DES
SDŒÈME CJOIPAGÎŒ (15-26 déceiribre)
Orvsait que, après le combat de. la. Sajjveta± Mandrùiffa OTM le Vlinrais et. par la.
Fr-oyervce , le Comté <JLe.?^ice, le. Col de TeiiAe, se Tendit ew PLénwnt. d'où il revint en. Savoie ; mais l 'itinéraire précis n'est plus conitU'.
Semur
TROPr C^rtayr
Les Mandrins s'intitulent « voyageurs et marchanda contrebandiers ». Ils passent sous le feu des canons de l'Écluse et franchissent la Valserine à six heures du soir. La poste aux lettres de ce jour est retardée ; Mandrin l'a arrêtée afin de prendre sur elle l'avance nécessaire au succès de son entreprise, car il ne doutait pas que les lettres expédiées de Genève n'annonçassent sa nouvelle expédition.
Mandrin prend le chemin de Nantua par la vallée de la Valserine. La route du col de la Faucille, riante d'abord, devient solitaire et sauvage à la hauteur du Crêt de la Neige et du Reculet. Avec sa troupe, il suit la rivière jusqu'à Châtillon-de-Michaille, qui se voit de loin perché sur ton promontoire. Après Châtillon, le ht de la Valserine prend la direction du Nord, tandis que la route de Nantua, barrée par la montagne, oblique à gauche, pour retrouver la gorge où elle doit s'engager. Au fond du ravin avec un bruit monotone, la Semine couie sur une ponte très raide ; mais, peu à peu, le torrent devient une rivière, qui guide les Mandrins jusqu'à Saint-Germain-de-Joux. La vallée s'élargit. Les contrebandi^:rs passent à Pisserache, et ne tardent pas à découvrir le petit lac de Nantua dont les eaux bleusaphir miroitent au centre d'un paysage de montagnes qui s'allongent dans toutes les directions. Sur ses bords, quelques maisons, groupées autour d'un clocher, ont l'air de barques de pêcheurs endormies dans une calangue.
L'unique rue de Nantua est en ellipse ; les maisons en sont étroites, avec des balcons en fer forgé.
Ni les trois compagnies établies dans sa ville, ni les dispositions stratégiques prises par M. de Tavanes n'empêchent Mandrin de faire son entrée sur les onze heures du soir. Tandis qu'il obtient 700 livres du bureau de tabac, quelques-uns de- ses compagnons parcourent
le bourg, en tirant des coups de fusil. Ils menaçaient
d'une balle quiconque s'aviserait de mettre le nez à ia fenêtre. D'autres cherchaient les gardes dont se composaient les trois compagnies ; mais ceux-ci s'étaient •' tapis dans leurs paillasses ». Quelques camarades sétaient mis à boire dans les cabarets qu'ils avaient fait rouvrir à coups de talons de crosses contre les portes. Au fait, les Mandrins employè-ent toute cette nuit à boire ; car, étant repartis au signal de quelques coups de fusil, après avoir passé à la Cluse, où les « bis-tanclac-pan », on veut dire les métiers à tisser, étaient silencieux à cette heure nocturne, ils burent encore à une petite lieue de là, au village de Saint-Martin-du- Frêne., puis encore à Pont-de-Maillac, où ils se reposèrent enfin et dormirent sous la garde de leurs sentinelles. Ils n'en repartirent pas moins avant l'aube.
Du lieu dit « Notre-Dame-des-Sept-Douleurs », ik s'engagent dans des combes boisées, où la route se serre entre les futaies d'ormes et de chênes, entourée d'une végétation broussailleuse, très touffue. Il n'était pas encore jour quand, peu avant d'arriver à Cerdon-en-Bugey, les contrebandiers furent brusquement arrêtés par une fusillade qui partait des fourrés voisins. C'était une embuscade de gâpians et la première fois qu'on osait attaquer Mandrin. Ses compagnons répondirent ; mais, à la faveur de Tobscurité, sous le couvert des bois, ks « employés » disparurent. Dans cette affaire. Mandrin eut un cheval tué et un homme blessé. En outre, un de ses valets, Caratin dit Gros-Claude, en faisant le coup de feu contre les agresseurs, eut le pouce de la main gauche emporté, son fusil lui ayant éclaté entre les doigts.
Les Mandrins poursuivirent leur route par Poncin et par Neuville-sur-Ain, où ils franchirent la rivière. Ils parurent devaiit Bourg, capitale de la Bresse, le
5 octobre 1754, à dix heures du matin. Ils étaient au nombre de 152 hommes, y compris les valets qui menaient les chevaux de bât.
Bourg avait 6 000 habitants et des « caisses considérables ».
Les clochetons de la vieille ville, aux maisons de bois peint, aux toitures pointues et vernissées, apparaissaient en un fouillis pittoresque au-dessus de l'antique « chemise » de briques, rempart bastionné sous Henri II. L'année d'avant, avaient précisément été refaites les serrures des lourdes portes aux pentures de fer ouvré, pratiquées dans l'enceinte, comme si l'on eût prévu l'attaque des Mandrins. Mais leur arrivée fut si brusque, ils se saisirent avec tant de promptitude des diverses entrées de la ville et portèrent si rapidement une troupe de soHdes gaillards, armés jusqu'aux dents, à la place des Halles, où les rues principales aboutissaient, que le gouverneur n'eut pas le temps de mettre en éveil les dragons casernes dans la ville, ni de rassembler les miUces bourgeoises. Celles-ci pouvaient mettre en ligne l'imposant effectif de six à sept cents hommes, divisé en six pennonages, les uns armés d'arquebuses à rouet, et les autres de hallebardes d'une forme aussi terrible que réjouissante, dont quelques spécimens sont encore conservés au musée de la ville. Suivi du gros de sa bande. Mandrin se rendit à la maison du directeur des Fermes, M. Jean Hersmuller de la Roche, lequel, à la nouvelle de l'arrivée des compagnons, avait pris la fuite, comme l'avaient fait et comme le feront la plupart de ses confrères. On ne trouva au logis que Mme la directrice, qui était jeune et très jolie.
La cour de l'hôtel fut envahie en un cUn d'œil par les mulets chargés de tabac. Les contrebandiers rangèrent en gros tas quarante-quatre ballots couverts de serpillière. Il y en avait, disait leur chef, pour
CINQUIÈME CAMPAGNE. llT
}HJ 000 livres, et il priait la dame de les lui compter.
Mandrin était, ce jour-là, de très bonne humeur» La jeune femme n'en fut pas moins terrifiée. Elle n'avait jamais vu un bandit de si près ; et puis elle n'avait pas d'argent :
« Qu'à cela ne tienne, madame, on vous en fera trouver. »
Par une heureuse rencontre, Jean-François Joly de Fleury, intendant de justice, police et finances dans les provinces de Bourgogne, Bresse et Bugey, était précisément à Bourg, « suivant l'usage, pour le département des impositions ». Il logeait à l'hôtel de M. de Varenne, receveur des tailles, où il se trouvait dans le moment même, en compagnie du gouverneur de la ville, M. de Choin, et d'une société élégante, composée d'une trentaine de gentilshommes et de plusieurs dames de distinction.
Mandrin avait surpris Mme la directrice des Fermes à sa toilette. Il était nécessaire que, sur-le-champ, elle l'accompagnât chez Jlgr l'intendant.
« Mais, monsieur, je ne suis pas habillée ! »
Mme la directrice n'en était pas moins charmante, et l'un des contrebandiers d'enlever la jeune femme dans ses bras robustes et de la déposer dans la rue, telle qu'elle était, en petites pantoufles, en pet-en-l'air et cotillon court, un peignoir sur les épaules et les cheveux épars.
Ainsi Mme la directrice s'en va par les rues, encadrée de deux bandits hirsutes et poussiéreux, qui ont le fusil sur l'épaule. L'air agite ses longs cheveux. La chaussée est bordée de maisons en bois aux boutiques basses et profondes ; les étages supérieurs, soutenus par des poutres en saiUie, en surplomb sur la rue. Mandrin a son grand chapeau de feutre noir dont la visière antérieure, rabattue, ombrage ses yeux clairs.
son visage aux traits énergiques, hâlé. Ses boucles blondes lui tombent sur la nuque. Un foulard rouge au cou, son gilet de panne rouge, et son habit de pinsbeck gris, aux boutons de cuivre brillant ; une culotte de peau, des guêtres noires, des souliers aux boucles d'argent. A la ceinture de soie verte et rouge brillent les crosses de deux pistolets, au côté l'épée en verrouil, et dans sa main droite, sa fidèle carabine à deux coups baïonnette au canon.
« Je précédai cette incivile bande de trente pas », écrit le lieutenant de roi, M. de Bohan. Le spectacle était des plus curieux. Les bourgeois de la ville se pressaient au pas des portes et les femmes se mettaient aux fenêtres. Mandrin et ses hommes étaient d'une gaieté folle. En passant, ils expliquaient aux habitants, avec des quolibets et des lazzi, que les braves gens comme eux devaient être sans crainte, qu'on n'en voulait qu'à la Ferme et à ses suppôts.
« Sur les onze heures du matin, dit Joly deFleury,nous fûmes informés de ces faits par différentes personnes de considération.
« Ayant vu par nous-mêmes, poursuit l'intendant, plusieurs de ces contrebandiers, qui entraient avec ladite dame de la Roche dans la première cour de la maison que nous habitions, nous avons prié M. de Bohan, Ueutenant de roi de cette ville, et M. de Chossat, capitaine au régiment de Nice, tous deux chevaliers de Saint-Louis, d'aller trouver de notre part le commandant de la troupe et de l'engager à se retirer. »
Ces détails sont déUcieux et rendus par Joly de Fleury sur un ton de distinction et d'humour tranquille qui en rehausse la saveur.
Les deux chevaUers de Saint-Louis trouvèrent en Mandrin un homme qui, comme eux, savait négocier dans les belles formes. Il commença par offrir ses
exruses à Monseigneur l'intendant de se voir ainsi dans l'obligation de venir faire du bruit à sa porte. Il suppliait Sa Grandeur de ne pas lui en tenir rigueur et de croire à la sincérité de son désespoir. C'était au sieur J.-B. Bocquillon, adjudicataire général des Fermes, qu'il en avait, et il ne lui était pas possible de cesser ses hostilités envers les protégés de ce dernier, jusqu'à ce que l'argent, qui lui revenait en paiement du tabac qu'il avait livré, lui eût été versé. Excuses dont l'intendant fut assurément touché p'iisqu'il les note avec soin dans son rapport au mmistre. On se mit d'ailleurs facilement d'accord. Mandrin réclamait 20 000 livres pour le tabac qu'il avait déposé chez M. le directeur des Fermes. Joly de Fleury les fît compter par les soins de M. de Varenne, receveur des tailles, et les deux chevaliers de Saint-Louis firent porter l'argent au capitaine Mandrin « par des valets de ville, tel qu'on présente le vin d'honneur à l'inl.n dant. ))
Pendant ce temps Mgr l'intendant et sa noble compagnie se hâtaient de déguerpir et de franchir les murs qui se dressaient entre l'hôtel du receveur des tailles, et le couvent contigu des Capucins. Les dames montaient par des échelles et tombaient de l'autre côté dans les bras de jeunes messieurs empressés à les recevoir.
Mandrin ne fit aucune difficulté pour rendre aussitôt la liberté à Mme de la Roche et il libella une quittance ainsi conçue :
« Je déclare avoir reçue de M. le chevaher Ghosat quapitaine au rég' de Nice, la somme de vingt mille livres pour marchandise que j'ai livré à Mme La Roche à Bour, ce 5© otobre 1754.
« L. Mandrin. »
« Vingt mille livres », en toutes lettres, selon les i*ègles d'une bonne comptabilité.
Puis il se retira avec ses hommes, au faubourg des Halles, du côté de Besançon, où les compagnons se répandirent tumultueusement dans les auberges. Mme de la Roche, qui avait peur de rentrer chez elle, fut menée à l'hôtel du Gouvernement. Elle était toujours en jupon court, un jupon de mousseline vert d'eau, orné de falbalas. De ses pieds, les petites mules s'échappaient, gUssant sur les pavés : elle les rattrapait, de mauvaise humeur. Dans l'hôtel du Gouvernement, on lui ouvrit l'appartement de M. Lenoir, commissaire des guerres, où elle se mit au ht.
Il était deux heures et demie. On dînait à trois heures. Était-ce réaction? Chacun mangea de bon appétit, Mgr l'intendant, M. le gouverneur, M. le Ueutenant de roi, ces dames et leurs cavaliers, dans le grand réfectoire aux murailles blanches des Capucins ; Mandrin et ses hommes dans les cabarets du faubourg des Halles.
Mandrin avait particulièrement séduit M. de Chossat, capitaine au régiment de Nice-Infanterie, beaufrère du subdélégué de Bourg, et M. de Saint- André, ingénieur des Ponts et Chaussées. Ils s'attachèrent à lui et ne le quittèrent durant une grande partie de la journée.
Mandrin était attablé à l'auberge, quand un peintre de la ville, nommé Moraine, vint soUiciter l'autorisation, tandis que le jeune chef de contrebandiers serait à manger, de s'asseoir dans un coin de la salle, afin de «tirer de lui quelque? croquis pour un portrait. » Ayant terminé son dîner, tandis que nombre de ses camarades continuaient de boire en différents cabarets et que d'autres vendaient aux bourgeois leurs marchandises de contrebande, Mandrin se rendit aux prisons, où il « se fit représenter les registres de la geôle a et délivra dix prisonniers.
A quatre heures de l'après-midi, l'intendant et S8
OlNQUlftME CAMPAQ::a. 121
- oiiîpâgnie étaient encore à table chez les Capucins, quand une nouvelle députation vint gratter à la porte.
Mandrin réclamait une nouvelle somme, 3 000 livres, pour six balles de contrebande qu'il avait fait porter chez l'entreposeur des tabacs, M. François. " Il ne pouvait en conscience, disait-il, passer dans une ville telle que Bourg sans laisser du tabac à l'entreposeur. »
A vrai dire, les plénipotentiaires, que Mandrin avait délégués cette fois, étaient dépourvus de tenue et de correction diplomatiques. Ils s'étaient arrêtés en chemin pour boire à la santé de Mgr l'intendant. Du moins eurent-ils le tact de ne pas pénétrer dans la salle, où se trouvaient de si belles dames ; ils restèrent au seuil, la porte ouverte, en s'appuyant l'un contre l'autre pour tenir debout. MM. de Ghossat et de Saint- André reçurent encore mission de suivre cette nouvelle négociation. Les deux délégués envoyés par Mandrin parlaient avec rondeur et tendresse, mais ils embrouillaient tout. MM. de Saint-André et de Chossat prirent donc le parti d'entrer directement en rapport avec le chef même de la bande, et cette seconde affaire fut rapidement conclue, comme la première, « après un échange de part et d'autre de beaucoup de marques d'amitié et de considération. » Le capitaine des contrebandiers donna quittance de l'argent.
Enfin, sur les cinq heures, après de nouvelles et copieuses Hbations dans les auberges, les Pdandrins quittèrent Bourg et s'éloignèrent sur la route de Chalamont-en- Dombes. Ils chantaient à tue-tête. La plupart d'entre eux étaient dans un tel état d'ivresse qu'à peine pouvaient-ils tenir à cheval.
Après le départ des gais compagnons, les employés de
n riîgie se mirent à peser gravement le tabac livré : le
nte se trouva exact, 4918 livres pesant, note Joly
ut- t^ieury dans son rapport, « que nous avons fait ren-
M.\N!.iuN. a
122 LA CARRIÈRE DE MAîTDalN.
fermer dans un ballot dans une chambre du receveur des tailles. »
Le passage de Mandrin à Bourg est un des endroits intéressants de &,a vie. Encouragé par la sympathie — ce que le gouvernement appellera le mauvais vouloir — des habitants, il s'y était surpassé. Il est vrai que la per- Bonnahté même de Joly de Fleury était faite pour s'harmoniser avec la sienne. Voltaire l'aimait beaucoup : « Homme aimable, dit-il, et conteur charmant. » Nous ne rendons pas suffisamment justice à ces grands seigneurs de l'ancien régime, à leur manière très humaine de gouverner les provinces et dans un très grand style.
On a dit comment Mandrin avait éveillé l'intérêt du capitaine au régiment de Nice, M. de Chossat, et de l'ingénieur des Ponts et Chaussées en service à Bourg, M. de Saint- André. Il leur avait découvert le fond de ses pensées. Car il lui arrivait de réfléchir sur la voie dans laquelle il s'était engagé. Il la devinait sans issue. Du moins, ses foudroyantes expéditions lui avaient révélé sa vocation. Il rêvait de devenir soldat, de servir son pays. Il avait déjà le tempérament des hommes de la Révolution ; il était très patriote. MM. de Chossat et de Saint- André se fipent l'interprète de ses désirs auprès de Joly de Fleury, et celui-ci les transmit favorablement au ministre. Ils comptaient sans la bureaucratie française qui commençait de sévir. Les bureaux de la Guerre font répondre à l'intendant :
« A l'égard de l'amnistie qui vous a été demandée pour Mandrin, comme il a été condamné à mort pour fausse monnaie, il ne doit point espérer de grâce, et d'ailleurs il serait de mauvais exemple de traiter avec des gens de cette espèce. »
Sans parler de l'erreur grossière que commettaient les bureaux en confondant Louis Mandrin avec son frère Pi-erre, — jamais Loui.s Mandrin n'avait été condamûé
pour rausse monnaie, — on notera ce seul trait, que ce3 Messieurs ne voulaient pas « traiter avec des gens de cette espèce ». Les bureaux de la Guerre préféraient, dans ce moment même, traiter avec la vieille mère d' « un principal chef de contrebandiers » pour tâcher de se faire livrer en trahison ceux qu'ils ne parvenaient pas à réduire par les armes. Aussi bien, on verra par la suite jusqu'où l'administration sera amenée dans cette voie.
Le portrait que Moraine avait « tiré » de Mandrin à Bourg, fut gravé à Lyon ; et la vente en eut un tel succès, que l'administration dut la faire interdire.
De ce moment, Mandrin connut aussi la gloire que donne la presse. « La nouvelle de ces beaux faits, écrit Terrier de Gléron, méritait d'embellir les papiers circulaires de Hollande, de Berne et d'Avignon ! » Il de' venait le principal sujet d'entretien des nouvellistes de café. « On parlait du célèbre Mandrin à Marseille, tout le long de la côte et jusqu'aux Échelles du Levant. »
Quand il s'agit de rembourser à M. de Varenne l'argent avancé par lui pour les bennes de tabac, le contrôeur général écrivit à l'intendant de Bourgogne : '( Je le puis me déterminer à faire payer par les fermiers généraux les 23 000 livres que le receveur des tailles de Bourg-en-Bresse a payées aux contrebandiers. Je ne i^ois aucune raison qui puisse les assujettir à ce rem- Doursement, si ce n'est l'intention que les contrebandiers ont eue de leur faire supporter cette perte ; ce qui ^e peut être un motif pour le Conseil. Je ne puis me )ersuader que ces scélérats eussent pu se porter à de )areils excès, s'ils n'avaient des correspondances dans e pays et s'ils n'y étaient appuyés par la bonne volonté les peuples ;c'estce qui peut conduire à prendre le parti e faire supporter par les provinces mêmes, par la voie. <• riiiipositioii, ces lispèces de contributions, exigées
par les contrebandiers ; lorsque les contribuables sau* ront que ce sont eux qui doivent supporter ces exactions et tous les dommages qui en résultent, ils seront animés par leur propre intérêt à les prévenir. »
Que s'il eût manqué quelque chose à l'impopularité des fermiers généraux et à la faveur dont le peuple et la noblesse entouraient les contrebandiers, M. le contrôleur général prenait soin d'y pourvoir.
En quittant Bourg, les Mandrins s'engagèrent sur la îoute de Lyon. Ils entraient dans la partie marécageuse de la Dombes, parsemée d'étangs, des centaines d'étangs parmi les taillis de bouleaux et de chênes ; puis des landes, des jachères ; sur des mottes aux pentes mollement inclinées, des fermes isolées, comme aplaties sous leurs toitures basses et allongées ; par endroits, des terres d'une blancheur crayeuse, creusées en assiettes : ce sont d'anciens étangs momentanément remis en culture. Au delà de Servas, ce caractère se générahse encore : une lagune immense d'où émergent de vastes surfaces de bois et de terres labourées, des horizons lointains.
Le soir même, 5 octobre, les Mandrins arrivent à Saint-Paul-de-Varax. Ils y passent la nuit et reprennent le lendemain matin, 6 octobre, en tournant brusquement vers l'Ouest, la direction de Châtilion-sur-Chalaronne, Châtillon-lès-Dombes, comme on disait aussi. La route est ime berge enveloppée par les flots. Parmi les étangs qu'on traverse sur des chaussées étroites, la longue file des contrebandiers semble, de loin, s'avancer dans l'eau. Sur leur droite, les étangs sont bordés de bois ; des vols de mouettes blanches jettent leur image mouvante sur les nappes d'eau tranquilles, où les arL^j-es reflètent leur silhouette élargie, où séjournent des troupeaux entiers, immobiles durant des heures, trempés jusqu'au poitrail. Des bergères de quinze ans ypousseni vigoureusement des poulains, campées sur eux à caii-
fourchon, sans autres rênes que leurs crinières, car, aux chevaux comme aux bœufs, l'eau des étangs fortifie les muscles. Du milieu des roseaux s'échappent, au passage des cavaliers, des sarcelles craintives, des couples de canards sauvages, tandis que, au cri rauque du chef de file, des bandes de vanneaux ont déjà gagné le centre de l'étang. Dans les pièces de terre qui séparent les eaux, les cochons et les oies paissent en liberté, et de longs attelages de six et huit bœufs s'enfoncent dans les jachères, entre les taillis. Vers le Sud, au fond du Grand-Bataillar, comme se nomme le principal de ces petits lacs, les plans s'effacent, les horizons se noient dans la brume en d'autres étangs qui se perdent dans la direction de Marlieux. C'est une impression de mer, de mer grise et délaissée, comme celle que donnent la Camargue et les lagunes de la Crau. En cette journée du 6 octobre, gravissant les collines plantées de genêts, les Mandrins arrivent à Châtillon-sur-Chalaronne, aux confins de la principauté de Dombes et de la Bresse. La troupe des contrebandiers passe sous les halles grandioses que Mlle de Montpensier a fait construire et arrivent par des ruelles étroites chez le receveur des gabelles que Mandrin, « le chapeau bas et le pistolet à la main », invite à ne pas lui refuser une contribution |de 2 500 livres. M. le receveur n'a garde de la lui refuser. I De Châtillon, les margandiers prennent la route de iSaint-Trivier. Les étangs ont disparu. C'est la vallée de .la Chalaronne, au cours sinueux, entre de longs espaces jsablonneux plantés de saules et de peupliers. A Saint- Trivier, Gros-Claude, le valet de Mandrin, blessé à la main lors de la surprise de Cerdon-en-Bugey, deineure pour se faire soigner. La bande continue par Thoissey. Voici les prairies de la Saône, et, dans une nappe de lumière, à l'horizon, les monts du Beaujolais. Le 7 octobre, les compagnons atteignent le pont de Saint-
f26 LA CARRIER " DE MANDRT^T.
Romain-des-Iles, sur la Saône, hameau de Romanèche, où ils font halte un instant.
Mandrin s'est assis sur l'herbe, au revers d'un coteau faiblement incliné, où tournent des moulins à vent. La rivière est tranquille et large, et ses eaux viennent mourir en un lent clapotis sur la grève où des oies barbotent. La rive est encombrée de troncs d'arbres qu'on y a traînés pour les équarrir et les confier ensuite au courant. Sur l'autre bord, une aunaie tend un rideau de verdure sombre, d'où émergent, à intervalles réguliers, des peupliers pointus. Mandrin garde les yeux fixés sur la rivière qui se perd à l'horizon, il tient à la main, comme de coutume, sa carabine. On dirait un chasseur guettant un vol de canards sauvages parmi les joncs. Il se lève. Il a vu au loin le coche d'eau, la « dihgence », qui remonte la Saône de Lyon à Ghalon, tirée par trois chevaux de halage. Or, il lui est revenu, comme au loup du bon La Fontaine, que les gâpians de Chalon-sur- Saône ont mal parlé de lui et des siens. Mandrin fait signe au «postillon » d'arrêter. Celui-ci n'en a cure. D'un coup de fusil. Mandrin a coupé le jarret à l'un de ses chevaux. Mandrin entre dans le bateau avec cet air de commandement qui ne le quitte plus. Il dévisage les passagers, fait déplacer les ballots de marchandises,
Mais n'y trouvant que des gendarmes.
Des Gascons, des abbés, des Cannes, Des femmes — où n'en voiL-on pas ?
il permet à « la voile vagabonde » de continuer sa ronte». Le poète oubhe un malheureux gâpian que l'on dénicha à fond de cale, où il s'était tapi parmi des balles de peaux de moutons. Les contrebandiers voulaient lui casser la tête ; mais cette fois Mandrin s'y opposa ; car ce gâpian se trouvait aussi innocent qu'un gâpian pouvait bien l'être. Dans la suite^ cet employé des Ferme», en des
CINCtnÈxME CAMPAGXE. 127
circonstances tragiques, rappellera ce trait au bandit, qui ne s'en souviendra plus et répondra :
« J'dublie aisément mes bienfaits. »
On imagine l'émotion que répandit dans Lyon l'aventure du coche d'eau. Les officiers municipaux font à la hâte pratiquer des « coupures » sur la route de Mâcon. L'auteur de la Mandrinade, qui écrit à Lyon, fait une plaisante description de l'agitation générale : on met sur pied les quartiers (division de la ville en milices bourgeoises, par quartiers) qui viennent se ranger sur la contrescarpe, en « une aimable bigarrure » (chaque çiior/zerétait vêtude couleurs difïérentes, couleurs vives et voyantes). Les « tafeta tiers ^ »
Jurent et font le diable à quatre.
Les clercs de la basoche ne sont plus à tenir. Il en est même qui s'aventurent, sur la route, hors de la ville i
Mais déjà l'éclat des étoiles De la nuit annonce les voiles :
Et, dans un splendide festin, On se prépare à voir Mandrin ■...
I Qui ne parut pas. La bande passa la Saône au pont de Saint-Romain. Du Nord au Sud, la terre s'étend, illimitée, presque nue: les collines ont perdu leurs bruyères; :e sont des vignes, des vignes et des vignes, qui semblent avoir été à leur crête comme nivelées à coups de faux Par-dessus cette mer de pampres et d'échalas, les monts lu Beaujolais allongent vers le couchant leurs grandes pgues immobiles.
Laissant Beaujeu sur sa gauche. Mandrin s'en alla prendre gîte, le 7 octobre au soir, au petit village de Julie. Le 8, les contrebandiers franchirent les crêtes qui séparent le Beaujolais du Forez, Et ils se retrouvent
1. Expression lyonnaise, les ouvriers en tatîeLas, 3. La Mandrinade, p. 46-47.
en pays de montagnes, où les populations leur sont dévouées. Devant eux les sommets des monts s'arrondissent, semblables à d'énormes ballons atterrés, jusqu'aux plaines de la Loire, qu'on devine, sans les apercevoii encore, par delà les dernières hauteurs. Les contrebandiers se croient presque en sûreté, aussi Mandrin sectionne-t-il sa petite armée en plusieurs divisions. Il conserve la direction de la plus importante qui compte encore 150 hommes et marche sur Gharlieu. Il y entre le 9 octobre. A l'entrepôt des Fermes, ilreçoit4 500 livres pour lesquelles il donne un reçu et 914 livres de « faux tabac ». Puis il prend la route de Roanne.
Une avant-garde de vingt-quatre contrebandiers entre dans Roanne sur les quatre heures du soir, et, après avoir rapidement parcouru la petite ville, vient se ranger militairement devant l'église.
Le gros de la troupe arrive entre quatre et cinq heures du soir.
A l'approche des Mandrins, tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à l'administration des Fermes et furent avertis à temps, coururent se cacher. « On escaladait à cet efîet, de tous côtés, les murs des maisons religieuses. »
Pour aller plus vite. Mandrin divisa à Roanne sa troupe en trois bandes, dont l'une se rendit chez M. Hue, receveur des gabelles, et lui demanda 24 000 livres, que M. Hue dit ne pas avoir en sa possession.
« Qu'à cela ne tienne, on vous emmènera en otage, vous et votre fils. Gela vous vaudra cinquante mille livres de rançon. Faites avancer deux chevaux. »
Ce qui modifia les idées de M. le receveur ; du moins demanda-t-il que ses caisses fussent ouvertes en présence d'un juge et d'un greffier.
« Rien de plus juste, dit Mandrin. Nous ne sommes pas des voleurs. »
Les caisses contenaient dix mille livres, que Mandrin fît descendre dans la salle basse, où il les répartit entre ses hommes. En échange, il laissa du tabac.
Une autre bande procédait de même chez l'entreposeur, M. Forest, qui s'était enfui, laissant sa fille pour recevoir les « bandits )\ Ils demandèrent à la demoiselle vingt mille livres :
« Mais, messieurs, je n'ai rien. »
Mandrin n'était pas à la tête de cette deuxième bande et l'on s'en aperçoit à sa façon de procéder. Mlle Forest est promenée par la ville, comme l'avait été, à Bour^, Mme de la Roche ; mais, tout en marchant, les contrebandiers tenaient leurs fusils braqués sur la pauvre demoiselle. On se rendit ainsi chez le receveur des tailles. Gelui-ci dit qu'il avait en mains 2 400 livres et qu'il était prêt à les donner pourvu qu'on lui remît en échange un reçu valable, ce que ne pouvait faire une fille mineure. Nos contrebandiers se rendirent à la justesse de cette observation et s'en retournèrent avec la jeune fille au logis paternel, où ils se mirentàenfoncerles ai moires dans lesquelles ils finirent par trouver 1 295 livres, dont ils s'emparèrent. La somme ne leur suffîsantpas, il fallut que Mile Forest se remît en route avec eux. Elle parvint à emprunter 1 206 livres à des amis de son père. En échange, les margandiers laissèrent un reçu signé • Mandrin » et du tabac.
Mandrin se rendit enfin à la prison. Il se fît présenter les registres d'écrou par la femme du geôlier, dame Antoinette, car le geôlier, Jean Chartier, était absent ; puis il xigea que les prisonniers fussent traduits devant lui l'un après l'autre, afin qu'il les pût interroger.
Au vrai, en ces fonctions de juge. Mandrin inclinait à une indulgence excessive. Celle-ci fut du moins tempérée à Roanne par le sous-brigadier de la maréchaussée, qui c:'offrit pour remplir auprès du bandit les fonctions
d'assesseur. Le sous-brigadier remontra donc au contrebandier que la plupart de ces gens, qu'il voulait rendre libres, étaient des voleurs et des assassins. Mandrin après réflexion :
« Brigadier, vous avez raison. »
Dans le préau commun, les prisonniers rassemblés attendaient avec anxiété que le chef des margandiers eût prononcé sa sentence. Enfin deux des compagnons de Mandrin apparurent et appelèrent à voix haute : « Antoine Sauvageau, dit Lebon » et « Jacques Audonie ». Eux seuls, en fin de compte, étaient jugés, par Mandrin, dignes de clémence. Ils étaient détenus pour rébellion contre la maréchaussée. « Audonie et Lebon se présentèrent et se jetèrent parmi les contrebandiers. »
Joli tableau d'ancien régime : dans cette prison, pleine de sacripants confiés à la garde d'une femme, un contrebandier, chargé lui-même d'une condamnation capitale, siège, interroge et juge avec la gravité d'un magistrat; le brigadier de la gendarmerie lui sert d'assesseur ; les prisonniers, réunis dans la cour, se soumettent à cette autorité nouvelle, et, finalement, le procureur du roi, dressant de ces faits un procès-verbal officiel, s'exprime ainsi :
« Comme ces sortes d'incursions attaquent plutôt l'intérêt des Fermes que le bien public, nos concitoyens, en gens raisonnables, — M. le procureur au parquet de Roanne écrit bien « en gens raisonnables », — ont paru indifférents à leur arrivée. »
Du 5 octobre au 17 décembre 1754, Terrier de Cléron compte dix villes. Bourg, Roanne, Thiers, Le Puy, Montbrison, Cluny, Pont-de-Vaux, Saint-Amour, Orgelet et Seurre, où Mandrin afïranchit de cette façon les prisonniers pour contrebande, pour faux-saunage, pour désertion ou délits analogues.
A Roanne, Mandrin eut la satisfaction de ee voir
apprécié, non seulement par M. le procureur du roi, mais par le receveur des gabelles lui-même, M. Hue, qui s'entretint avec lui très cordialement. Mandrin offrit de lui donner les noms de tous les gens de sa troupe, car, lui disait-il, « nous agissons à visage découvert. »
Les compagnons quittèrent Roanne, le 9 octobre, à six heures du soir.
Le leD demain, 10 octobre, arrivèrent, sous le commandement de M. de Goutan, les 120 dragons envoyés par l'intendant de Lyon pour la protection de la ville. M. de Goutan et ses dragons exprimèrent leur étonnement de ce que les contrebandiers fussent déjà partis.
Passant à Saint-Just-en-Chevalet, Mandrin et ses hommes s'arrêtèrent dans l'espoir d'y dénicher les gâpians de la brigade de Saint-Priest-la-Prugne qui y résidaient. « Il recherchait les employés comme un chas, seur va à la quête du gibier », dit très bien l'abbé Régley. Lesdits gâpians avaient pris la fuite. Enfinon en trouva quelques-uns, un sous-brigadier, Antoine Rolland, qui fut assommé, un garde qui fut grièvement blessé. Dans le logis, qui fut pillé, les compagnons butinèrent armes et effets.
Les Mandrins entrèrent ce même jour, 10 octobre, dans Thiers, où les scènes connues se renouvellent.
Le 12, ils arrivent à Ambert, où ils se logent par groupes de six, dix, quinze, chez les divers aubergistes. Ils demandaient pour eux à déjeuner, pour leurs chevaux, du foin et de l'avoine. Ils n'admettaient pas qu'on leur répondit : « L'auberge est pleine. » Au reste ils payaient exactement.
Les consuls d'Ambert ayant voulu faire sonner It tocsin, conformément aux ordonnances royales, quelques contrebandiers s'emparèrent des serviteurs de l'égUse en leur conseillant de se tenir tranquilles, s'ils ne voulaient être pondus à la pointe du clocher ; et,
en toute sécurité, commença la tournée habituelle chez les receveurs des Fermes et chez les entreposeurs. Mme Michel Artaud, débitante, doit verser 1 500 livres contre un reçu et des balles de tabac. Place Grenette, les Mandrins ont, pour une fois, la bonne fortune de trouver chez lui l'entreposeur, M. Lussigny. Ils lui prennent dans sa caisse pour mille écus d'or, à leurs conditions coutumières. Mandrin offre lui-même à M. Lussigny de faire passer devant notaire procèsverbal du marché conclu. Après s'être muni de deux témoins, les sieurs J.-B. Ratier, peintre, et Henri Faure, négociant, on va trouver M^ Herbuer-Laroche, qui dresse un acte en bonne et due forme. Mandrin y prend le titre de « marchand et chef de contrebandiers ».
Tous ces actes et les suivants sont naturellement rédigés sur papier « formulé » — papier timbré, dirionsnous aujourd'hui.
Comme M. Lussigny sortait, il fut entouré de quelques autres contrebandiers. L'un d'eux parlait haut, et se donnait également comme chef. Il appliqua à l'entreposeur le canon de son fusil sur la figure en réclamant encore 20 000 livres, sinon « il le couperait en deux ». Le pauvre entreposeur avait beau lui remontrer qu'il venait de compter m.ille écus à ses compagnons, le chef contrebandier répondait qu'il s'en moquait, — il employait même une expression plus énergique ; — si bien que M. Lussigny dut entrer chez M. Nicolon de Blanval pour lui emprunter l 800 livres, puis chez Mayet et Gays, négociants associés, qui lui remirent un sac de 200 écus. Comme il revenait à son logis, avec ce sac — car les 1 800 livres de M. Nicolon de Blanval avaient été encaissées sur-le-champ par le chef contrebandier," — il y trouva une troisième bande qui forçait ça femme à prendre d'autres balles de tabac, après lu»
avoir fait acheter au prix de 56 écus, vingt-six mouchoirs de toile peinte.
Ces faits furent constatés par de nouvelles quittances sur papier formulé, délivrées par M. Herbuer-Laroche, et contresignées par Mandrin.
Ici se passe encore une scène qui caractérise notre jeune contrebandier. Comme on était occupé à la rédaction de l'acte, Mme Lussigny se plaignit du prix élevé auquel était monté son lot de mouchoirs, 56 écus !
« Au fait, dit Mandrin, c'est un prix de fermier général ! »
« Voyant que la quittance portait 56 écus pour si peu de marchandises, il fit chercher le contrebandier qui était campé vis-à-vis de notre porte avec ses camarades et, après lui avoir donné une sérieuse réprimande, il lui fit rendre vingt-six écus, en disant que les mouchoirs en valaient bien trente. »
Mme Lussigny, surprise et charmée, et sans trop 8'arrêter au mauvais vouloir de son mari, offrit à l'honnête bandit un verre de vin vieux. Au commencement du siècle, on conservait encore dans la maison — relique précieuse — le gobelet d'argent où Mandrin avait bu.
D'autres bandes, de dix ou douze hommes chacune, prélevaient pendant ce temps diverses sommes chez les débitants de tabac.
Vers midi, le maréchal-ferrant avait dû ferrer à neuf pour nos compagnons un certain nombre de leurs chevaux, travail pour lequel il fut payé cinq livres sept Bols. Enfin, les contrebandiers visitèrent, selon leur coutume, la prison de la ville, qui leur fut ouverte par Damienne Jouvain, la geôHère — ici encore le mari était absent. La prison était vide — heureux pays — en sorte que les contrebandiers se retirèrent « sani auucment se mal comporter »,
Il était cinq heures quand la bande quitta Ambert, prenant la route de Marsac. En s'en allant, les margandiers promettaient aux bonnes gens de revenir les voir avant un mois.
Au départ de ses hôtes, M. Lussigny s'était empressé de fermer à barres et à verrous toutes les « huisseries » du logis. Bien lui en prit. A nuit close, vint y frapper le contrebandier La Faies, celui auquel Mandrin avait fait restituer de l'argent sur les mouchoirs. Il était revenu, bride abattue, mais trouvant les portes barrées « il s'en retourna tout en jurant. »
Dans l'éghse d'Ariane, capitale de la baronnie de ce nom, se célébrait la grand'messe, le dimanche 13 octobre, quand les Mandrins arrivèrent « comme des lions enragés ». On a la déposition des « notables », où se traduit en termes pittoresques l'efïet que produisit cette bande farouche dans la petite ville. Les Man drins étaient au nombre de cent quinze.
Ils avaient « la figure la plus aiïreuse ».
Ils conduisaient soixante chevaux, dont chacun était chargé de deux ballots en sautoir, enveloppés de serpillières de toile et noués de grosses cordes. Le service divin en fut interrompu. C'étaient « des brigands, hérissés d'armes à feu ». Chacun d'eux avait une gibecière en bandoulière. Ils commencèrent par s'emparer de la place de la Halle pour y faire manger les chevaux, \ ainsi que de toutes les « avesnes » de la ville. Ils occu- ^ pèrent les cabarets, où il fallut les servir à leur fantaisie. Ils sacraient et tempêtaient ; ils déclaraient qu'ils étaient venus avec la résolution de massacrer ceux qui ne leur obéiraient pas. Les scènes connues se répètent : descentes chez les buralistes et les entreposeurs, obhgation d'acheter du tabac de contrebande^ promenade des malheureux débitants par la ville, de maison en maison, sous bonne escorte, afin de leur
faire emprunter les sommes exigées. Quand les nommés Mayet, Coppat et Douvreleur, marchands de tabac, représentèrent a que leur débit était très médiocre, qu'ils n'avaient point chacun trois louis à leur disposition », ce furent des jurements : on allait leur brûler la cervelle et incendier leurs maisons. Lés contrebandiers enfoncèrent les portes de leurs armoires, mirent sens dessus dessous leurs garde-robes, fouillèrent jusque dans leurs poches. Ils tirèrent dans l'intérieur de leura demeures des coups de fusils dont vitres et meuble» furent brisés. Chez Douvreleur, ils répandirent six livres de poudre sur la paillasse du ht, faisant le geste d'en approcher une mèche allumée ; chez Mayet, ils portèrent du chanvre et de la braise, avertissant d'ailleurs les habitants d'Ariane que s'ils s'avisaient de soutenir leurs débitants de tabac ou de sonner le tocsin, ils mettraient le feu à la ville. Puis, de maison en maison, la promenade des malheureux entreposeurs recommença.
Les contrebandiers les bourraient de la crosse de leura fusils, leur disant :
« Marchez, J... F..., pour nous fournir d'argent. Allons partout où il s'en trouvera ; car s'il en fallait pour nous faire pendre, vous en trouveriez d'abord. »
Enfin, en les traînant et en les maltraitant comme des criminels, ils firent ramasser aux sieurs Mayet père et fils 760 livres, à Douvreleur 1 000 hvres et 1 500 livres aux deux Couppat. Dans les boutiques, ils prirent les marchandises qui leur convenaient, « à prix de contrebandier ». Les débitants recevaient des ballots de tabac et des reçus signés cette fois « Monsieur Mandrin » ; car le jeune capitaine les fît écrire par l'un de ses hommes. Ils ne sont pas de son écriture.
Les Mandrins quittèrent Ariane à six heures du soir, pour atteindre le même jour encore la Ciiaise-Dieu,
OÙ ils régnèrent en maîtres, depuis leur arrivée, le 13 octobre sur les neuf heures du soir, jusqu'au lendemain, deux heures après-midi, qu'ils partirent, prenant la route du Velay. On voit ici encore la rapidité de leurs mouvements. Depuis Thiers jusqu'à la Chaise- Dieu, ils avaient couvert, en quarante-huit heures, une distance de cent kilomètres, en dépit des stations qu'ils avaient faites à Ambert et à Ariane. Un de leurs biographes écrira :
Hé ! qui me fournira des jambes Pour suivre ces chasseurs ingambes ?
Qu'ils vont vite et qu'ils tirent droit 1
Sur la route du Puy, entre Fix et Saint-GeneTx, Mandrin fut attaqué par un détachement des hussards de Lenoncourt. Les hussards de Lenoncourt furent mis en déroute et nos compagnons entrèrent en bon ordre dans la pittoresque capitale du Velay.
Ils s'y présentèrent le 16 octobre, sur les midi, devant la porte des Farges.
La ville du Puy n'occupait pas au xviii® siècle la même étendue qu'aujourd'hui. Elle laissait, en dehors de son enceinte moyenâgeuse, le rocher Corneille et la fameuse pointe d'AiguihIe avec sa vieille chapelle sous le vocable de Saint-Michel.
Les Mandrins longèrent les vieux murs de l'enceinte, à créneaux et à mâchicoulis, avec leurs tours d'angle, lourdes, ventrues, coiffées de toitures en champignons pointus ; ils avaient à leur droite la pointe d'AiguihIe, et arrivèrent à la porte Pannessac. Sous la voûte en arc brisé, ils engagèrent la longue file de leurs chevaux. Ils suivirent la rue Pannessac jusqu'à la rue du Consulat, où se trouvait l'entrepôt des tabacs tenu par M. Dupin. Les Mandrins étaient coiffés de leurs chapeaux à larges bords, il., avaient le corps enveloppé de grande
ihouppelandes qui laissaient passer le canon luisant des fusils ; leurs valets faisaient avancer à coups de bourrades les chevaux chargés de bennes et de ballots. « Ils avaient fait annoncer qu'ils ne feraient aucun mal aux habitants paisibles, mais que, sur leur parcours, on se gardât de mettre la tête derrière les volets eutrebâillés, qu'ils prendraient cette posture pour un danger ou une menace... Cependant, derrière les vitres, beaucoup de personnes regardaient le défilé. »
Le capitaine général des Fermes, M. Le Juge, avait fait garnir d'hommes et de munitions la maison d;: l'entreposeur ; il y avait installé tout un arsenal, fusils et munitions ; il avait fait monter des grosses pierres Rux étages supérieurs, pour en accabler les assaillants ; les grilles des fenêtres et les barres des portes avaient été visitées et renforcées ; vingt commis « y couchaient et y montaient la garde nuit et jour ».
Tandis que la majeure partie des contrebandiers se répandaient dans la ville en quête de logis, vingt ou trente d'entre eux gravissaient l'étroite ruelle montante où se trouvait l'entrepôt de M. Dupin.
Au moment où Mandrin et ses hommes arrivèrent en face de la maison, dont les portes aux fortes serrures et les lourds volets de bois étaient fermés, une fusillade, qui s'échappa d'ouvertures habilement ménagées, tua l'un d'entre eux, et en blessa plusieurs autres. L'un de ces coups de feu cassa le bras gauche à Mandrin lui-même.
La rue du Consulat est une ruelle traversière, large de quatre mètres à peine, qui grimpe au flanc du coteau où est construite la vieille ville. Les maisons, hautes de deux étages, se sont comme enflées dans la partie supérieure, en sorte qu'en s'élevant elles vont chacune se rapprochant de celle qui est en face ; elles ont des toits en appentis protégeant les murs contre la pluie ; et la liiince baiiùc de ciel clair, qui court au-dci^ui de la
rue, en est plus étroite encore. Jamais de ses rayons le soleil n'en vient blanchir les pavés. Jusqu'à nos jours, la rue a conservé l'aspect du temps ancien, avec ses portes larges et basses, l'archivolte en plein cintre garnie de ferrures Louis XV. Les fenêtres, à croisillons blancs, sont fermées par des volets pleins, en bois naturel, rabattus le jour contre le mur.
On imagine à quel point l'étroitesse de la rue favorisait la résistance organisée dans la maison de l'entreposeur.
Les contrebandiers font face à l'ennemi. Le gros de la bande, qui était dispersé en ville, accourt au bruit de la fusillade ; mais c'est en vain que les compagnons déchargent leurs armes. Les balles s'aplatissent aux murs et à peine parviennent-elles à percer les contrevents de bois plein.
On s'était procuré un lourd marteau de maréchalterrant avec lequel, à grands coups, on cherchait d'enfoncer la porte, sous la direction de Mandrin ; inutilement. Ce fut alors que l'un des Heutenants de celui-ci, nommé Binbarade, eut l'idée de grimper sur la toiture d'une maison voisine, suivi d'une quinzaine d'hommes, d'où il s'efforça, en démolissant une muraille de peu de résistance, de pénétrer dans l'entrepôt.
La fusillade continuait entre gâpians et contrebandiers, crépitanL du côté de la rue, et se répétant à présent en un écho bruyant au haut du toit. Le faîte des maisons voisines était garni de contrebandiers : on les voyait debout ou accroupis dans les gouttières. Leurs chapeaux à larges bords se découpaient en noir sur la clarté du ciel. Dans ce moment Binbarade fut blessé d'un coup de feu à la bouche, dont il eut une partie des dents fracassées ; un autre contrebandier, Bernard, dit la Tendresse ou le Grand Grenadier, eut également, tandis qu'il était sur le toit, la main gauche déchi-
CINQUIÈME CAMPAGÎÎE. 139
fée d'un coup de fusil tiré par les employés ; mais la résistance des employés, pris entre deux feux, ne tarda pas à faiblir. Une blessure reçue par leur chef, le capitaines général, fut le signal de la débandade. Douze gâpians lâchèrent pied ; peu après M. Le Juge, avec les six employés qui étaient demeurés auprès de lui, s'échappa de toit en toit, par les immeubles voisins. Quelques-uns des employés avaient été blessés. A peine Mme Dupin, la femme de l'entreposeur, parvint-elle à échapper en se sauvant de maison en maison.
On imagine la fureur des margandiers. Ils ne parlaient de rien moins que de promener les têtes du capitaine général des Fermes, de l'entreposeur et de sa femme, au bout de piques, dans les rues de la cité. j La maison fut saccagée, du grenier à la cave. I Dans la cave les compagnons trouvèrent du bon vin de Tavelle ; douze bouteilles de ratafia, quatre bouteilles de vin d'Alicante, dix bouteilles de vin de Xérès, vingt-cinq bouteilles de vin muscat, cinquante bouteilles de vin de Bourgogne, et quatre bouteilles id'eau de la Côte, la fameuse liqueur de la Côte-Saint- André, du pays de Mandrin, et pour laquelle celui-ci avait une prédilection particulière ; dans le cellier, du lard et des jambons et des saucisses : ils en firent leur irégal.
\ Quant au mobilier, dans le premier moment d'exaspération, on pensa à le mettre en pièces. Il parut plus pratique de le mettre à l'encan. Devant une table, plans la rue, l'un des Mandrins s'est improvisé comniissaire-priseur. La foule des acheteurs a été attirée au roulement du tambour. La gendarmerie même est arrivée pour veiller par sa présence à la bonne tenue de la vente. Au reste, durant tout le cours de cette §popée, la maréchaussée ne cessa de se montrer, visk-vis df nos contrebandiers, d'une correction parfaite.
140 LA CARlUERE DE MANDlllN.
Et se dispersent «r au vent des enchères » : ïe grand lit de Damas à la duchesse et le beau ht à la turque en satin bleu avec ses couvertures de laine de Ségovie et ses courtes-pointes en dentelle du Puy ; et le ht à niche de drap écarlate, et le ht à tombeau de cadis vert ; que d'autres hts encore sont vendus au plus offrant : la belle tapisserie en point de Hongrie et les tapisseries Bergame, les tableaux et les miroirs, les bahuts, les crédences, les chiffonniers et les guéridons; tous les livres de la bibhothèque.
Mme Dupin avait une garde-robe admirablement montée : une infinie quantité de chemises avec ou sans dentelles, une multitude de corsets, de tabliers, de camisoles et de mouchoirs; des cornettes de nuit, des bonnets piqués, des bonnets à dentelles, d'autres bonnets garnis de mousseUne. des manchettes brodées,' des manchettes rayées, des manchettes festonnées, des manchettes unies, des manchettes à dentelles ; et quelle quantité de coiffures ! coiffures de mignonnettes,^ coiffures à dentelles, palatines de dentelles, coiffes de mousseline, coiffes de gaze, coiffes de taffetas noir. Il y eut des contrebandiers qui, trouvant ces coiffes à leur goût, s'en parèrent en manière de cocarde à leur chapeau, gracieux trophée de leur victoire. Et toutes les robes de Madame : robes de cretonne brochée, robes de persianne, robes de cotonnade, robes de gros de Tours, robes de taffetas, robes de soie ou de satin, robes de gros de Naples ; une capote de camelot garnie de taffetas ; les jupes et les jupons : jupons de mousseline ornés de falbalas, jupons de bazin uni, jupons de coton, jupons de bourre de soie façon de Nimes, jupons de peluche, jupons de flanelle ; les manteaux de ht de damas, les manteaux de lit de satin blanc, les manteaux de lit de taffetas" garnis de blondes, c'est-à-dire de dentelles ; elles soaiiers à boucles d argent, à boucles de brillants,
les souliers glacés, les souliers de damas blauc, ies souliers de carton, les souliers d'étoffe de soie ; une boîte de toilette remplie de fleurs d'Italie, rubans, pompons, bracelets, colliers et autres ajustements de femme; et les habits de Monsieur ; puis, la garde-robe de Mlle Dupin, et celle de MM. Dupin fils. M. le capitaine-général des Fermes, qui avait organisé à l'entrepôt la résistance [des employés, fournit à cette vente sa belle épée à poignée d'argent, avec le ceinturon, sa redingote de drap bleu foncé, ses chemises et ses bonnets de nuit. Le linge et la batterie de cuisine, lesmeubles et les menus bibelots, tout y passa.
On croit voir la scène dans la ruelle étroite : les chevaux qui hennissent, les ballots empilés contre les murs, l'agitation affairée des contrebandiers, aux larges chapeaux de feutre noir, vendant à la criée les meubles et les bardes de M. l'entreposeur des Fermes, aux gens du pays, en sarraux bleus et chapeaux ronds, les femmes en bonnets blancs noués de rubans de couleur, en grosses jupes à pHs droits; tous se pressent autour des vendeurs ; — et les gendarmes, impassibles, veillent à ce que tout se passe régulièrement.
Dans les greniers on trouva un important dépôt de blé. Mandrin voulait l'enlever, quand on lui fit observer qu'il n'appartenait pas à l'entreposeur, mais à un bourgeois de la ville qui l'y avait mis en dépôt. Le bonhomme était là, suppliant qu'on lui laissât son bien. Mandrin y consentit ; mais il lui fit payer une amende de six cents livres, pour lui apprendre à se commettre avec les suppôts des Fermes.
Ce qui ne fut pas vendu fut brisé, détruit, mis en lambeaux. Les armoires furent éventrées, les portes enfoncées, les serrures fracassées, les faïences précieuses brisées en mille morceaux sur le parquet. Il ne resta d'intact qu;: quatre tonneaux dans la cave, encore deux
d'entre eux avaient-ils été vidés, les deux autres furent laissés à moitié pleins, après qu'une partie du vin en eut été répandue sur le sol.
Enfin, pour combler leur vengeance, les Mandrins voulurent incendier la maison, et déjà ils avaient fait démeubler un logis y attenant, qui courait le risque de brûler aussi ; déjà, et à quatre reprises, ils avaient allumé la chandelle, mais chaque fois ils avaient renoncé à leur dessein sur les prières d'une religieuse, une sœur de Saint-Charles, qui les suppliait, à mains jointes, de ne pas créer de nouveaux malheurs. 11 y avait chez ces hommes, jusque dans leurs plus violents excès, un fond de bonté réelle et que l'on pourra comparer avec celle de leurs adversaires.
Les Mandrins couronnèrent leur journée en se rendant, comme de coutume, aux prisons, afin d'en faire sortir les détenus pour désertion ou pour contrebande. Ils espéraient y trouver un des leurs, nommé Rochette, qui y avait été enfermé trois semaines auparavant ; mais on leur avait brûlé la politesse en transférant le prisonnier en lieu sûr et qui ne put être découvert.
Les contrebandiers sortirent du Puy durant la nuit du 16 octobre, pour arriver le lendemain à Pradelles, où ils obtinrent 2000 livres de l'entreposeur, pour prix de quatre balles de tabac. Des sommes diverses furent aussi extorquées des entreposeurs de Langogne, de Tence-en-Vivarais, de Saint-Didier-la-Séauve et de Bonnet-le-Château.
Les contrebandiers entrèrent dans Montbrison le 23 octobre, à onze heures du matin. Ils étaient 150 com* pagnons.
Mandrin allait trouver à Montbrison un receveur des Fermes, M. Baillard du Pinet, qui devait enfm être homme à l'attendre et à lui tenir tête. M. du Pinet su
comprendre Mandrin et lui parler, aussi lui devons-nous l'une des pages qui nous font le mieux connaître l'esprit du célèbre contrebandier.
Les Mandrins mirent donc pied à terre devant la maison de M. Pierre Baillard du Pin et, receveur du grenier à sel. Celui-ci, prévenu, s'était renfermé chez lui. Comme les contrebandiers se mettaient à heurter violemment à la porte et à menacer de tout briser, du Pinet leur dit de la fenêtre qu'il leur ouvrirait, s'ils lui promettaient de ne pas le tuer et de n'entrer qu'en petit nombre. Mandrin s'avança et lui répondit que, sur les deux points, il pouvait être rassuré.
La porte s'ouvrit et Mandrin entra, lui dixième. Il demandait au receveur 20 000 livres en échange du tabac qu'il allait lui livrer. Le receveur accueillit le bandit avec fermeté, mais avec politesse. Il l'introduisit avec ses compagnons dans son salon, où ils les présenta à sa femme, à sa sœur et à sa mère, nullement effrayées, et qui ne tardèrent pas à se mêler à une conversation commune. Celle-ci glissait d'un sujet à l'autre. Mandrin, qui avait le bras en écharpe, racontait comment il avait été blessé au Puy. Il souffrait beaucoup et demanda incidemment s'il ne serait pas possible de faire venir un chirurgien pour le panser. M. du Pinet se leva et donna ordre à un domestique d'aller quérir un chirurgien.
Dans ce moment. Mandrin était très las. Il était aiïaibh par le sang qui coulait de sa blessure. Mme du Pinet lui offrit de lui faire préparer un bouillon. Il accepta, et gracieusement la dame se rendit à la cuisine pour y recommander à la cuisinière de préparer ce bouillon avec soin.
L'auteur de la Mandrinade assista à la scène et la rapporte en ces vers burlesques, dans le style mis à la mode par Scarron :
3i4 LA CARRIÈRE DE MANTiRINc
Une dame, en fin cotillon,
Court aussitôt à sa cuisine,
Ordonner à sa Catherine
D'en mettre vite (un bouillon) sur le feu...
Notre poète — appelons-le « poète », puisqu'il écrit en vers — est frappé par le ton d'autorité de Mandrin, par son allure hautaine. Il ne daigne pas dire merci a l'accorte soubrette qui lui sert son potage.
De bon cœur dans ma peau j'enrage De voir, dans la fleur de son âge, Ce beau tendron au cuir poli Servir, sur un drap bien blanchi.
Ce bouillon à ce méchant traître, Qui, le prenant d'un ton de maître.
Ne lui dit pas : « Bien obligé. »
Cependant le domestique, envoyé à la recherche d'un chirurgien, revenait tout penaud. Il ne se trouvait pas de praticien dans tout Montbrison qui consentît à venir soigner Mandrin. Alors Mme du Pinet, qui décidément s'était prise de sympathie pour le « brigand », offrit d'aller elle-même se mettre en quête. L'un des contrebandiers, nommé « Chevalier », voulut l'accompagner, avec ses armes. « A la vue de mes armes disait-il, le chirurgien se décidera ; » et il sortit avec Mme du Pinet. Ce Chevalier n'était autre que le frère de Mandrin, Claude, qui avait alors vingt-trois ans. « Chevaher » était son nom parmi les contrebandiers. A Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, Claude avait exercé le métier de peigneur de chanvre. Il était de taille moyenne, plutôt petit. Il avait avec son frère aîné un air de ressemblance, un air de famille, des cheveux châtain clair tirant sur le blond, des yeux gris. Sa barbe était de la même couleur que ses cheveux. Il avait une johe figure.
Tandis qu'on était à la recherche du chirurgien, Mandrin, sensible à la sympathie qui venait à lui, se
laissait aller à confier le fond de ses pensées à M. du Pinet. « C'est un homme grand, froid dans la conversation, écrira le receveur du grenier à sel. Il convient qu'il fait un mauvais métier. » Mandrin s'excusait de l'avoir entrepris à force ouverte, sur les pertes que les Fermiers lui avaient fait subir dans son entreprise de Montpellier (l'affaire des mules). Comme M. du Pinet lui représentait que sa blessure avait besoin de repos, il répondait qu'il ne pouvait en prendre en France, mais qu'il serait bientôt en pays étranger, et que là il se reposerait. Les deux autres chefs parurent à M. du Pinet des jeunes gens qui étaient v sans grande qualité pour leur métier ». On a vu que l'un d'eux était Claude Mandrin, et le second François-Saint-Pierre, dit le Major, de qui il a déjà été question.
Les autres contrebandiers, qui étaient entrés et qui s'intéressaient peu à ces considérations d'un ordre général, « revenaient toujours à demander 20 000 francs au receveur ». Celui-ci pria alors Mandrin d'entrer seul avec lui dans son bureau. Il lui montra ses livres, lui justifia que sa recette ne s'élevait mensuellement qu'à 7 000 livres, qu'il payait dès que le mois était expiré. Dans le moment, il n'avait que 5 002 francs en caisse. Mandrin, qui entendait raison, lui dit alors qu'il le tiendrait quitte pour 6 000 livres, mais en le suppliant de lui garder le secret de cette concession, à cause de sa troupe, dont il ne faisait pas ce qu'il voulait. Comme il manquait 1 000 livres à M. du Pinet pour parfaire la somme. Mandrin lui dit qu'il les lui ferait prêter par le receveur des tailles, et il désigna quatre de ses compagnons qui accompagnèrent M. du Pinet chez M. Lecomte, le receveur. Le chirurgien étant enfin arrivé avec Mme du Pinet, Mandrin fut pansé.
Quand les quatre contrebandiers, qui, sur l'ordre de Mandrin, avaient ac<;ompagné M. du Pinet, virent que
celui-ci ne rapportait que mille livres, ils voulurent le forcer à rebrousser chemin. Mais le receveur leur dit que c'était le chiffre fixé par leur chef, et ils se calmèrent. L'argent sur la table, Mandrin voulut qu'on dressât de la transaction un procès-verbal réguher. On eut peine à trouver des officiers de justice, aucun notaire ne voulant se mêler de cette aventure ; enfin, le procureur du roi répondit à l'appel et rédigea un procès-verbal en présence de deux conseillers au présidial.
Comme Mandrin avait fait déposer dans la cour de l'hôtel des marchandises pour une valeur de20000 livres, il fallut remettre le surplus — vu qu'il n'emportait que 6 000 francs — sur le dos des chevaux. Il laissa douze balles de tabac et fit recharger le reste, qui consistait en flanelles et en indiennes, « au grand murmure et mécontentement de sa troupe ».
*tEn se retirant, Saint-Pierre et Ghevaher querellèrent leur chef de ce qu'il s'était contenté de si peu d'argent ; Mandrin répliqua qu'il savait ce qu'il faisait et qu'ils devaient se taire.
Durant ces opérations, une poignée de contrebandiers s'étaient rendus à la prison dont ils avaient enfoncé les portes à coups de hache. Ils en tirèrent dix-neuf détenus qui s'agrégèrent à la bande. Il est remarquable que le concierge de la prison, Simon Rajat, quand il fut interrogé sur l'invasion des bandits, déclara avoir entendu dire la veille à l'un des prisonniers, Louis Charlin, qui s'adressait à ses camarades :
« Réjouissons-nous, Mandrin est à Ghazelles. Il doit venir ce soir à Montbrison. Au demain, sur les dix heures, il viendra nous délivrer. »
Les Mandîins entrèrent ce même jour, mercredi 23 octobre, à Boën-sur-Lignon, vers les sept heures du soir. Dans la nuit du 23 au 24 octobre, à Villemontais, ils se séparèrent en deux corps, dont le principal, deux
cents contrebandiers commandés par le chef, traversa Roanne, au grand galop, le fusil haut, dans cette nuit du 23 au 24 octobre. Ils se dirigeaient sur Cluny. Les grosses tours romanes de l'antique abbaye bénédictine émergeaient des toitures rougeâtres. Les Mandrins entrèrent dans la ville, le 25 octobre, par les quinconces de tilleuls. A Cluny, Bernard dit la Tendresse ou le Grand Grenadier, qui avait été atteint d'un coup de feu au Puy, sur le toit de la rue du Consulat, s'arrêta, épuisé par sa blessure. Le malheureux y fut pris, le 28. On lui fit son procès et il fut rompu vif.
En quittant Cluny, vers Mâcon, l'horizon s'agrandit. Ce sont des plateaux inclinés, couverts de champs tondus, car les récoltes ont été faites ; vastes étendues de chaumes roussis au soleil. Les contrebandiers gravissent les cols de ces derniers contreforts des Cévennes ; à leurs pieds, du côté de l'Est, où ils se dirigent, les plaines de la Bresse, de la Dombes et du Dauphiné ; au loin surgissent des masses blanches, immobiles, les neiges des Alpes. Le route glisse vers le Sud, où se détachent, parmi les collines, des roches abruptes, taillées en dents de scie, les roches de Solutré et de Vergisson. La terre a des teintes d'ocre rouge, les sommets sont couverts de bruyères. La route coupe les vallons, elle grimpe les côtes, elle suit les ombrages de la petite Grosne. A mesure qu'on approche de Mâcon, les villages se multiplient. Mais les Mandrins ne pénètrent pas dans la ville ; ils passent la Saône en amont, le 26 octobre.
Sur la route de Pont-de-Vaux, les Mandrins s'avançaient en bon ordre quand vient à leur rencontre un postillon de grande maison. A leur vue, épouvanté, il tourne bride.
Le baron d'Espagnac, mestre de camp dans les armées du roi, avait pris une part importante à la victoire de Foatciioy, comme aide de camp du maréchal de Saxt
Il venait d'être nommé, le 16 octobre 1754, gouverneur militaire de la Bresse, du Bugey et du pays de Gex. Le siège de son état-major était à Bourg, d'où il devait diriger les corps de troupes placées dans le pays pour combattre les contrebandiers. En compagnie de son chef, le comte de Tavanes, gouverneur de Bourgogne et de Bresse, Espagnac parcourait, en chaise de poste, le pays où il allait avoir à exercer son commandement, i A sa grande surprise, il vit revenir le postillon — qui, ' selon l'usage, précédait sa voiture — dans un état d'elïarement qui lui laissait à peine l'usage de la parole.
Au fait, voilà que, au tournant de la route, débouchent une centaine d'hommes, sous les ordres du célèbre contrebandier.
Force fut au baron d'Espagnac de faire arrêter la voiture, de décliner ses nom et quahtés. Mandrin connaissait les hauts faits de Maurice de Saxe et considérait comme un honneur de pouvoir entrer en contact avec un officier qui avait été l'un de ses principaux auxiliaires^ Et il avait une faveur à lui demander.
« Une faveur !
— Je vous serais très reconnaissant, monsieur le mestre de camp, de vouloir bien passer mes gens en revue et de les faire manœuvrer pendant quelques minutes. »
Il ne s'agissait pas de refuser. Mandrin céda au baron d'Espagnac son propre cheval et il le suivit modestement Bur la monture d'un de ses hommes.
La revue se passa selon les règles militaires et l'aide de camp du maréchal de Saxe se déclara émer veillé de l'exactitude et de la rapidité qu'il avait constatées dans les mouvements de cette troupe d'éhte. Sans doute il exagérait.
Peu après, à Bourg-en-Bresse, Mme d'Espagnac recevait en un rouleau de carton, une étofïe des Indes de
1 impression la plus fine, dont M. le mestre de camp n'eut pas de peine à deviner la provenance.
Les Mandrins arrivèrent le 26 octobre à Pont-de-Vaux.
Après avoir mis en liberté un déserteur retenu dans les prisons de la ville, les contrebandiers se répandirent dans les cabarets, burent à leur coutume, payèrent de même et se gîtèrent pour la nuit.
Au sortir de Pont-de-Vaux, la route de Saint-Amour court en ligne droite, sur un plateau légèrement ondulé, dénudé et triste jusqu'aux premiers contreforts du Jura. Pays de fondrières : le chemin est défoncé par les pieds fourchus des bœufs dont il garde l'empreinte. En cette fm d'octobre, les pluies sont tombées et les valets sacrent et tempêtent en pressant les chevaux qui enfoncent dans la boue.
Les Mandrins traversent des forêts, au sortir desquelles ils quittent la Bresse pour entrer dans la région du Jura. Ils se dirigent vers l'Est, où l'horizon est fermé par un rideau de roches, aux teintes d'un gris violet. C'est le Revermont, creusé de ravins, bossue de collines Les ceps, serrés en phalanges, grimpent à l'assaut deg pentes, ou bien ils glissent et s'étalent dans des hémicycles, jusqu'au fond des cirques creusés en entonnoirs. Le long des crêtes, ils se profilent sur le ciel, ils entourent les celiiars qui se cachent sous les noyers séculaires, ils s'accrochent aux ronces des murgers, ils rampent et s'appuient sur d'énormes pierres qui affleurent le sol, ou qui sont posées verticalement, pareilles à des menhirs. Par Saint-Trivier-de-Courtes, les Mandrins arrivent à Saint-Amour-en-Gomté, le 27 octobre, avant le jour. Le jeune capitaine y fait panser sa blessure. Les contrebandiers y dînent et en repartent, après avoir rendu hbres les prisonniers incarcérés pour dettes dans les geôles du roi.
Saint-Amour est sur les confins de la Franche-Comté,
que nos compagnons vont traverser au galop ae leurs montures pour regagner la Suisse. Rapidement, par de courts lacets inclinant vers le Nord-Est, ils montent encore. Ils atteignent l'Oratoire des Quatre-Bornes. Ili ont devant eux de larges plateaux accidentés, avec des forêts et des landes pierreuses. Ils ne rencontrent plui que rarement un écart, une habitation cachée dans la verdure. Terre de dur labeur. Les vents de la montagne obligent les chaumières à se grouper en hameaux dans les coins abrités.
Les contrebandiers ont chevauché sur les hauteurs durant quelques heures et ils redescendent par Gray et par Loysia dans la paisible vallée du Surand. Ils égueyent la petite rivière. Sur les mottes, les ruines des vieux manoirs, le château d'Andelot, celui d'Orgelet. Ici les Mandrins dévalisent encore la maison d'un employé des Fermes et ouvrent les prisons. Ils franchissent l'Ain à Pont-de-Poitte. Sur leur droite apparaît Clairvaux, avec sa vieille église dressée sur un promontoire. A nouveau le chemin remonte, grimpe sur les rochers, monte encore, frôle des précipices et, au nord de Grillac, abandonne l'attrayant paysage, pour s'engager dans la montagne. Par une échappée on aperçoit encore Clairvaux, au Sud cette fois. A droite une vieille tour se profile, toute noire, sur le ciel clair. Nos compagnons atteignent les Petites-Chiettes (aujourd'hui Bonlieu), le premier village du Haut-Jura. La montagne devient menaçante, tant elle est proche, abrupte, hérissée de sapins énormes. Les nuages, en passant, se déchirent aux cimes. Les contrebandiers arrivent ainsi au col et au village même de la Chaux-du-Dombief, d'où ils descendent au Morillon, pour y franchir le pont du Dombief. Le paysage s'élargit. Le petit lac de Piatay dort au bord du chemin, près de la lisière d'une forêt de hêtres dont les branches dépouillées ont jonché le sol de leurs feuilles
rou3sies. Les feuilles brunes sont tombées sur l'eau des mares, qui en est couverte comme d'un tapis de vieux ::uir troué.
, Les compagnons se hâtent vers la frontière.
A Saint-Laurent, ils tuent encore un gâpian. C'était pour Mandrin comme un point fmal par lequel il croyait devoir clore chacune de ses campagnes.
La route s'engoufïre dans la forêt du Mont-Noir.
A l'opposé du col de la Savine, sur le haut d'un cirque élevé, la commune des Rousses éparpille jusqu'à la frontière suisse ses chalets capitonnés de neige. Le village est tout bondé d' « employés » qui se sont terrés à l'approche des Mandrins. Le village est triste à cette altitude de 1 200 mètres, avec ses terres froides, rebelles à la culture, sous les crêts dénudés qui l'entourent. Il est environné de lieux-dits aux appellations sinistres, le Goulet de l'Enfer, la Malcombe, le Cimetière aux Bourguignons, le chalet du Massacre ; et, planant au-dessus des cimes avoisinantes, la sombre Dôle, à la coupole aplatie, pelée comme un crâne de vautour. C'est la route la plus élevée du Jura. Elle en longe à présent la dernière chaîne, près des sommets. A travers les forêts, trouées de clairières, la Dôle se dresse sur la droite. On la voit par échappées, au fond desquelles les carrés de neige, |au milieu des pâturages, ressemblent à des linges éten- Idus. Les contrebandiers s'engagent dans le col de la [Faucille. Menaçants, au-dessus de leurs têtes, des groupes de rochers et de sapins énormes. A l'extrémité du passage, dans le large triangle formé par son évasement subit, brusquement la Savoie et une partie de la Suisse apparaissent à leurs yeux ; le croissant du lac . Léman se dessine au centre du paysage, depuis les i lointains indécis du Valais jusqu'à la pointe où Genève s'étale comme une plage rocailleuse dans son cadre de montagnes.
Le 28 octobre, par les Rousses et le col de la Faucille, les Mandrins sont ainsi rentrés en Suisse, d'où ils étaient partis le 4 octobre précédent. Dès le 29 octobre, on signale Mandrin avec sa troupe, « au nombre d'environ deux cents », dans les environs de Nyon et de ^lorges. La bande se partagea entre Coppet, Nyon et RoUe, sur les bords du grand lac bleu. Le 2 novembre, Mandrin était à Carouge, village sur la frontière qui sépare la Savoie de l'État de Genève, à deux portées de fusil de cette dernière ville, mais en Savoie.
Durant cette cinquième campagne, qui vient de se dérouler en trois semaines, du 4 au 28 octobre 1754, le jeune capitaine — que Voltaire, son voisin, va appeler « le plus magnanime des contrebandiers », — franchit avec sa troupe plus de deux cent cinquante lieues. Quelle fougue ! quelle activité ! quelle énergie et quelle présence d'esprit I II a le don de tout prévoir et de tout organiser. Ce sont les qualités essentielles des grands chefs mihtaires. Que de difficultés il a écartées, — au point que jamais une difficulté ne lui a barré le chemin. En ce cerveau rudimentaire, on trouve, comme un don naturel, le génie stratégique qui assure les marches et donne une connaissance instinctive des conditions géographiques d'un pays traversé pour la première fois.
« Ce Mandrin a des ailes, écrit encore Voltaire, il a la vitesse de la lumière. Toutes les caisses des receveurs des domaines sont réfugiées à Strasbourg. Mandrin fait trembler les suppôts du fisc. C'est un torrent, c'est une grêle qui ravage les moissons dorées de la Ferme. »
« Le peuple aime ce Mandrin à la fureur, ajoute Voltaire. Il s'intéresse pour celui qui mange les d-^""gcurs de gens... a
{Novembre M 6 A.)
A peine nos compagnons furent-ils rentrés en Suisse et en Savoie, que le gouvernement français réclama l'extradition de Mandrin et de son ami Bélissard, « coupables de crimes atroces ». Comme l'écrivait le contrôleur général, Moreau de Séchelles, au ministre des Affaires étrangères, Rouillé: « Il serait à souhaiter que l'on fît un exemple de cet homme (Mandrin) dont le nom n'est déjà que trop célèbre. »
Il n'était bruit que de lui. Déjà naissaient à son sujet mille et mille légendes qui sont venues jusqu'à nous. Arrivait-il qu'on arrêtât quelqu'un : c'était Mandrin ; parlait-on d'un audacieux coup de main : il était l'œuvre de Mandrin. On avait vu Mandrin partout, il avait été partout. De là cette infinité de gobelets dans lesquels il a bu, de bottes qu'il a chaussées, de fers dont sa jument a été ferrée, de pièces d'indiennes dont il a fait présent à des dames de château, et de pistolets et d'épées dont il a exterminé les « suppôts » de la Ferme, reliques conservées comme des fétiches dans tous les coins de la France. « La mode est venue, écrit encore l'abbé d'Aurelle, de faire sortir les Mandrins comme des champignons du bein de la terre. »
àlANDRIM. Il
Les portraits, que les graveurs de Paris et de Lyou avaient tirés de sa figure, « le mettaient dans le rang des personnages célèbres ». Il s'en débitait beaucoup plus d'exsmplaires que de celui du feu maréchal de Saxe, le vainqueur de Fontenoy. « Les Savoyards les vendaient en montrant la marmotte. » La police dut intervenir.
Mandrin arriva à Carouge avec Binbarade. Ils y restèrent à soigner leurs blessures, du 2 au 9 novembre 1754.
Le jeune contrebandier avait envoyé quérir à Genève l'un des meilleurs chirurgiens de la ville, en disant « que si on était assez hardi pour arrêter son homme, il mettrait le feu aux maisons de campagne des Genevois et qu'il trouverait bien le moyen de prendre un magistrat dont la vie lui répondrait de celle de son homme ». Notre bandit ne fit d'ailleurs pas bon ménage avec ce chirurgien, car comme son bras continuait d'enfler il le soupçonna de chercher à l'empoisonner. « Ses emportements engagèrent son hôte à faire avertir le chirurgien de ne plus revenir le panser. C'est, dit-on, ce qui a fait prendre à Mandrin le parti de quitter Garouge », écrit le résident de France à Genève, en date du 13 novembre. Mandrin alla à Fribourg pour achever de s'y faire guérir.
Il a déjà été question de cet aubergiste de Garouge, nommé Gauthier.
Il avait une assez grande fortune et prêtait de l'argent aux contrebandiers qui ne disposaient pas des r; 3S0urcc3 nécessaires pour acheter des chevaux et des c rmes. Au retour de leurs expéditions, les compagnons le remboursaient avec intérêt. Les coniptes s'apuraient régulièrement.
Quand il ne logeait pas chez Gauthier, Mandrin était à cette époque chez Rochard, aubergiste à Plan-les- Ouattes, paroisse de Saint-Julien, à une demi-lieue de Genève, également sur territoire de Savoie. Il metUùt chez lui une partie de son argent en dépôt. Dans une des
salles de l'auberge, il avait tout un arsenal de fusils, de gibecières et d'armes diverses.
Mandrin et ses hommes étaient très bien vus en Savoie. L'ambassadeur français à Turin en écrit au chevalier Ossorio : « La dépense qu'ils font dans les villages et l'exactitude avec laquelle ils paient à hautprix les denrées qu'ils consomment leur rendent les paysans favorables, »
Le séjour des contrebandiers à Carouge était devenu une des curiosités du pays. Les touristes « poussaient jusque-là » afin de les y voir. Pour se rendre en Suisse, les Mandrins guéaient la rivière d'Arve. Ils la traversaient de nuit, avec précaution. Après avoir fait un quart de lieue sur les terres de l'État de Genève, ils gagnaient le Chablais, passaient le lac, et allaient faire leurs emplettes de tabac à Neufchâtel. De Genève, on pouvait les apercevoir marchant dans la campagne par files de quatre-vingts à cent hommes, avec des ballots de tabac suisse posés en sautoir sur leurs montures.
Le 16 novembre 1754, Mandrin était revenu à Garouge. « Mandrin et sa troupe, écrit M. de Montperoux, occupent cinq à six lieues où ils se répandent. Ils y dépensent dans les plaisirs de la bonne chère l'argent qu'ils ont rapporté. »
La ville de Ghambéry était toute bondée de contrebandiers. En Novalaise, ils constituaient la partie la plus importante de la population active. Montperoux l'écrit à son ministre : « Il est certain que toute la Savoie est pour les contrebandiers. » Quand, d'aventure, les troupes du roi de Sardaigne arrêtaient quelques-uns de nos compagnons, le Sénat de Savoie s'opposait à leur extradition et, au besoin, les faisait évader.
Le roi de Sardaigne n'avait d'ailleurs dans tout le pays qu'un unique régiment de dragons ; encore, quand il s'agissait de courir sus à des contrebandior^ ' t'^iKiit-il à
le mettre en mouvement. Dans les estaminets du Pontci e-B eau voisin, dragons Sardes et Mandrins trinquaieni en francs camarades. Mandrin se montrait partout ouvertement. Le 22 novembre 1754, il fut aux noces d'un des hommes de sa bande qui se célébrèrent publiquement à Yenne, avec fifres, tambourins et violons. Il venait souvent à Groisy-en-Bornes, où il avait un dépôt de marchandises. Il y était reçu en bienfaiteur du pays. « Les meilleurs mets lui étaient réservés, le meilleur fourrage était pour ses chevaux ; chaque maison faisait avec joie des préparatifs pour loger quelqu'un des siens. »
Et comme Rouillé, ministre des Affaires étrangères, s'en plaignait auprès du comte de Sartirane, ambassadeur sarde à la Cour de France, l'ItaHen répondait finement :
« Je puis assurer à Votre Excellence que le roi, mon maître, a envoyé en Savoie les ordres les plus précis afin que l'on fasse tout son possible pour arrêter ce chef de contrebandiers ; malgré cela, il n'est pas étonnant que Mandrin se montre en Savoie, puisque de temps en temps il fait de semblables apparitions dans les villes de France. »
Mandrin était aimé des Dauphinois comme il l'était des Savoyards. « Les habitants du Dauphiné, écrit La Morlière, favorisent les contrebandiers. Les gens de naissance eux-mêmes et ceux qui sont en charge leur donnent des avis pour les garantir des mesures que les troupes du roi prennent contre eux. »
Mandrin profitait de son séjour en Suisse et en Savoie pour préciser et pour compléter l'organisation de sa bande. Il faisait des recrues auxquelles il donnait 300 livres d'engagement et une solde d'un écu par jour. Les bénéfices des expéditions étaient régulièrement répartis entre les chefs, c'est-à-dire entre ceux qui partaient avec chevaux, valets et marchandises. Il arrivait parfois i
qu'un chef engageât dans une expédition des chevaux, diîs valets et des marchandises, sans y prendre part luimême. Il n'en touchait pas moins un « dividende », proportionnellement moindre, il est vrai. Enfin il se trouvait des négociants pour placer leurs fonds dans les expéditions contrebandières, qui devenaient, par leur régularité, de véritables opérations commerciales.
Le ministre de la Guerre écrit à cette époque que les chefs contrebandiers ont adopté un costume vert, un costume semblable à celui que portaient les capitaines commandant les brigades de gâpians aux ordres des fermiers généraux. Mais Mandrin, à qui répugne toute dissimulation, continue de se vêtir d'un costume voyant ; c'est son habit gris-perle à boutons de cuivre brillants, sa veste de panne rouge, son grand manteau écarlate et son chapeau de feutre noir festonné d'or. Il se montrait ainsi en Savoie, toujours escorté « comme le roi ou la reine des guêpes », d'un détachement de six gardes, que l'on nommait ses canonniers.
Nos compagnons mettaient une attention extrême à être toujours exactement informés des mesures prises contre eux en France.
De son côté, le gouvernement français cherchait à être tenu au courant des faits et gestes, et surtout des projets de nos compagnons. Il insiste auprès de son résident à Genève pour qu'il tienne la main à l'organisation de ce service.
Montperoux écrit encore :
Un officier suisse, M. de Georgy, « capitaine dans Fischer », c'est-à-dire dans le régiment commandé par M. de Fischer, consentit à se rendre en Suisse et en Savoie, aux gages du gouvernement français, a pour éclairer les manœuvres des contrebandiers ».
Du premier jour, Georgy fit preuve d'un grand zèle, t il niL' paraît, écrit Montperoux, que l'officier de Fischer
se conduit avec beaucoup d'adresse. Il a introduit parmi les contrebandiers un homme dont il est sûr, qui risquera même d'entrer dans leurs troupes. Cet officier veut hasarder d'avoir une entrevue avec Mandrin et même de faire quelques marches avec sa troupe. Je crains qu'il ne risque trop avec des gens qui se vengent au premier soupçon. »
Georgy arriva à ses fins. « Il a arrangé un rendezvous avec Mandrin, par le moyen du gentilhomme savoyard qui s'est attaché à ce malheureux. » Le 1^ décembre, Mandrin arriva à Garouge avec deux ou trois de ses hommes. Il en fit prévenir Georgy qui s*y rendit sur-le-champ.
Notre capitaine dans Fischer reproduit fidèlement la conversation qu'il eut avec le chef des contrebandiers, et Montperoux la mande à son ministre. Le bandit lui fît très bon accueil. Georgy avait l'accent étranger et feignit d'être au service de la reine de Hongrie, Marie- Thérèse ; il fit espérer à son interlocuteur qu'il parviendrait, en utilisant ses relations, à le faire entrer dan» l'armée autrichienne. Devenir un soldat était le rêve de Mandrin, qui goûta cette proposition et offrit tout l'argent nécessaire à mener ce projet à bonne fin. Georgy demanda trois semaines pour la réponse, « comptant profiter de ce temps pour s'immiscer dans la confiance du contrebandier. »
Cependant Mandrin eût préféré prendre service dans l'armée française. Il fit lire à Georgy une lettre que lui aurait écrite le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, a Après lui avoir fait voir la fin honteuse qui l'attendait, cette lettre lui promettait sa grâce. » Néanmoins, ajouta Mandrin, je n'ai pas trouvé assez de sécurité dans ces assurances. Il avait raison ; c'était un piège qui lui était tendu pour le faire tomber dans un guet-apens. .
J'aime ma patrie, dit-il encore, et je ne crois pas*
avoir manqué au roi en m'en prenant aux fermiers généraux. »
Puis il lui conta comment les Fermes lui avaient fait perdre 40 000 livres au temps où il avait son entreprise de mulets dans l'armée d'Italie.
« Je serais prêt à quitter le métier que je fais si je pouvais espérer que le roi me fît grâce. «
Mandrin laissa à Georgy son adresse, à Plan-les- Ouattes.
Quand le comte d'Argenson apprit l'espoir dont le jeune contrebandier s'était bercé, d'obtenir peut-être son pardon, il protesta vivement. Il travaillait dans ce moment avec Bouret d'Érigny à le réduire par d'autres moyens.
L'épopée que Mandrin avait tracée en quelques mois, et, plus encore, sa popularité grandissante, commençaient- à émouvoir la Cour de France et les fermiers généraux. Le 12 novembre 1754, Louis XV renouvelle ses ordonnances contre les contrebandiers. Bouret d'Érigny se multiplie. Il parcourt les frontières de la Suisse et de la Savoie, se met en rapports avec les officiers qui y sont installés, leur trace une ligne de conduite contre l'ennemi commun. Il correspond avec l'ambassadeur français auprès du roi de Sardaigne. Il installe au Pontde-Beauvoisin un contrôleur général des Fermes, qui est en même temps subdélégué de l'intendant du Dauphiné; ce contrôleur, M. le Roux de la Motte, a mission d'organiser l'espionnage parmi les contrebandiers et de leur dresser des embûches.
La Morlière est toujours au Pont-de-Beauvoisin, à la tête de ses argoulets. Depuis le 16 octobre 1754, d'Espagnac est installé à Bourg-en-Bresse, muni d'ordres semblables.
Vis-à-vis des Mandrins, le rôle des argoulets de La Morlicru ot celui des compagnies placées sous les ordres
du baron d'Espagnac devaient avoir un caractère sur tout défensif. L'ofïensive était réservée à un corps d*élite, aux chasseurs de Fischer. Jean-Christian Fischer, d'origine allemande, peut-être alsacienne, était venu comme palefrenier dans la suite du maréchal d'Armentières. Il s'était distingué au siège de Prague, où le maréchal avait remarqué son activité et sa bravoure. De sa propre initiative, Fischer avait commencé d'y former un corps de troupes légères. Le 1^^ novembre 1743, celui-ci ne constituait encore qu'une compagnie, laquelle s'était progressivement accrue, jusqu'à former huit compagnies d'infanterie et huit de cavalerie. Les chasseurs de Fischer se distinguèrent particulièrement en 1747, au fameux siège de Berg-op-Zoom. Ils comptaient alors quatre cents chasseurs à pied et deux cents à cheval, presque tous alsaciens. Ils avaient la réputation d'être des soldats particuhèrement résolus et braves.
Leur uniforme était entièrement vert, du moins pour l'infanterie. La cavalerie conservait la veste verte, mais recouverte d'une pelisse rouge, les culottes rouges, le bonnet noir avec plume et cocarde blanche et la shabraque rouge ornée aux coins de trois poissons jaunes — (allusion au nom de Fischer : pêcheur). L'équipage du cheval était rouge également avec trois poissons de laine jaune.
En 1754, Fischer, a la tête de ses chasseurs, avait le rang de lieutenant-colonel. Le baron d'Espagnac lui rendra ce témoignage :« C'est un des officiers les plus intelhgents que je connaisse et toujours occupé de ses devoirs. Sa vigilance, son exactitude, les peines infatigables qu'il se donne et une bravoure décidée le rendent digne de tout intérêt. »
On plaça les « Fischer » à Cuiseaux, petite ville de Bourgogne, sur la route de Bourg à Lons-le-Saulnier, et doiiiinaut la région. De là, soit que Mandrin rentrât en
France par les Rousses et le pays de Gex, soit qu'il y rentrât par le Bugey, il devait être atteint, à l'issue des gorges ou au passage de la Loire. Fischer avait ordre « de poursuivre sans relâche et d'attaquer les contrebandiers partout où il les rencontrerait ».
Le régiment de Montmorin à Belley, celui d'Harcourt en Franche-Comté, et, en Bourgogne, le régiment de Champagne complétaient ce système de défense contre les Mandrins. On garnissait de troupes les pays que le contrebandier avait parcourus. Le régiment de Maugiron avait la mission de protéger le Forez et le Beaujolais; deux compagnies prenaient leurs quartiers à Villefranche, une autre à Charlieu, une quatrième à Montbrisoa, d'autres à Neuville-sur-Saône, à Belleville-sur-Saône, à Feurs. Des garnisons étaient mises à Trévoux, à Montmerle, à Thoissey. Et des postes de garde étaient établis sur tous les points qui commandaient les routes du pays. Il en était de même dans le Dauphiné.
Le comte de Tavanes, lieutenant général pour le roi en Bourgogne et Bresse, ordonnait d'interroger tous ceux qui se présenteraient pour entrer dans les villes, de s'enquérir de leur identité, de se renseigner sur le but de leur voyage. Ceux qui paraîtraient suspects devaient tout aussitôt lui être signalés.
Un épisode raconté par le chevalier d'Arceville indique la panique dont Mandrin avait rempli tous les esprits. En ce mois de novembre 1754, un gentilhomme de la frontière se maria. Les paysans du lieu, selon la coutume, accompagnèrent en signe de réjouissance la cérémonie de joyeuses mousquetades. Au bruit, la plus vive alarme gagne les postes de gâpians, alarme qui se répand en s'exagérant encore. Tous l^ - corps de troupes sont mis sur pied. Le duc de Randan, gouverneur de la Franche-Comté, croit tout perdu ; des escndrons de dragons arrivent en toute hâte. Ils trouvent des
paysans qui chantaient et buvaient à la santé des jeunes époux.
Le 4 décembre 1754, du Pont-de-Beauvoisin, La Morlière donnait avis que les contrebandiers avaient abandonné les rives du Guiers vif et étaient remontés du côté de Genève. Le 6 décembre, il signale leurs rassemblements au-dessus de Chambéry et du côté d'Aixen-Savoie. Le 7 décembre, M. de Montperoux reçoit avis que Mandrin se dispose à marcher, qu'il a quitté le voisinage de l'Écluse « et qu'il a pris son fusil à deux coups ». Pour cette campagne d'hiver, un grand nombre de curés savoyards, en dépit des admonestations épiscopales, ont mis à sa disposition les chevaux qu'ils possédaient.
Mandrin est à Nyon le 9 décembre avec dix-huit hommes. Il compose sa troupe de 90 hommes d'élite, sans compter les valets. 11 n'a plus avec lui d'autres chefs de bandes momentanément associés à son entreprise ; il commande immédiatement à tous ses compagnons. Un des contrebandiers les plus importants de ce temps, le plus important après Mandrin lui-même, Joseph Bertier, dit le grand Joseph ou le grand Benoît, qui l'avait suivi dans la campagne précédente, reste auprès de lui pour le seconder. Il était tailleur d'habits et cabaretier au Pont-de-Beauvoisin, demeurant sur la place. Il était l'un des principaux propriétaires de la paroisse de Domessin.
On s'attendait à voir Mandrin se jeter en Alsace, mais, subitement, par 1© col de Saint-Cergues, il pénétra en Fianche-Gomté.
{15 décembre-26 décembre 1734.)
Mandrin pénètre en France par la vallée de Joux. — Engagement avec les cavaliers d'Harcourt à Mont-sous- Vaudrey. — L'entreposeur de Seurre en Bourgogne : Mandrin lui confie ses marchandises. — La prise de Beaune et celle d'Autun. — Combats de Gueunaud et de la Sauvetat. — Les Mandrins se dispersent. — Leur chef revient en Savoie par le Vivarais, la Provence et le Piémont.
Mandrin pénètre en Franche-Comté dans la nuit du 14 au 15 décembre, en contournant les Rousses, où les brigades de gâpians semblent dormir sous la neige Par un brusque crochet vers le Nord, il s'engage dans la vallée de Joux. Il va avec ses hommes à toute vitesse. L'aurore s'est levée très pâle ; elle met des tons de cuivre
1. Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de Mandrin.., pard'Arceville, publ. dans Mandrin et les contrebandiers (Paris, 1911, in-8°, p. 127-45. — Harold de Fontcnay, Mandrin et les contrebandiers à Autun (extrait des Mémoires de la Société éduenne) ; Autun, 1871, in-8» de 44 pages. — Henri Bouchot, Mandrin en Bourgogne (extrait du Cabinet historique) ; Paris, 1881, in-8» de 32 pages. — Ant. Vernière, Courses de Mandrin (extrait de la Reore d'A»t;er<7ne) ; Clermont-Ferrand, 1889, in-8» de 98 pages.— Ul. Rouchon, Les Exploits de Mandrin dans la Haute-Loire (extiail du Pays Cévenol) ; Privas, 1905, in-8» de 123 pages-
clair sur la blancheur du paysage, car la neige est tombée toute la nuit. Les chevaux y enfoncent jusqu'aux jarrets ; mais ils sont frais et dispos, et, pressés par leurs cavaliers, avancent rapidement.
La neige est si blanche, qu'elle noircit par contraste le ciel, les lacs, l'Orbe aux eaux d'un bleu-saphir, et les rochers à pic, tous les coins où elle n'a pu s'étaler.
Les margandiers vont vite : déjà ils sont devant Pontarlier. La ville développe sur une seule hgne ses maisons sombres aux toits aigus. Ils la laissent sur leur gauche.
Après avoir franchi un petit afïluent du Doubs, le Drugeon, la file des chevaux, en une longue caravane, s'enfonce dans les forêts, où des touffes très denses de houx font éclater leur feuillage taché de sang parmi les branches dépouillées des grands hêtres. Les tailUs de chênes semblent en métal mat, en bronze clair ou en cuivre. On descend toujours, la neige est moins épaisse; c'est la fin des plateaux. Les Mandrins s'engagent dana les gorges de la Loue. La route, taillée dans le roc, tourne en lacets. Les rochers, aux teintes chaudes, dressent des hémicycles de murailles au sommet desquelles brille la neige. A leurs pieds la Loue se brise en écume. Les contrebandiers sont au nombre de quatrevingt-dix, Mandrin, Broc et Saint-Pierre montent des chevaux qui ont selle etétriers, les autres ne portent que pes bats ou des batines, auxquelles sont attachées des cordes pour appuyer les jambes des cavahers. Au centre de la troupe, plusieurs arquebuses à crocs, portées à dos de cheval forment l'artillerie de la petite armée. Elles ont été cédées naguère au contrebandier par la fille d'un . gentilhomme Dauphinois, en échange de quelques aunes de mousseline.
A partir de Mouthier-Haute-Pierre; la Loue coule Bur du cailloutis blanc, avec un joli murmure. Un soleil pâle, un rond de papier jaune collé sur la ten*
ture du ciel gris clair, un plat soleil d'hiver éclaire |de sa frêle lumière la marche rapide des contrebandiers. |Le 15 décembre au soir, les Mandrins couchent à trois lieues de Besançon. Il fait un froid de loup.
Une fois de plus, par la hardiesse et par la rapidité de ses mouvements, le jeune contrebandier a surpris et déirouté ses adversaires. Le duc de Randan, lieutenantgénéral en Franche-Gomté, en écrit à son collègue de (Bourgogne, le comte de Tavanes :
« Les contrebandiers n'ont point passé aux Rousses ; mais leur entreprise n'en est pas moins surprenante. Ils ont fait un crochet pour éviter les postes, ont percé dans un endroit, où, faute de troupes, il n'y a point de chaîne, et, ce qui est incroyable, ils sont arrivés jusqu'aux portes de Besançon, sans que le directeur des Fermes ait eu un seul avis. »
Le ministre de la Guerre, en sa réponse à la lettre du noble duc, ne peut s'empêcher de montrer sa mauvaise humeur. On a été trompéparun espion des Fermes et l'on a eu tort de se fier à cet « imbécile » — quelle expression, M. le comte d'Argenson ! — au Heu de suivre les avis du baron d'Espagnac, annonçant que les contrebandiers remonteraient par les Rousses, pour se faire un passage au-dessus de la ligne des postes étabhs à Saint-Claude.
Le duc de Randan, gouverneur de la province, se transporta immédiatement à Dôle, où, comme le note le chevalier d'Arceville, l'appelaient « des intérêts très chers » ; intérêts représentés par une jeune personne de qui les yeux lui paraissaient les plus beaux du monde. A Dôle, dans le salon de la baronne de P... se tint un grand conseil^de guerre, « où tous les plus notables, ainsi que le commissaire des guerres, le trésorier et quelques dames assistèrent. »
« La baronne, poursuit M. d'Arceville, opina d'abord pour garder toutes les troupes dans la ville afm de la
préserve.- des pires malheurs et ce danger fit une si grande impression sur lee dames de l'assemblée que quelques-unes s'évanouirent. Cet avis allait donc être suivi, si Mlle de..., dont l'autorité et la suffisance étaient pleinement reconnues depuis qu'elle avait pris en mains les affaires du duc, n'en avait proposé un mitoyen qui, conservant pour celui de sa tante la déférence qu'elle lui devait, faisait en même temps beaucoup d'honneur à sa prudence. Cet avis fut de garder une partie des troupes dans la ville pour la défendre et d'envoyer le reste à la suite de l'ennemi. Chacun y applaudit, avec toute la bonne grâce qu'on accorde d'ordinaire au crédit et à la faveur, et il fut décidé qu'on attendrait que toutes les troupes qui étaient en chemin fussent arrivées pour ne pas compromettre, avec deux cents chevaux seulement, l'honneur des armées du roi et d'un commandant de province et de plus duc et pair, et qu'en conséquence on ne partirait que le lendemain de grand matin. Pendant cette délibération faite si à propos, Mandrin, qui n'y entendait pas tant de finesse, cheminait avec célérité pour mettre entre les troupes et lui le plus d'intervalle qu'il pourrait. »
Le duc de Randan finit par mettre en campagne 150 dragons de Beaufremont, 120 cavaliers d'Harcourt, 50 cavaliers de Fumel, 60 cavahers de Moutiers, 100 carabiniers et deux compagnies de grenadiers de Gourten. « Les bandits, disait-il, seront enveloppés. » Le commandement supérieur de ces troupes fut attribué au marquis d'Espinchal. De son côté, M. de Rochebaron, gouverneur de Lyon, mobilisait un détachement des volontaires de Flandre et un corps de dragons établi à Saint-Étienne; en outre, il donnait ordre à Fischer, cantonné à Pont-de-Vaux, de se lancer avec ses chasseurs dans une poursuite sans relâche, jusqu'à ce qu'il eût exterminé le dernier des Mandrins. Enfin, du Sud, partait
un fort détachement de volontair-es de Flandre, sous le commandement d'un officier basque, le capitaine Pierre Diturbide-Laire, pour prendre les margandiers à revers.
De Besançon, après avoir fait un brusque crochet par Arbois, Mandrin arriva avec sa troupe, dans la soirée du 16, à Mont-sous-Vaudrey, à quatre lieues de Dôle, où les compagnons s'arrêtèrent pour prendre nourriture dans une grosse ferme. Passent les cavaliers d'Harcourt. Ils ont mis l'épée au clair ; les Mandrins, avertis par leur sentinelle, ont pris leur carabine. Une première décharge meta terre l'un des hommes du roi, en blesse deux autres et les cavaliers d'Harcourt de prendre la fuite, en abandonnant le corps de leur camarade, que les contrebandiers dépouillent de ses armes, de son habit, de son chapeau et de son manteau. Jusqu'à ce jour Mandrin avait évité de s'attaquer aux soldats du roi, pour ne s'en prendre qu'aux gâpians, c'est-à-dire aux gens de la Ferme ; mais du moment où l'armée réglée était mobiUsée contre lui, force lui était, pour se défendre, de se tourner aussi contre elle.
Les Mandrins entrèrent à Seurre sur la Saône, « petite ville du duché de Bourgogne », le 17 décembre, vers les cinq heures du soir. Le contrôleur, M. Raudas, dénombre leur troupe : une centaine d'hommes bien montés. Chacun d'eux a son fusil à deux coups, deux pistolets à la ceinture « et un autre dans l'aile du chapeau ». Mandrin commença par faire pubUer une proclamation aux habitants pour leur dire « de ne point interrompre leurs travaux ». « Loin que le peuple fût l'objet de ses expéditions, il prenait ses intérêts ». Aussi bien, bourgeois et artisans, a en gens raisonnables », pour reprendre l'expression de M. le procureur au parquet de Roamie, n'eurent garde de se mêler de ce qui ne les regardait pas. Suivant son habitude, Mandrin commença par se rendre cliuz !'-;.i^;i.*;joiuur des tabacs. Il tira do lui ?000 livres
en échange de quelques bennes et d'un reçu signé « le capitaine Mandrin ».
Cet entreposeur avait l'air d'un brave homme.
On a vu précédemment comment Mandrin, pour répondre aux fermiers généraux, qui faisaient interdire au pubhc de lui acheter ses marchandises, les avait obligés eux-mêmes, eux, les fermiers généraux, par rintermédiaire de leurs entreposeurs et de leurs buralistes, à se faire ses principaux clients ; — le voici, avec ses compagnons, marchands à cheval qui traînent derrière eux une quantité énorme de tabac et d'étoffes, poursuivis bride abattue par les cavaliers du roi. A ce danger nouveau, Mandrin pare par une combinaison nouvelle.
De même qu'il avait récemment mis en dépôt ses fusils chez les gendarmes de Rodez, pourquoi ne placeraii>il pas ses marchandises de contrebande dans les magasins mêmes des fermiers généraux? L'entreposeur de Seurre lui inspire confiance : il va donc abandonner à sa garde toute sa contrebande, 146 ballots. L'allure de sa troupe, traquée par les « royaux », en sera allégée, et, dans les villes où il passera, au lieu de livrer directement ses marchandises aux représentants de la Ferme, il leur donnera désormais, en échange de leur argent, des bons à valoir sur le tabac et sur les étoffes laissés entre les mains de l'entreposeur de Seurre.
Puis les contrebandiers se rendirent chez le receveur du grenier à sel. Celui-ci avait fermé sa porte, mais les Mandrins l'enfoncèrent et entrèrent en tumulte. Ils réclamaient 100 000 hvres. Le receveur en offrit 1 000.
« J'ai envoyé le restant de mon argent à Chalon.
— J. F..., voilà un cheval tout sellé. Tu n'as qu'à mettre tes bottes, nous t'emmènerons avec nous ! »
Le receveur expliqua qu'il avait un ami en ville qui pourrait lui prêter 3 000 livres, lesquelles, avec les