faisaient l'exercice, au grand jour, sur la place du Pontde-Beauvoisin, partie France, au son des tambours et des fifres, sous les plis de leur drapeau « ventre de biche frangé d'argent, soleil d'or au centre, dauphins d'or aux coins. »

Bientôt il parut nécessaire de les renforcer par des troupes spéciales, semblables par certains côtés aux contrebandiers eux-mêmes, et mieux préparées parla à les combattre. On avait précisément sous la main un second corps de troupes légères, composé de fusihers et

LES ARGOULETS. 99

jdc dragons, sous les ordres d'un Dauphinois, le colonel i Alexis de La Morlière, et qui semblait avoir été créé i pour le dessein que l'on se proposait. Ces troupes avaient fait les campagnes de Bohême, Réorganisées par ordonnance du 16 octobre 1745, elles avaient com^battu en Flandre sous la haute direction du maréchal de Saxe. On les appelait de ce fait les « Volontaires de Flandre ». Le peuple les nommait « les argoulets ». On a dit qu'on ne les classait pas parmi les troupes réguUères : ramassis de gens de toutes conditions, de toutes nationahtés ; pandours faits pour les hardis coups de main, gens de sac et de corde. Leur ardeur au pillage les avait fait surnommer les « croque-moutons ».

L'expression « argoulet » était devenue un terme de mépris aux yeux du reste de l'armée.

L'uniforme des argoulets se composait de riiabit brun, avec parements, collet, veste et culotte garance, brandebourgs de même couleur, de hautes guêtres de coutil noir, montant jusqu'au-dessus des genoux. Ils étaient coiiïés de bonnets hauts et ronds en feutre noir, bordés de laine blanche. Les cavahers avaient le même habit, avec des aiguillettes garance, une veste jaune, des culottes de peau, des bottines à la dragonne, un casque de fer avec turban écarlate, croisé de cuir noir et orné sur le devant de trois fleurs de lys en cuivre. Ces dragons portaient les cheveux longs, noués vers les tempes en cadenettes et réunis en une tresse unique dont la pointe leur battait le haut du dos. SinguUer aspect. Étaieni-ce vraiment des soldats français ?

Le colonel qui commandait les argoulets, celui qui les avait formés et les avait conduits à la victoire, Alexis Magallon de La Morlière, était Dauphinois comme Mandrin, né à Grenoble le 3 janvier 1707. Bien que jeune encore, — puisqu'il avait, en 1754, quarante-sept ans, —

il était un vétéran des grandes guerres qui avaienr raar= que le milieu du xyiii^ siècle.

Les fermiers généraux, qui ont désigné les « La Morlière » pour combattre Mandrin, vont conserver la direction de ces troupes. Ge sont les fermiers généraux qui leur paieront leur solde et les défraieront de tout : loyer, ameublement, casernement, fournitures de bois et de chandelle, nourriture et fourrage. Du moins se chargeront-ils de ces dépenses à leur manière, c'est-à-dire en les faisant retomber sur les populations, auxquelles ils feront imposer de ce chef des contributions nouvelles.

Les argoulets ne vont avoir d'autre tâche que de barrer la route aux contrebandiers.

Aussi ne sera-t-on pas surpris de voir cette partie de i'armée française, — non seulement les La Morlière, mais tous les soldats appelés à coopérer avec eux, — recevoir dorénavant leurs ordres, non plus du ministre de la Guerre, mais du contrôleur des Finances ; de même que les tribunaux, quand il s'agira de juger des contrebandiers, ne relèveront plus du garde des Sceaux, mais du contrôleur des Finances, ce qui veut dire des fermiers généraux.

Enfin, pour être assurés que tout se passera bien à leur gré, au cours de la campagne entamée contre les Mandrins, les fermiers généraux vont établir, auprès des officiers qui commandent les troupes, un personnage que l'on peut vraiment comparer aux commissaires qui seront délégués par la Convention auprès des armées nationales, quarante ans plus tard : ce personnage sera auprès des officiers le délégué de la Finance.

Le choix des fermiers généraux tomba sur l'un d'entre eux, sur Bouret d'Érigny, le frère du grand Bouret, de celui qui jetait si gaiement ses millions par la fenêtre. Bouret d'Érigny venait d'épouser une cousine de la Pompadour.

LES ARGOULETS. lOl

Dès son arrivée en Dauphiné, le fermier général se met au travail. Il n'est auprès de lui capitaine d'expérience. Il fait des plans militaires et préside aux manœuvres des soldats. Il estime que les passages du Graisivaudan ne sont pas suffisamment garnis , il fait venir des détachements nouveaux qu'il emprunte aux garnisons de Grenoble et de Barraux, et les place lui-même aux bons endroits.

Le gouvernement s'était flatté que l'annonce de l'arrivée des « La Morlière », précédés de la réputation que chef et soldats s'étaient acquise durant des campagnes fameuses, jetterait les contrebandiers dans la consternation. Le comte d'Argenson ajoutait naïvement : « Il serait fort à désirer qu'ils en eussent pris alarme assez vivement pour se disperser et épargner à ces troupes la peine qu'elles auraient à les détruire. »

Evidemment, — mais les Mandrins n'étaient pas hommes à s'effaroucher. Bien au contraire, ne voilà-t-il pas que ces marauds viennent, jusqu'au miheu du Pont-de-Beauvoisin, partie France, insulter au grand jour M. le colonel de La Morlière, en compagnie de M. Bouret d'Érigny lui-même ?

D'autre part, les argoulets ne tardèrent pas à faire parler d'eux : c'est un brave homme qui est tué à Voiron, pour ne pas avoir répondu à l'appel d'une sentinelle ; c'est la foire du village de Ballon en Savoie qui est envahie par les soldats français ; — « plusieurs des habitants furent blessés et l'officier criait : « Tue ! tue ! qu'on tire I sur ces gueux de Savoyards ! » — c'est l'un des consuls français du Pont-de-Beauvoisin qui est appréhendé, » « dans l'exercice de ses fonctions et revêtu de son chaperon », par ordre de La MorUére lui-même et conduit en prison. En quelques semaines, les argoulets se firent détester dans le pays, à l'égal des gâpians, donton disait, dans le régiment même de La Modière :

« C'est tous des canailles^ ! »

En dehors des corps d'employés, des volontaires de Flandre et des volontaires du Dauphiné, une foule d'autres troupes étaient tenues en éveil pour faire face aux contrebandiers. Le ministre de la Guerre invite La Morlière à se tenir en rapport constant avec le duc de Randan, lieutenant-général en Franche-Comté, avec le marquis de Rochebaron, commandant pour le roi en Lyonnais et Forez, avec le duc de Villars, gouverneur de Provence, et avec le comte de Moncan, commandant en Languedoc, — afm de se concerter avec eux et prendre des mesures communes. Au camp de Valence, on teniat tout prêts plusieurs régiments d'infanterie. Un cordon immense de troupes interceptait les passages depuis le Jura jusqu'à la Méditerranée. Le marquis de Ganay, gouverneur d'Autun, en écrit au ministre de la Guerre :

« Quand fera-t-on cesser cette chaîne humiliante et coûteuse de tant de troupes assemblées dans trois ou quatre provinces, uniquement à l'occasion de ce bandit?»

Imagine-t-on plus éclatant hommage à la puissance d'impulsion, à l'énergie, à l'activité du jeune maquignon de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs ?

Mandrin est un simple d'esprit. Il ne comprend pas les pharisiens. Il a d'instinct horreur du publicanisme. Sa pensée fruste et brutale, violente, avec une sincérité d'enthousiasme qui met entre ses mains grossières des ressorts assez forts pour bouleverser un État, croit que c'est pour le bien des « petits » qu'il va ainsi, fonçant à l'aveugle sur ceux qui dépouillent les braves gens. Et les

1. Déposition de Cl. Gény, dit Beissant, devant le sénateur Dichat, à propos de l'attentat du château de RocliCiort (voir plu» bas). Archives de la Savoie,

LES ARGOULETS. 103

imanciers, leurs buralistes, leurs rats-de-cave, leurs argoulets et leurs gâpians s'enfuient à son approche ; — comme, dans la campagne, à l'approche du paysan, B'envolent, avec un menu bruit d'ailes, les moineaux qui pillent la moisson.

{20 août-5 septembre /754.)

Les Mandrins « percent » à Saint-Georges-d'Aurac (Auvergne). — Excès à Brioude. — La recette buraliste de Craponne (Velay). — Mandrin ouvre les prisons de Montbrison. — Il rentre en Suisse par la Bourgogne et la Franche-Comté. — Les gâpians de Pont-de-Veyle et du Fort-de-Joux.

Coupant les cordons de troupes qui avaient été disposées pour lui fermer la route, Mandrin rentre de Savoie en France, le 20 août 1754.

Le 26, il arrive en vue de Brioude. Il n'est pas six heures du matin. Les habitants de la ville sont éveillés au bruit des tambours et des fifres. Après s'être assuré le gîte dans deux auberges, les Mandrins se dirigent vers l'entrepôt des tabacs, rue de la Vieille-Cartellerie.

Ils étaient très surexcités, harassés par la longueur et par la rapidité de leur course depuis la frontière. Leur chef avait de la peine à les contenir.

1. Ant. Vernière, Courses de Mandrin dans V Auvergne, le Velay et le Foret (extrait de la Revue d' Auvergne, 1889) ; Clermont-Ferrand, 1890, in-S» de 98 pages — Ul. Rouchon, Les exploits de Mandrin dans la Haule-Loire (Velay et Basse- Auvergne) ; Privas, 19u5, lu-8'' de 121 pages.

' Ilf réclament l'entreposeur. L'entreposeur est mort. Sa veuve, dame Angélique du Hamel, est âgée et elle est malade dans son lit. Comme des furieux les margandiers se précipitent dans sa chambre, en bousculant deux servantes qu'ils trouvent sur le palier. Ils entrent avec un affreux vacarme et en proférant mille injures. Ils disent à Mme du Hamel qu' « elle est la cause qu'ils ne peuvent faire tranquillement leur métier de contrebandiers et que, comme elle leur a occasionné beaucoup de pertes, ils sont venus la forcer de prendre tout leur faux tabac, sans quoi ils la jetteront par la fenêtre ». L'une des servantes a pu s'échapper pour aller prévenir les autorités. Cependant les contrebandiers contraignent ia dame à leur donner ses clés et ils se mettent à forcer Jes tiroirs, à ouvrir les armoires, où ils trouvent 4350 livres dont ils s'emparent. Mais ils n^entendent pas voler cet argent. Ils vont laisser à l'entreposeuse de leur tabac de contrebande, de ce bon tabac, qu'i'S vendent aux représentants de la Ferme, une qualité ans l'autre, au prix moyen de 5 livres la livre poids de marc.

Afm d'être assurés de donner mesure exacte, en hon- Jnêtes marchands, les compagnons envoient prendre les poids de la ville, malgré la résistance que leur oppose le fermier du poids du roi. Ils pèsent le tabac déposé chez Mme du Hamel. Il y en a pour 15 421 francs, sur lesquels ils n'en ont encore touché que 4 350. Les plus violents rentrent tumultueusement dans la chambre de la malade. Vainement Mandrin s'efforçait de les lapaiser.

Cependant M. Croze de Montbriset, président en l'élection de Brioude, et J.-Fr. Magaud, conseiller du roi, faisant fonctions de procureur, assistés de Icurgrefïier, se présentent aux portes de l'entrepôt. Ils en sont repoiiss*^B à coups de crosse par les compagnons qui y ont été placés en sentinelles.

Mandroi.

Les Mandrins menaçaient la veuve du Hamel, si elle ne leur versait pas l'argent qui leur restait dû sur leur tabac, de la faire rôtir dans sa maison à laquelle ils allaient mettre le feu. L' entreposeuse terrifiée leur offrit toute sa vaisselle plate, mais les compagnons ne voulaient pas de vaisselle, et il fallut que la bellersœur de Mme du Hamel se mît à courir la ville pour tâcher de trouver de l'argent. Elle revint avec 2 310 livres qu'elle avait empruntées de divers côtés. Ce qui fit un total de 6 660 livres que les contrebandiers empochèrent, tout en continuant d'en réclamer le complément ju qu'à concurrence de 15 000 livres. L'heure était venue pour eux d'aller déjeuner. A leur retour, l'après-midi, ils ne retrouvèrent plus la dame belle-sœur qui s'était enfuie. Ils la recherchèrent partout, jusque dans les maisons voisines dont ils forcèrent les portes. Enfin, après s'être assurés qu'il n'y avait réellement plus d'argent au logis, ils 5e décidèrent à reprendre une partie de leur tabac et à se remettre en route.

Avant de partir, l'une de ces brutes bourra encore d'un coup de crosse la malade dans son lit, tandis que des camarades houspillaient les servantes. Ils avaient dénoué aux deux pauvres filles leurs longs cheveux et les tiraient comme des cordons de sonnette.

Trois heures de l'après-midi tintaient à l'horloge de la ville, au moment où les Mandrins enfourchaient leurs chevaux.

Dans la soirée, le président en l'élection, avec son procureur et son greffier, trouvèrent dans la cour de l'entrepôt vingt-deux ballots de tabac : 200 livres en K Saint- Vincent », 1 411 hvres en « Hollande », et 619 livres en « Brésil à fumer ». Les contrebandiers avaient également laissé à Mme du Hamel, en témoignage de l'argent qu'ils lui avaient pris, un reçu signé « ^îo^tct ». Ge détail est à noter, car ces reçus sont généralement

acquitté3 au nom de Mandrin lui-même. Terrier de Cléron indique que celui-ci ne voulut pas s'associer en cette circonstance à la manière dont les compagnons s'étaient comportés.

Ce Mottet — de son vrai nom « Le Glerc de Ghampmartin » — était originaire de Varzy en Nivernais. L'intendant d'Orléans le signalait à M. Rouillé : aC'e=f un scélérat qui, après s'être fait plusieurs affaires crimi. nclles, a été obligé de quitter le pays où vraisemblablement il ne serait pas revenu sans l'occasion qu'il a trouvée de se joindre à Mandrin qu'il accompagne dans toutes ces expéditions. »

Mme du Hamel ne put signer le procès-verbal qui fut dressé de ces faits « à cause de la frayeur dont elle était saisie ». La pauvre femme mourut huit jours plus tard, le 2 septembre. La visite des margandiers n'avait pas été pour la rétablir.

De Riom, de Glermont et d'Issoire, on avait dépêché en hâte toute la maréchaussée du pays, afin d'arrêter les « brigands ». Des divers points de l'horizon, on vit donc arriver les gendarmes, lourdement et magnifiquement, le 29 août, trois jours après le départ des compagnons ; ce qui se répète à chaque page de cette histoire.

A la sortie de Brioude, Mandrin avait divisé sa troupe en deux corps, dont l'un avait pris la route de Massiac ; l'autre, le plus important, et dont il conserva le commandement, repassa par Saint-Georges-d'Aurac et entra dans le Velay. En Velay, pays de montagnes, par les icols, par les gorges tapissées de sapins, où coule avec bruit l'eau intermittente des torrents, sur les plateaux id'où l'on découvre au loin la plaine bleuâtre qui ondule, i bleue et transparente comme une mer immobile, - il semble que l'on voie serpenter les files hardies et rapides {des contrebandiers. Cols et gorges d'un accès difficile,

l08 LA CARRIÈRE DE MANDRITT.

dont les paysans, amis des margandiera, leur indiquent les plus secrets détours.

Craponne est bâti sur des plateaux volcaniques ; mais au fond d'une cuve de prairies verdoyantes, que bordent, en manière de clôture, des quartiers de roca amoncelés. Mandrin y arriva le 28 août.

La maison de la recette buraliste de Graponne existe aujourd'hui encore, intacte, telle qu'elle était quand elle fut envahie par les ^landrins ; avec ses murs ventrus, tout de guingois. Les petites fenêtres sont jetées irrégulièrement sur les quatre façades, car eiie a jour sur rue de toutes parts ; elles ont des contrevents pleins, en bois naturel, bruni par le temps, scellés aux chambranles par des pentures en fer noir. Sur chacune des deux façadea principales, une porte vitrée, basse, à linteau cintré, et fermée la nuit d'un vantail de bois, lea montants et le linteau rayés de nervures du xv^ siècle. La toiture est en tuiles rouges et s'avance en auvent, couvrant une galerie à jour sur la rue, que soutiennent des poutrea obliques engagées dans le mur. La maisonnette, en son exquise vétusté, se dresse au centre de la petite ville.

Les Mandrins s'y présentèrent au milieu de la nuit ; mais l'entreposeur, Dominique Boule, avait pris la fuite, laissant à sa femme le soin de recevoir les compagnona. Celle-ci dut accepter du faux tabac pour 3 400 livres qu'elle s'en fut emprunter : 2 200 livres au maire de Craponne et 1 200 livres à M. Daurier d'Oliias. La somme ne fut réunie que diificilement. « On la lui compta à Mandrin), comme on put, en or et en argent ; jusqu'à secouer en sa présence le sac des liards, et encore celui des deniers, u

Gomme de coutume, on laissa un reçu.

Il arriva que le maire, M. Galemard de Montjoly, mit de mauvaise humeur sans doute pour avoir été réveillé dans le miheu de la nuit, s'avisa de faire des observations

QUATRIÈME CAMPAGNE. lOÎ*

à Mandrin sur le métier qu'il exerçait. M. le maire pré- ' Benta ces observations avec vivacité et sans se munir des précautions oratoires qui sont essentielles à la poli- : tesse ; ce qui obligea Mandrin à exiger de lui 50 louis, en sus de la somme reçue pour le faux tabac, amende pour les propos malsonnants où il s'était oublié.

Le 29 août, trois escouades de Mandrins, de trentecinq à trente-six hommes chacune, entrent dans Montbrison-en-Forez, a le bonnet à la hussarde retroussé sur l'oreille gauche. » L'entreposeur des tabacs dut accepter pour 5 532 livres de tabac de contrebande, somme pour laquelle il reçut également une quittance du nommé « Mottet », M dont les billets commençaient à être en crédit. »

A Montbrison, Mandrin eut une idée nouvelle :

« Nous faisons de l'argent, faisons aussi des hommes! »

Le bandit se présente aux prisons de la ville et commande d'en ouvrir les portes. Il parle en maître.

« Qu'on m'apporte le registre d'écrou et que l'on m'aille quérir un serrurier 1 »

Par celui-ci, Mandrin fait dériver les fers à ceux des détenus qui n'étaient incarcérés que pour désertion, pour contrebande ou pour faux-saunage. Il recruta de la sorte huit braves, qui furent heureux de se joindre à la bande de leur libérateur. Les prisonniers de droit commun, voleurs, filous et assassins, furent laissés sous les verrous :

« Pour vous, leur disait-il, je ne suis pas votre sauveur. Vous méritez d'être pendus. »

Quant aux fers, il les remit au geôlier. « Et ils ont rendu les fers, disant qu'ils étaient au roi », écrit M. d« Rochebaron, commandant en Lyonnais et Forez.

L'assesseur de la maréchaussée, nommé David, assista à cette levée d'écrou, en lui donnant par sa présence une Consécration officielle, puis il en dressa le procès-ve! bal.

Pour sortir de France, Mandrin fit un brusque détour vers îe Nord. Il va toujours avec la rapidité du vent. Le voici au 1^^ septembre sur les confins de la Bresse. Il y entre par les collines arrondies du Maçonnais, d'où la Bresse paraît n'être qu'une forêt immense, soulevée de-ci, de-là, par des mouvements de terrain aux pentes insensibles, dont les dernières lignes se confondent avec la plaine, dans la brume de l'horizon. De ces hauteurs, vus à distance, les champs se perdent parmi les bois. Ils sont coupés de haUiers épineux, de buissons d'églantiers et d'aubépine, des rideaux de peuphers. Les villages eux-mêmes se perdent dans des masses de feuillage, dont on ne voit émerger que les clochers pointus. La bande des contrebandiers s'y enfonce, assurée d'y échapper aux regards qui pourraient la guetter. Les Mandrins arrivent à Pont-de-Veyle, le 2 septembre. Ils en traversent l'unique rue, passant sous la vieille porte ogivale que surmonte un beffroi. Leur chef est pressé. Cependant, à l'autre bout de la ville, il s'arrête sur le vieux pont en dos d'âne ; car il y a rencontré deux gâpians de la brigade de Cormoranche, qui rejoignaient leur brigade, munis de ses appointements. En faveur de cette circonstance, car il ne fallait pas que ces gâpians prissent la peine de porter cet argent plus loin, il leur fit grâce de la vie. Une centaine de bonnes gens, qui assistèrent à la scène, y trouvèrent leur plaisir.

Combien de fois les gâpians ne leur avaient-ils pas soutiré leurs écus : à leur tour d'être dépouillés.

Au tournant de la route, Pont^de-Veyle a déjà disparu aux yeux des margandiers, car la petite ville est si basse qu'elle semble s'enfoncer dans les eaux ; dans les eaux de la Veyie, dans les eaux vertes des douves et des fossés qui l'enserrent de toute part.

Au moment de sortir de France, sur la frontière suisse, le o septembre, au Fort-de-Joux, Mandrin voit encore

QCATBièME CAMPAGNE. 111

ïe loin, sous les murs du château, une troupe de gâpians. î'est l'adieu des contrebandiers avant de repasser la Tontière : une salve bruyante dont l'un des employés îst tué ; plusieurs autres sont blessés grièvement. Mandrin est hors d'atteinte.

Revenant sur la manière dont les contrebandiers ivaient fait cette quatrième campagne, l'intendant i'Auvergne se plaignait aa contrôleur général de ce hue la maréchaussée n'avait même pas été capable ie garnir les avenues de la province. La résistance de la police, comme celle des troupes régulières, était brisée par l'habile tactique et par l'étonnante agilité du contrebandier. Tantôt celui-ci répartissait ses hommes en petits détachements, tantôt il les groupait en cohortes Qombreuses pour foncer à l'improviste sur les localités qu'il se proposait de mettre à contribution. On voyait les Mandrins partout à la fois, et l'on ne savait où les saisir. Les soldats du roi, détachés à leur poursuite, disaient que c'étaient des diables et les gendarmes arrivaient trop tard ; — tandis que les Mandrins perçaient où on ne les attendait pas, pour mettre à mal, avec gaieté, mais sans pitié, les employés des fermiers généraux.

{4 octobre-29 octobre 47oA.)

Mandrin à Nantua, à Cerdon-en-Bugey, à Bour^-en-Brp«^FO

— La Dombes. — Réquisitions à Saint-Paul-de-Varax

— Le coche d'eau à Saint-Romain-des-Iles. — Alerte à Lyon. — Roanne, Thiers, Ambert, Marsac, Ariane, la Chaise-Dieu. — Combat entre Fix et Saint-Geneix

— Le Puy-en-Velay. — Chez le receveur des Fermes à Montbrison. — Boën-sur-Lignon, Charlieu, Cluny

— Mandrin et M. d'Espagnac, gouverneur militaire de la Bresse. — Rentrée en Suisse.

Franchissant le Rhône au Pont-de-Grezin, Mandrin rentre en France dans la nuit du 3 au. 4 octobre 1754. Plusieurs chefs contrebandiers qui, jusque-là, avaient opéré d'une manière indépendante, étaient spontanément venus se ranger sous ses ordres. Il pénètre en France, à la tête de la troupe de margandiers la plus nombreuse que l'on y ait encore vue ; deux ou trois cents hommes, en comptant les valets qui conduisent un convoi de 98 chevaux chargés de tabacs et d'étofïes.

1. Ch. Jarrin, Mandrin, Bourg, 1875, in-S» de 68 p. ; 2'' éd. pet. in-S" de 204 pages. — Ant. Vernière. Courses de Mandrin, Clermont-Ferrand, 1890, in-8o. — Ulysse Rouchon, Les Exploits de Mandrin, Privas, 1905, in-8«.

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