ITINERAIRE DES
2É3iE£T 5iME CAMPAGNE
Z^^.'' campagne^ : àuMende-, la, troupe se disloquoy . Majvdriro reyint seul erv Savoia. par /S^Etùeiute - dcr S^Geoirs .
Les documnents TnojtqwenX, pour tracer précisénvenb Icu
campaffTve . Lcb 3^ et Icl i-f campagne ont un, itùiéraire.
très simple, pour leqweL il, Tv'est pas h&soiiv de cartes .
Itinéraires
cajripa^-ae, ^ - campagne
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marseilll:
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1 000 livres qu'il possédait, feraient une somme de 4 000. Mandrin était pressé : dragons et fusiliers étaient à ses trousses ; il céda.
Après avoir touche ces quatre mille livres, en échange de plusieurs ballots de marchandises et d'un nouveau reçu signé « le capitaine Mandrin », on crut devoir rendre visite au capitaine général des Fermes. Celui-ci, il ne s'agissait de rien moins que de le tuer. Fort heureusement, demeura-t-il invisible. « Ils enfoncèrent armoires, bahuts, commodes, cabinets ; ils lui volèrent tout ce qu'ils trouvèrent ». Enfm, la vieite obligée à la prison. Le geôlier est contraint de faire comparaître les détenus devant Mandrin, l'un après l'autre :
« Pourquoi es-tu en prison?
— Monsieur, pour sel.
— Sors. Et toi?
— Monsieur, pour dettes.
— Sors ! »
Tous les prisonniers furent ainsi élargis, « en sorte que la prison est demeurée vide. »
Les Mandrins quittèrent Seurre entre minuit et une heure, et furent coucher à Corberon, où ils passèrent la nuit du 17 au 18 décembre. Ils marchaient sur Beaune.
Les Beaunois avaient beaucoup ri de la peur manifestée par M. de Tavanes, gouverneur de Bourgogne, quand il leur avait fait passer l'avis de se tenir sur leurs gardes contre une attaque possible des margandiers. (I Ils regardaient la crainte de M. de Tavanes comme une frayeur panique, ne pouvant pas s'imaginer qu'une poignée de contrebandiers pût faire contribuer de3 villes. »
L'alarme fut donnée à Beaune par des « bonnes femmes » de Gorberon venues au marché. Beaune était détendu par des fortifications imposantes, dans le grand style du xvii® siècle. Le Conseil de ville se réunit sous la
^résidence du maire. Il fut décidé que l'on fermerait es portes « en ne tenant que le guichet ouvert », que es remparts seraient garnis de milices et que les Beaunoig itonneraient la France par l'énergie de leur résistance.
Le 18 décembre, entre onze heures et midi, par le ihemin de Corberon, les Mandrins arrivent, sur la route lurcie par la gelée, au galop sonore de leurs chevaux. )éjà ils aperçoivent la ville, entourée de son croissant ie collines, blanches de neige sous le ciel bas.
Les Mandrins approchent des faubourgs fermés par .es barrières.
Derrière les faubourgs, la ville close d'un rempart de rosses pierres, avec des tours d'angle, de distance en istance des embrasures, où il y a des canons, et, aux ftiUies, des échauguettes en encorbellement. Au pied es murs, un large fossé, où, dans le terrain humide, nt été plantés des saules qui ont grandi rapidement! >e leur ramure touffue, ils entourent la cité d'une large îuronne vert pâle. Et quand le vent en renverse les iuilles, il semble que, tout autour des remparts, se noue ue couronne d'argent. On accède aux portes d'entrée ar des ponts dormants.
Au faubourg de la Madelaine, la garde de la barrière v^ait été confiée à l'adjoint Terrant, homme d'esprit qui était beaucoup amusé, non seulement de la « frayeur anique » de M. le gouverneur de Bourgogne, mais aussi ? la terreur des bonnes femmes de Corberon accourues [»ur raconter, dans un état d'agitation extraordinaire, la couchée des bandits ». A la barrière de la Madelaine, rangea ses hommes ; puis, après avoir vérifié les alilements, sans prendre d'ailleurs le soin de fermer la irrière, « il s'occupa à déjeuner dans une maison du ubourg avec ses amis, qui avaient été auprès de lui re de la peur qu'on avait des Mandrins ». Leb convivos se sont levés. Du haut du beffroi com-
mimai, le tocsin répand l'effroi. Les éclaireura, que le maire a envoyés dans la direction de Seurre, sont revenus, hors d'haleine, pour dire que les brigands se trou vaient à Chalanges, hameau de Beaune.
Des armes brillent au loin, sur la route. En hâte leg hommes, que l'adjoint Terrant a placés en une si belle ordonnance, abandonnent la barrière qu'ils laissent "■ verte. Ils ne songent qu'à se repUer sur la ville. « L'i me le plus intrépide, écrit un abbé qui se trouvait à Beaune, eût frémi, je ne dis pas de crainte, mais d" reur en les voyant arriver. Ils traversèrent le faul Madelaine à grande course de cheval, fusils hauts et criant unanimement :
« Tue ! tue ! mettons le îqv à la ville ! »
Le bon abbé note que « le chevaher Mandrin » rendit toute précaution inutile par son arrivée précipitée.
Gomme c'était jour de marché, il y avait beaucoup d( voitures aux abords de la porte de la Madelaine, où lei Mandrins se présentèrent. Le pont était encombré d< charrettes entoilées. Les contrebandiers y arriven, pêle-mêle avec la garde montante de l'échevin Terrant
Gelle-ci veut défendre l'accès dupontremph decariole à hmousine grise. Une fusillade s'engage. Pan ! pan pan ! Parmi les défenseurs de la place, le tailleur Sébas tien Bonvoux et un nommé François, huissier, « qi avait servi longtemps » et qui poussait la porte de 1 ville pour la fermer — sont tués. Un soldat du régimen d'Auvergne, Jacques Gattand, en semestre chez son pèr< marchand mercier, se montre au haut des remparts tombe dans les fossés, frappé d'une balle. Un auti bourgeois, un vitrier, nommé Manière, est grièvemei blessé. Le reste se met en débandade. Les Beauno avaient fmi de rire. Ges contrebandiers vous avaiei des fusils qui tuaient les gens, ce qui était une singuhé; plaisanterie.
SIXIÈME CAirP\GNE. 173
Tandis qu'une partie des Mandrins pénèfrent dans la ilie par la porte ouverte, leurs camarades grimpent quatre à quatre un escalier qui était à côté de la porte, apoliué au mur, jusqu'au haut du rempart.
Dans les rues de Beaune, les contrebandiers font éclair des salves de coups de fusil. Les habitants fuient sans istinction ; ils se terrent. Les Mandrins sont maîtres e la ville. Il est midi.
Les Mandrins sont 66 ou 67 hommes. Ils ont des fusils
deux coups, des fusils à munition, des carabines et des iscaïens. Ils sont jaunes et bronzés. « La plus grande artie, notent les chanoines du chapitre, étaient en
habits de Savoyard ». Ils ont bien l'air de bandits : aquets de haillons où brille l'acier des armes. Ils ont e petits chevaux vifs et nerveux, mais qui semblent arassés de fatigue. Au milieu d'eux, Mandrin, leur capidne, est resplendissant, avec son habit gris à boutons lunes, sa veste de panne rouge à carreaux, un mouchoir e soie autour du cou, et son grand chapeau de feutre oir, festonné d'or, d'où s'échappent des cheveux en ueue. A sa large ceinture sont fixés un couteau de chasse t deux pistolets. Il tient en main son fusil à deux oups armé d'une baïonnette. « Il avait le visage basanné t pipé, un peu gravé de petite vérole, d
Les Mandrins se comportaient civilement dans les illcs qu'ils occupaient et n'y rudoyaient que les gens e la Ferme ; mais ils n'admettaient pas qu'on leur fît injure de les recevoir au son du tocsin, avec des boureois en armes aux barrières et en leur fermant la porte u nez. Leur dignité voulait qu'ils fissent payer ces utrages.
La prudence leur commandait en outre, dans une ville Tii paraissait hostile, de ne permettre à aucun habitant ^e demeurer dans la rue. Ils tiraient indislinctementsur [uiconque montnjit un coin de son visage, de manière
174 LA CARP.lf:RE DE MANDRIN.
à rendre les rues désertes et à faire clore les volets. Telle était au reste invariablement leur tactique dans les localités où l'opinion publique ne se déclarait pas ouverte ment pour eux.
Mandrin était, comme de coutume, parfaitement instruit de tout ce qui concernait la localité. Il en avait donné la preuve en choisissant exactement pour l'attaque le point faible des remparts.
Il descendit au « logis » de « la Petite- Notre- Dame », faubourg de la Madelaine, l'auberge la plus voisine desl remparts, à l'intérieur desquels il ne voulait pas pénéi trer, se sachant poursuivi par les soldats du roi. O plaça des sentinelles à la porte du « logis », et, après avoij mis ses pistolets sur le lit de la chambre où il s'installa, il commença à donner ses ordres. Il plaça des hommes à la tête du pont de la ville, d'autres à la porte et d'autres sur les remparts ; puis il fît entrer dans Beaune trente de ses compagnons, distribués en trois corps de dix hommes chacun, qui se suivaient à cent pas de distance.
Les trente Mandrins longèrent Saint-Pierre et s'engagèrent dans la grand'rue. Tout passant ou tout curieux qui mettait le visage à la fenêtre recevait un coup de fusil. Ils arrivèrent ainsi au corps de garde, dont ils s'emparèrent. Quelques balles logées dans l'horloge communale firent cesser le tocsin. « Ils donnèrent tant d'épouvante et causèrent tant d'alarme qu'on ne savait que devenir ».
Sur la place de l'Hôtel de Ville, le restant des contrebandiers se rangèrent militairement. On ne voyait pluj forme humaine dans les rues, où quelques chiens vaguaient à la recherche de leurs maîtres.
Mandrin avait tout réglé d'une manière précise et s& ordres étaient exécutés ponctuellement.
A la prison de la ville, quelques compagnons exi gt-rent du geôher le livre d'écrou. lis rendirent la li
berté aux détenus pour contrebande ou pour dettes.
Cependant, au faubourg de la Madelaine, Mandrin déjeunait avec son état-major. Le prix du déjeuner monta à 52 écus. Il donna la pièce à la servante. Au logis de la Petite-Notre-Dame, pour reprendre l'expression dont se sert un des ecclésiastiques qui nous renseignent si précisément, Mandrin « tenait sa Cour ». Il >vait mandé devant lui le maire de Beaune, M. Pierre Gillet ; mais celui-ci avait jugé prudent de se cacher. Les Mandrins trouvèrent le précepteur de ses enfants, Claude Monnot, et le menacèrent d'un coup de pistolet s'il n'amenait pas le maire sur-le-champ. Et le maire de Beaune fut conduit entre deux Mandrins, comme un prisonnier de guerre, au logis de la Petite-Notre-Dame, dans le faubourg de la Madelaine.
Chemin faisant, les compagnons rencontrèrent M. Coutot de Montbreuil, « qui était habiilé de bleu ». Ils le prirent pour le colonel Fischer et l'obhgèrent à venir avec eux.
Le maire de Beaune arrive au logis de la Petite-Notre- Dame. Mandrin se lève pour le recevoir. Le bandit était très irrité. « Ce chef de bande, dit un des spectateurs, était bien pris de son corps, résolu dans sa pose, bref de la parole et du geste. Son visage, énergique dans l'expression, était moitié hâlé, moitié terreux. »
Ivlandrin annonça au maire de Beaune que, pour punir ses concitoyens de la manière dont ils s'avisaient d'accueillir les étrangers qui leur faisaient l'honneur de se présenter à leurs portes, il frappait la ville d'une contribution de 25 000 francs, Gillet se récria. Il aurait voulu négocier. Il cherchait à faire agréer des excuses; mais le contrebandier était pressé, il répliquait d'un ton cassant :
« Vous n'avez pas 25 000 livres ? adrussez-vous aux employés de la Fcime.
— Emmenons le maire à défaut, insinuait Bertier d'un ton goguenard.
— Tu entends, Gillet, les camarades veulent t'em mener ? » appuyait ^Mandrin.
Et comme le maire hésitait encore :
a Gillet, tu as entendu ? »
On se mit finalement d'accord à 20 000 livres. Suivant le conseil de Mandrin, le maire les envoya quérir chez M. de Saint-Félix, receveur du grenier à sel, et chez l'entreposeur des tabacs, M. Estienne.
Tandis qu'on attendait que 4'argent fût apporté, Mandrin se plaignit auprès de M. le maire de ce qu'on lui avait fait boire à son auberge un vin qui avait mal défendu la réputation des fameux crus de Beaune.
« J'en ai du bon dans ma cave, répondit M. Gillet, et je vous en ofïrirais de grand cœur, si nous étions chez moi.
— Il faut l'aller chercher. »
Ce qu'on fit par douze bouteilles.
Le vin ar iva promptement. Le maire dut vider son verre le premier, après avoir trinqué avec le bandit. Mandrin ne but d ailleurs que très peu, crainte de se griser.
Apprenant que tout dans Beaune était tranquille. Mandrin dispersa ses hommes, à l'exception de sept ou huit sentinelles qui restèrent postées de distance en distance, l'œil au guet. Le restant des contrebandiers se répandirent dans les cabarets pour boire, ou chez les armuriers pour faire réparer fusils et pistolets.
Au logis de la Petite- Notre- Dame, Mandrin, rassuré sur les dispositions des habitants, laissait entrer qui voulait. C'était aine cohue. Il n'avait gardé auprès de lui que quatre ou cinq de ses hommes, entre autres un contrebandier qu'on nommait « le Brutal ». Et tant de monde s'engoufîra dans la chambre où il se trouvait
lue celle-ci en fut « pleine comme un œuf ». Que si .'on eût voulu s'emparer de lui dans ce moment, notent es chanoines du chapitre, rien n'eût été plus aisé, car Is étaient serrés dans cette chambre au point que nul ies contrebandiers n'eût pu faire usage de ses armas. Vlais, ajoutent les chanoines, personne ne se souciait le tenter quelque chose en faveur des fermiers généraux.
Cependant l'argent n'arrivait pa=. Les receveurs des Fermes, qui n'avaient pas la somme chez eux, faisaient a quête en ville. De temps à autre, celui des Mandrins ju'on nommait « le Brutal » sortait de la pièce, pour j'en aller dans la rue voir si rien ne venait, puis il rendrait pour répéter avec insistance que, décidément, il fallait partir en emmenant le maire comme otage. Gillet j'ingéniait à imaginer de bonnes paroles pour faire prendre patience.
« Mandrin, lui, au moindre bruit, prêtait l'oreille, ^tant toujours en crainte des régiments mis à sa pourmite. » Enfin, sur les deux heures et demie, Estienne, întreposeur des tabacs, et Saint-Félix, receveur du grenier à sel, arrivèrent avec les 20 000 francs. Ils comptèrent au bandit 700 louis d'or de 24 livres, parmi lesquels il y avait six demi-louis ; le reste en trois sacs rempHs d'argent blanc.
M. David de Chevannes, qui avait accompagné M. le maire, crut le moment propice, tandis que l'on présentait cet argent au contrebandier, de hasarder une plaisanterie. Il avait entendu vanter les bonnes œuvres de Mandrin, « qui prenait aux gros pour donner aux petits ».
a Vous qui êtes si charitable, vous avez là des demilouis pour faire vos aumônes. »
Mandrin ne répondait pas.
« N'est-ce pas vrai, répéta M. de Chevannes, d'un air plaisant, que vous avez bien là de quoi faire des aumônes ?
— Ne me le répétez pas une troisième fois ! dit Mandrin, en regardant M. de Chevannes « avec des yeux foudroyants ».
Celui-ci se tut ; il se retira modestement au second rang, puis, sans qu'on prit garde à lui, il disparut.
Comme le maire voulait faire compter et peser l'argent :
« Il n'est pas besoin, dit Mandrin, vous êtes d'honnêtes gen?. Je m'en rapporte à votre droiture. Vous ne voudriez pas me tromper. »
Il mit une partie de l'or dans sa ceinture, le reste dans son gousset. Il confia les sacs d'écus à l'un de ses lieutenants. Puis, demandant du papier et une plume :
« Je dois vous faire une quittance. Les fermiers généraux ne tiendraient pas compte aux receveurs, si je ne donnais un reçu. »
Et, « mettant un genou en terre », il donna quittance de l'argent qu'on lui avait remis.
Il donna en outre un bon sur les ballots de tabac qu'il avait laissés chez l'entreposeur de Seurre.
Cependant les contrebandiers, qui s'étaient répandus dans la ville, n'avaient pas laissé d'y commettre quelques excès. Une bonne vieille vint dire au capitaine que ses hommes lui avaient pillé des effets. Et Mandrin de lui remettre cent vingt Kvres, que la pauvre femme prit on lui baisant la main avec des larmes de reconnaissanc j. L'horloger Midot, qui tenait un magasin de poudre à feu, se plaignit, lui aussi, d'avoir été « butiné ». Mandrin le fit rentrer en possession de ce qu'on lui avait pris. Il fit payer largement tous les cabare tiers qui avaient a traité » sa troupe.
A quatre heures moins le quart, le chef donna le signal du départ. Rendu à sa belle humeur par le vin de M. le maire, Mandrin, en se mettant en selle, le salua de son chapeau, et ceux qui se tenaient auprès de lui :
« Messieurs, à vous revoir au Carnaval ! »
La troupe des margandiers se rangea militairement, et, longeant les fossés, elle quitta la ville en passant par la porte Bretomiière. Elle prit la route de Chagny.
L'ordre du départ fut exécuté si rapidement que l'un des contrebandiers en fut oublié dans la ville, où le lendemain il fut pris et mis en prison. Ce brave avait fait honneur, plus que de raison, au vin de Beaune. On l'avait trouvé, dormant sous une mangeoire à côté de son cheval et couché sur son fusil.
Que devenaient cependant les troupes mises à la poursuite des margandiers. Le 18, avant l'aube, à Dôle, kchevaherd'Espinchal, leur commandant, les disposait en ordre de marche, dans la rue qui conduisait à la porte de Chalon.
« D'abord un énorme falot, suspendu au haut d'une perche et très utile dans une nuit fort noire, servait de fanal et déterminait la marche générale. Les dragons, toujours avides de gloire, se prétendirent l'avant-garde comme marchant à l'ennemi, mais le commandant, par le même motif, attribua cet honneur au régiment de cavalerie de Fumel, dont il était heutenant-colonel ; une troupe de cent canonniers, sans canon, marchait ensuite ; qui était suivie des détachements de cavalerie du régiment d'Harcourt ; puis venaient les dragons, qui s'étaient contentés de l'arrière-garde, et la colonne était fermée par une compagnie de grenadiers. Le merveilleux et la science de cette disposition, note le chevalier d'Arceville, consistaient principalement dans la manière dont cette cavalerie était entrecoupée par des troupes d'infanterie qui, ne pouvant la suivre, laissaient d'immenses intervalles des unes aux autres, qui auraient fait croire à Mandrin, s'il eût pris le temps de s'arrêter pour nous observer, que notre armée était beaucoup plus considérable qu'il nià la croyait, puii-
qu'elle ne passait pas le nombre de cinq cents chevaux et de deux cents hommes d'infanterie. Notre général savait qu'à la guerre il ne faut pas négliger les petits moyens qui souvent déterminent les événements plus que les grandes manœuvres.
« Mais comme on ne peut pas pourvoir à tout, et que la sagesse humaine est très bornée, il arriva ce qu'on n'avait pas prévu et ce que cependant on aurait dû prévoir, qu'on s'égarerait faute d'un guide. Le falot éclairait le chemin, mais ne l'indiquait pas, et celui qui le portait, étant parvenu au point où la route se partage en deux branches, pour aller à Beaune ou à Ghalon, n'osa passer outre et jeta la tête de la colonne, ainsi que tout le reste, dans la même perplexité ; cependant, comme ii est rare qu'il ne se trouve pas une bonne tête parmi un aussi grand nombre de mauvaises, un intelhgent de la troupe se détacha pour chercher un guide et, selon ce qui se pratique à la guerre, saisit le premier qui lui tomba sous la main. Ge fut un malheureux prêtre, qui était sorti d'un village voisin pour administrer un mourant, lequel n'attendait plus que les passeports nécessaires pour faire en paix, avec sûreté, le voyage de l'autre monde. En vain il releva l'importance et la sainteté de son ministère dans l'occasion présente, il exposa le danger du malade et le péril de son âme, en vain ii tira pour dernière ressource de dessous sa soutane le créateur et le modérateur des globes immenses qui roulent sur nos têtes, et qu'il tenait enfermé dans une petite boîte, il parlait à un sourd qui ne lui répondit autre chose sinon que guerre et raison n'allaient point ensemble, que ces beaux discours étaient hors de saison ; et cette courte harangue, accompagnée de menaces et de jurements, fut assez efficace pour le déterminer à marcher à la tête de cette troupe de brigands privilégiés, jusqu'à ce que. rencontrant un buisson fort épais, il cacha sou-
dainement sous sa soutane la lanterne sourde qu'il portait pour se conduire et, s'élançant derrière la haie, il s'y tapit du mieux qu'il le put, priant Dieu en silence pour ces âmes à demi damnées dont il n'entendait pour récompense que des malédictions.
« Cet événement, tout puéril qu'il paraissait, devint cependant considérable par ses efïets, puisqu'en suivant ce prêtre on s'engagea dans la route qu'on ne devait pas tenir et qu'on perdit beaucoup de temps avant de rentrer dans la véritable, dont on s'était écarté. »
Sept heures seulement après que les Mandrins eurent quitté Beaune les a royaux » se présentèrent devant les remparts. Il était onze heures du soir.
« Nous fûmes traités par cette ville ainsi que Mandrin aurait dû l'être, écrit le chevalier d'Arceville : nous en trouvâmes les portes fermées et, ayant sollicité le Magistrat (Conseil de Ville) de nous fournir le logement pour cette nuit, il s'en défendit sur ce qu'il n'avait point d'ordre pour le faire et nous invita à passer outre, sans avoir égard à la marche forcée que nous venions de faire et à la disette de tout que nous éprouvions. Il fallut donc nous procurer par nous-mêmes ce qu'on nous refusait avec tant de dureté, et nous prîmes le parti d'agir dans les faubourgs comme il est d'usage de le faire dans un pays ennemi. Toutes les maisons y furent marquées à la craie et logèrent autant de cavaHers ou de soldats qu'elles en purent contenir; les portes, qui ne s'ouvrirent pas assez tôt, furent enfoncées, et chacun se pourvut de vivres et de fourrages de la manière qu'il jugea à propos, non sans avoir maudit, avec une énergie vraiment soldatesque, le Magistrat, la ville et les habitants. »
Mandriii avait pris la route de Chalon par Chagny. Sur la gauche, la plaine s'étend toute plate, comme infinie, blanche de neige; mais sur la droite ondulent
les collines précieuses oii croissent les meilleurs vins : le clos Saint-Désiré, les Aigreaux, les Grèves, le Clos du Roi, les Blanches-Fleurs, Aloys-Corton. Au pied des collines, ou bien y grimpant à mi-côte, ces villages aux noms fameux, Pommard, Volnay, Meursault.
Peu avant d'atteindre Chagny, c'est-à-dire au village de Corpeau, les Mandrins changèrent de direction pour égarer la poursuite. Corpeau est un type de village bourguignon, à toitures en tuiles brunies, sur un mamelon que revêtent les clos de vigne entourés de murailles basses en pierres libres. Mandrin tourna brusquement sur sa droite, à angle aigu, descendant vers les prairies humides, où de minces filets d'-eau sont jalonnés de saules argentins et de longs peupliers.
Les contrebandiers arrivèrent sur le soir à La Rochepot dans un bas-fond, entre de hautes collines couvertes de chênes. Un château de l'ancien temps, d'aspect féodal, domine le paysage de ses rondes tours hautes, aux toitures aiguës, qui encadrent, sur le fond du ciel, la flèche de la chapelle gothique. Le village est comme un nid, que l'oiseau aurait caché dans un trou de verdure.
Les Mandrins rodèrent autour du lieu à l'orée de la nuit. Ils trouvèrent un pauvre homme qui avait tué un cochon. Ils le lui achetèrent et, le faisant rôtir sur place, ils en firent leur souper.
Les contrebandiers passèrent à La Rochepot la nuit du 18 au 19 décembre. Ils en repartirent le matin à l'aube. Le contrôleur de Nolay s'attendait à ce qu'ils tombassent chez lui, n'y ayant pas d'autre bureau dans la ville. Mais ils passèrent « comme un foudre », à huit heures et demie du matin, sans s'arrêter.
Fischer, qui avait quitté Besançon avec ses chasseurs, le mardi, 16 décembre, sur les huit heures du matin, était arrivé à Beaune sur les minuit, une heure après les soldats de M. d'Espinchal qu'il y joignit. Il avait
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avec lui une compagnie de hussards et deux de grenadiers. Il demanda au chevalier d'Espinchal un de ses détachements de dragons pour en renforcer son détachement, résolu qu'il était de prendre les devants avec ses troupes rapides et légères. D'Espinchal accéda à son désir. Le détachement de dragons, qui se joignit aux « Fischer », fut placé sous les ordres du chevalier d'Arceville, à qui nous devons une précieuse relation de ces événements. Ventre à terre, avec ses hussards, ses grenadiers et ses dragons, Fischer se m.it à la poursuite des Mandrins. Ceux-ci approchaient d'Autun.
Le maire de Beaune s'était empressé de mander à M. Roux, maire d'Autun, les événements du 18 décembre. 3e dernier avait aussitôt fait fermer les portes de la ville ît donné ordre à M. de Montaigu, qui commandait la [nihce bourgeoise, de rassembler ses troupes et de se préparer à une vigoureuse résistance.
Mandrin venait de quitter Greuzefond et il approchait ie l'antique capitale des Éduens, quand il aperçut, sur la route, longeant les rives de l'Arroux, que jalonnaient les aunes dénudés, une file de cavahers vêtus de longs nanteaux aux couleurs diverses, bleus, noirs, rouges )u gris.
Au premier moment, Mandrin crut à une attaque, car res hommes venaient à lui. SinguUer uniforme, à vrai lire, et singuHer ordre de bataille. Cependant, par prulence, il fit ranger ses contrebandiers. La troupe approcha : elle se composait de jeunes séminaristes, au lombre de trente-sept exactement, pour la plupart des Ils de familles bourgeoises, parmi les meilleures de la /iile d'Autun, qui, en l'absence de leur évêque, se reniaient à Chalon pour y recevoir les ordres.
La pieuse théorie était conduite par le supérieur d.. séminaire, l'abbé Hamard. Mandrin l'aborda et, après j'cLre fait connaître, il lui expliqua que lui et ses jeunei
élèves avaient mieux à faire qu'à se fatiguer en se rendant jusqu'à Chalon. Ils allaient lui servir d'otages. Et il emmena les jeunes ouailles en leurs manteaux de couleur jusqu'au faubourg Saint-Jean, où il les consigna dans le couvent des vénérables dames bénédictines de Saint-Jean-le-Grand. Il établit lui-même son état-major daus une maison située à l'entrée du parc, près de l'église. Après avoir rangé ses hommes dans la cour du couvent, il dépêcha des parlementaires aux Autunois, pour les prier de lui ouvrir leurs portes et de lui verser vingtcinq mille livres, afin de ne pas le mettre dans l'obligation d'incendier les faubourgs et de massacrer les séminaristes. Il était une heure de l'après-midi. M. de Montaigu, major de la milice bourgeoise, fut chargé par les Autunois de la négociation. Il trouva les Mandrins dans le couvent Saint-Jean, occupés à faire des préparatifs de cordes, d'échelles et de claies pour escalader les murs. M. de Montaigu revint très ému, La ville capitula. Les milices bourgeoises et les postes placés aux portes de la ville mirent bas les armes. Par la porte des Marchaux, que le maire fît ouvrir, Mandrin entra seul, sans autre escorte que deux de ses hommes, l'air bon enfant et martial, tenant en main son fusil à deux coups armé d'une baïonnette. Les deux hommes qui l'accompagnaient étaient en haillons, mais ils avaient de grand manteaux de gros drap bleu, à parements et doublure écarlates. Mandrin imposait par sa résolution et par son prestige, et aussi parce que les Autunois sa" valent qu'à la moindre manifestation hostile les 37 séminaristes, gardés chez les Bénédictines, devaient être égorgés; Mandrin avait emmené avec lui' dans la ville l'abbé Hamard, entre ses deux ordonnances. Les représentants des Fermes, qui savaient les troupes du roi à la poursuite des contrebandiers, cherchaient à tramer les négocia Lions en longueur. Mandrin les pressait. Enfin
il transigea pour une somme de neuf mille livres, qui lui fut comptée, moitié par M. Duchemain, entreposeur dea tabacs, moitié par M. Pasquier, receveur du grenier à sel, et pour laquelle il donna des reçus et des bons sur les marchandises laissées au bureau de Seurre. Tout se fit d'ailleurs avec bonne grâce comme à Eeaune, et Mandrin ne crut pas devoir refuser la prise de tabac que M. Duchemain eut l'honnêteté de lui offrir.
Gomme celui-ci lui demandait de quel droit il levait ainsi des contributions sur les Fermes :
« Du droit, répondit Mandrin, qu'Alexandre avait 9ur les Perses, et César sur les Gaules. »
A la prison, six détenus furent élargis par notre jeune conquérant qui s'y présenta sans autre escorte que ses deux camarades : c'étaient trois marchands, deux laboureurs et un menuisier. Un septième prisonnier, nommé Carion de la Barre, refusa la grâce qui lui était offerte.
Mandrin eut encore le temps d'enrôler à Autun sept eolporteurs. Le voyant marcher seul dans la ville, suivi de ses deux gardes du corps, les gens se présentaient à lui comme à un souverain. Quelques bourgeois lui proposèrent spontanément leurs services comme correspondants et entreposeurs pour l'écoulement de ses marchandises. L'entreprise se développait et s'afïermissait.
Les Mandrins quittèrent Autun à six heures du soir. A peine furent-ils partis que le propriétaire de la maison où leur chef était descendu, au faubourg Saint-Jean, le rejoignit au galop de son cheval. Il avait tenu à lui rapporter lui-même une épée que l'un de ses hommes avait oubhée dans une mangeoire.
Les contrebandiers s'engagèrent au flanc des montagnes qui dominent la plaine où coule l'Arroux, une route étroite, bordée de groupes touffus de chênes et d'acacias, le bois de Reunchy. Les chênes avaient conservé leurs feuilles brunies, durcies et recroquevillées par l'hiver, MA;>i>tuii. 13
186 LA CAÎiRIERE DÉ MANDRIN.
bourrées de flocons de neige blanche dans leurs menua replis.
Deux heures après le départ de Mandrin, Fischer arrivait. En chemin, il avait rencontré les séminaristes, auxquels Mandrin avait rendu la Hberté et qui s'étaient remis en route vers Ghalon. « La peur les tenait encore saisis. »
Fischer arriva à Autun, avec ses chasseurs et ses dragons, à onze heures de la nuit. Il avait gagné trois heures sur les bandits. Un cavaUer de la maréchaussée vint annoncer que ceux-ci étaient campés à une Heue et demie, aux environs d'un village nommé Brion. Dès le lendemain, vendredi 20 décembre 1754, à quatre heures du matin, comme il faisait encore nuit noire, Fischer se mit en route avec sa petite armée. On se hâte. Les chevaux sont pressés à coups de canne et d'éperon ; mais à Brion on ne trouve pas l'ombre d'un brigand.
Personne dans le pays ne consentait à servir de guide contre Mandrin. Fischer en était réduit à suivre la trace laissée par les chevaux des contrebandiers sur la route trempée de neige, qu'il faisait éclairer avec des brandons. « Cette trace, écrit l'officier, me mena d'abord sur le chemin de Montigny, et ensuite me jeta, par la traverse, dans des bois presque inaccessibles, d'où j'arrivai à une montagne, sur la croupe de laquelle est situé le village de Gueunand. »
Gueunand (se prononçait Gunan) s'élève à mi-côte d'une montagne couverte d'une épaisse forêt de chênes mêlés de hêtres, et dont la crête arrondie trempe dans les nuages par les temps couverts. C'est le mont de Gueunand. A ses pieds s'étend la plaine où l'Arroux trace son cours sinueux.
Les prés disparaissaient sous la neige.
De-ci, de-là, des touffes d'arbres, des haies qui séparent les fmages et donnent à la campagne un air de jardin
i la française ; des bouquets de saules gris aux bords lies ruisseaux étroits ; et, par endroits, ce sont comme fes pans de murs hauts et raides, formés par les lignes 3 peupliers. A droite, au premier plan, sur une motte, I château du Pignon-Blanc, façade carrée, presque lu- Ûneuse sur les masses sombres, dont l'entoure, en forme 3 croissant, une hétraie effeuillée. Et plus loin, se tirant brs du grand drap blanc dont l'hiver a couvert la plaine, jadmirable panorama que dessinent les contreforts du Lorvan, d'un bleu pâle, de plus en plus pâle à mesure ae les plans s'éloignent, d'un bleu clair et léger — à horizon ce n'est plus que de l'atmosphère durcie, — j se dresse la pointe aiguë du Beuvray.
« Après avoir marché tout le reste de la nuit avec feaucoup de précaution, par la crainte de nous égarer, :rit le chevaher d'Arceville, nous parvînmes sur la 'ête d'une colline fort escarpée, d'où nous découvrîmes ans le bas plusieurs maisons éclairées et entendîmes ne grande rumeur : c'était le village de Gueitnand, resque entouré de montagnes, excepté du côté de ourbon-Lancy, dont le chemin était à l'opposite d^, celi par lequel nous venions. Au centre de ce village était ne grosse ferme à laquelle conduisaient deux rues, une e chaque côté : par l'une on venait d'Autun, et par autre on allait dans des bois et différents villages du lorvan.
« C'était dans cette ferme que Mandrin avait passé i nuit avec une partie de ses gens, et le reste s'était ispersé dans plusieurs autres maisons, où ils ne peniient guère que nous dussions les troubler. Ils y étaient ans une entière sécurité et se disposaient au départ, >rs(iue, à la pointe du jour, un des contrebandiers de la ;rme en étant sorti leva les yeux par hasard ^t nous perçut presque sur sa tête ».
i On vit Mandrin qui circulait sans veste devant la niai-
son, appartenant à un certain Moley, où il avait passé la
nuit. Sur-le-champ, Fischer, disposa ses hommes pour
l'attaque. Celle-ci présentait de grandes difficultés. Les
Mandrins occupaient les maisons du village, et le Ueu
avait été habilement choisi pour une défense armée. La
droite en était inabordable, protégée qu'elle était pai
un bastion que fournissait la nature, un mamelon gazonné
Fischer, qui le vit couvert de neige, écrit que c'est un
rocher. La gauche, où s'étalaient plusieurs fermes, étail
coupée de courtils clos de palissades. Celles-ci étaieni
formées par des pieux plantés à la distance respectivi
d'une aune et dont la « remplissure » était faite de boii
d'épine. Puis des vergers, où croissaient des poiriers
des châtaigniers, des noyers séculaires, entourés d^,
haies d'épine et de mûriers, et des chemins creux bordé i
de buissons. Enfm chaque maison, basse, aux mur
épais, sans autre ouverture qu'une porte étroite llan
quée d'une unique fenêtre, était d'une facile défensfi
Sur le derrière, des halles, où les contrebandiers avaienj
attaché leurs chevaux à la longe. Pour entrer dans 1,
village, une seule route, dont nos compagnons étaler
les maîtres. Mandrin l'avait rapidement hérissée dî
barricades, formées de chariots et de charrettes entn
mêlés de brassées de branches d'épine, et il y ava
mis sur affût ses arquebuses à crocs. Outre ses cha
seurs, Fischer avait sous ses ordres les quarante dr
gons du régiment de Beaufremont, pris à Beaune, dei
compagnies de grenadiers suisses du régiment de Courte
et des cavaliers de la maréchaussée commandés par -|
lieutenant Balot, emmenés d'Autun. Il mit ses pr ,
près troupes, pour une grande partie des AUeman
et des Suisses, sur le devant, « pour qu'il ne fût pasc
que, pour acquérir de la gloire, il avait sacrifié des s
jets nationaux ».
Fischer commença par envoyer ses chasseurs souten»
8IXIBME CAMPAGNE. 189
.ar les dragons de Beaufremont, pour couper la retraite Lux contrebandiers. Les trompettes et tambours préédaient les troupes, sonnant et battant la charge avec ngueur« car il entrait dans notre plan, écrit d'Arceville l'intimider les contrebandiers par ce bruit de guerre », nais déjà Mandrin, avec une hardiesse inouïe, avait ommencé l'attaque. Jamais sa valeur guerrière ne )arut avec plus d'éclat que dans cette afïaire de Gueuland. Il avait immédiatement reconnu l'impossibilité 4e triompher de ces troupes nombreuses, disposant le meilleures armes, commandées par un chef expérinenté. Il n'avait avec lui que quatre-vingt-dix hommes, oarmi lesquels il en choisit dix-huit, des plus résolus. \ la tête de cette poignée de braves, il tint tête aux soliats de Fischer, tandis que les autres battaient en retraite, à travers les vignes, les halliers et les chemins ;reux. Dans le débraillé de la surprise matinale, sans chapeaux ni vestes, en bras de chemises, tout en se retirant, ils ne cessaient de faire feu sur leurs adversaires, « pareils à des sangliers furieux qui font respecter leurs défenses aux chasseurs dont ils sont poursuivis ». Du haut des maisons qu'ils occupaient et où ils avaient pratiqué des canardières, les dix-huit compagnons, qui avaient assumé la tâche de couvrir la retraite de leurs camarades, faisaient pleuvoir des balles meurtrières sur les chasseurs de Fischer qui s'efforçaient de dissimuler, derrière les haies vives ou dans le creux des chemins, leurs pehsses rouges et les cocardes blanches de leurs bonnets. L'un des Mandrins, Antoine Chalcat, du lieu de Serre en Dauphiné, eut dans ce moment la main gauche emportée, son fusil lui ayant éclaté entre les doigts. Fischer sentait ses troupes fléchir. Enfm il parvint èmettre le feu dans une ferme où Mandrin avait posté neuf de ses compagnons. Dans la grange s'entassaient jusqu'au faîte les bottes de foin sec. En quelques instants
l'incendie fut effroyable : les nappes de flammes, battues par le vent, montaient danr. les airs. Les neuf contrebandiers se laissèrent brûler vifs plutôt que de se rendre, fidèles à la consigne du chef, de tenir jusqu'au bout pour assurer la retraite du gros de la bande ; — et, de leurs mains calcinées, ils tiraient encore des coups de fusil.
Fischer perdit sept grenadiers, cinq hussards, deux officiers et un maréchal des logis. Il eut cinquante-sept blessés. Les contrebandiers perdirent leurs neuf compagnons brûlés* ; cinq autres furent faits prisonniers, parmi lesquels il y en avait deux qui étaient blessés assez grièvement. On les transporta à Autun où ils passèrent à travers une foule de peuple qui emplissait les rues ; les fenêtres de toutes les maisons étaient garnies de curieux, depuis lebas jasques en haut, a J'ai vu -les dragons de Beaufremont, écrit un témoin oculaire, rentrer dans Autun le jour de l'attaque, emmenant trente quatre chevaux qu'ils avaient pris sur l'ennemi; suivaient en même temps deux chars, sur lesquels étaient traînés quatre (lisez : cinq) Mandrins, dont deux étaient mortellement blessés, à l'escorte de la maréchaussée. »
L'un des prisonniers, qu'on nommait dans la bande «le Curé» , mourut le 5 janvier 1755, de ses blessures.
Mandrin avait perdu son fameux chapeau galonné d'or ; il avait été atteint de deux coups de fusil.
Les mémoires justificatifs qui furent rédigés, d'une part par le colonel Fischer, de Tautre par le chevalier d'Arceville qui tient la plume au nom des officiers, a camarades, présentent le combat de Gueunand sous un jour qui leur est favorable. Le marquis d'Argenson, bien renseigné sur ces faits, écrit au contraire : « Fischer a ét^
1. En date du 24 décembre 1910, M. Adolphe Canet, notaire à Autun. nous faisait l'honneur de nous écrire : « Les neuf crânes des neuf hommes de Mandrin tués en Gueunand, hameau de Brion ont été dernièrement mis à Jour par un cultivateur de Gueunand.;, !
SIXIÈME CAMPAGXE. 191
battu à plate couture. » C'est une exagération ; mais la relation de M. Duchemain, l'entreposeur d'Autun, donne bien l'impression de l'échec éprouvé par les royaux. L'entreposeur accuse Fischer d'avoir compromis le succès de la campagne « par sa trop grande ambition », dans la crainte de devoir partager le mérite d'une victoire sur Mandrin avec les renforts qu'il savait faire diligence pour le rejoindre ; d'Arceville l'accuse au contraire d'avoir volontairement laissé échapper Mandrin, afin de voir traîner en longueur des hostihtés où il trouvait son compte.
Fischer ne put se procurer personne, après le combat de Gueunand, qui consentît à lui servir de guide pour la poursuite des « brigands ». Il se mit cependant à cheval, avec ceux de ses hommes qui étaient assez dispos pour continuer la campagne ; mais ses chasseurs, pour lestes qu'ils fussent, n'étaient pas hommes à gagner les Mandrins de vitesse.
Chacun dutrendre hommage à la valeur que les contrebandiers avaient déployée dans ce combat contre des troupes d'élite, commandées par un officier éprouvé et qui leur étaient trois ou quatre fois supérieures en nombre. « Au cours de l'action, disait-on, les contrebandiers n'étaient ni des hommes ni des soldats, c'étaient des diables. » Le correspondant de la Gazette de Hollande écrit : « La conduite des Mandrins à Gueunand passera pour un véritable prodige militaire ». Et Fischer luimême dut proclamer « que Mandrin s'était battu en brave homme et entendait très bien le métier de la guerre ».
En se retirant devant les troupes nombreuses, qui le poursuivaient et auxquelles arrivaient d'heure en heure des renforts, Mandrin fit dix-sept lieues dans la seule journée qui suivit le combat de Gueunand. Il franchit l'Arroux, la Loire et la Besbre. Dans cette course folle, jl emportait ses compagnons blessés, chargés comme des
ballots sur des chevaux de bât. Lui-même était blessé. On aurait pu le suivre à la trace, « le chemin par lequel il s'est retiré étant marqué de sang ». Il passa la Loire le 20 décembre, jour du combat, sur les six heures et demie du soir. On se fera une idée de la rapidité de sa marche en songeant que, dans le même temps, les chasseurs de Fischer, qui le poursuivaient, ne firent que quatre lieues. Mandrin, atteint de deux balles, était harcelé, poursuivi par des troupes légères, et de toute part arrivaient contre lui des renforts frais et dispos. D'autre part, depuis le 18 décembre, les volontaires de Flandre, placés sous les ordres du capitaine Diturbide, Larre, avaient quitté leurs quartiers d'hiver dans le Dauphiné et se dirigeaient vers le Forez, pour couper la retraite aux contrebandiers, ainsi qu'il a été dit.
Mandrin divisa à nouveau ses forces en deux tronçons. Il se jeta lui-même dans le Forez, car il ignorait la marche des troupes commandées par le capitaine Diturbide, destinées à lui couper la retraite. L'autre colonneremonta la Loire. Il revenait en Auvergne pour la troisième fois. Des mouvements populaires, occasionnés par la cherté des vivres, agitaient le pays. Le marquis d'Argenson écrit dans ses Mémoires que les hobereaux, à la tête de leurs paysans, allaient piller les greniers des monopoleurs. Mandrin faisait école. La relation que Fischer a laissée de l'afïaire de Gueunand signale deux ou trois cents « vauriens » qui, dans le Forez, attendaient le moment de se joindre a Mandrin. Nous savons que celuici, à son départ de Suisse, comptait trouver en Auvergne un renfort d'hommes résolus : les deux ou trois cents « vauriens », sans doute, dont parle Fischer.
Après l'afïaire de Gueunand et le dédoublement de sa troupe, les forces commandées directement par Mandrin 86 trouvent réduites à une cinquantaine d'hommes. Il est lui-même blessé. Il n'en continue pas moins à répandre
la terreur. Ceux qui ont la mission de le poursuivre s'affolent. Le chevalier d'Arceville écrit que les autorités tremblaient que Mandrin ne vînt reprendre de force, dans Autun, les camarades faits prisonniers à Gueunand. Au point, écrit d'Arceville, « que le chevalier d'Espinchal, pour rompre les desseins prétendus des Mandrins, m'enjoignit, dans une de ses lettres, de faire pendre, sans forme de procès, ceux que j'avais entre les mains, afin qu'étant débarrassé de leur garde, j'eusse plusdemoyens pour défendre la ville et m'opposer à leurs autres entreprises ». «Mais, ajoute notre officier, mon obéissance, toute passive qu'elle était, ne le fut pas assez pour déférer à un pareil ordre et me persuader qu'il y eût aucune circonstance qui pût autoriser qui que ce fût dans le royaume à s'arroger le droit de vie et de mort sur aucun des sujets, quelque coupable qu'il parût. Ce fait paraîtrait peut-être incroyable, si je n'avais entre les mains l'original de cette lettre, ainsi que de plusieurs autres qui attestent la vérité de ce que j'ai rapporté. »
A Autun, un soldat du régiment de Bourbonnais est tué dans un cabaret par des chasseurs de Fischer qui le prennent pour un contrebandier. Aux yeux des gardes qui scrutent l'horizon du haut des remparts aux portes closes, les troupeaux de moutons qui passent au tournant de la route deviennent des contrebandiers. A Dijon, que défendent 8 000 soldats, l'alarme est si vive qu'on ne laisse ouverte qu'une seule des portes de la ville, encore y place-t-on un corps de garde nombreux ; à la barrière d'Auxerre, l'abbé de l'Isle, grand- vicaire de M. de Gondorcet, évêque de Gap, promu à Auxerr>, — délégué pour venir prendre en son nom possession du siège épiscopal, — est arrêté, fouillé, questionné : c'est un espion, dit-on, un espion de Mandrin qui a coutume de se faire précéder d'émissaires en habits ecclésiastiques.
A Strasbourg, les gâpians veillaient aux barrières des faubourgs. Arrive un individu bien armé, bien monté, chargé d'un porte-manteau bourré d'effets. C'est un contrebandier isolé, un simple « porte-col ». Il veut entrer par la barrière des Gobelins. Les gâpians l'arrêtent.
« Ce porte-manteau?
— Des étoffes prohibées, mais n'y touchez pas. »
Les employés veulent se saisir de l'insolent, mais celui-ci, après avoir donné un coup de sifflet strident :
« Je suis Mandrin ; vous allez avoir beau jeu, mes gens arrivent! »
En un instant le poste est vide, et notre homme d'entrer tranquillement dans la ville, tandis que les employés des Fermes ont été se blottir au fond d'une cave, derrière des futailles amoncelées.
En Bourbonnais, en Beaujolais, en Lyonnais, en Auvergne et en Forez, les lettres circulaires des gouverneurs et des intendants stimulent les officiers municipaux : on bouche les brèches des vieux murs, les portes sont réparées, les enceintes sont refaites et des coulevrines y sont installées.
Et puis il arrive que de mauvais plaisants s'amusent à faire « des peurs » aux gens. Ils accourent sur la place hors d'haleine : « Voilà les Mandrins ! » Le tocsin retentit, les magasins se ferment, des femmes se trouvent mal. Le subdélégué à Roche-Savine fit mettre en prison un de ces gais farceurs, « pour l'exemple ». (^-^rit-il à l'intendant.
Mandrin passa l'Arroux à La Boulaye, ft la Loire à Saint-Aubin. Il arriva au port Saint-Aubi i le 21 décembre à quatre heures du matin. Ici, pour ia seconde fois, il divisa en deux tronçons ce qui lui restait de troupes, conservant la direction du premier, avec Joseph Bertier pour Keutenant, et donnant le commandement du seoond à un contrebandier du nom de Jaç-
ques Michard, dit le Camus, fils d'un serrurier du Pontde-Beauvoisin.
Mandrin passa le même jour à Dompierre-sur-Besbre, où il prit, à quatre cavaliers de la maréchaussée, leurs chevaux, leurs armes et tout leur fourniment. Ses compagnons, exaspérés par le combat de Gueunand, voulaient les massacrer, mais Mandrin s'y opposa. Il repartit à deux heures du soir. Il était à Vaumas vers sept heures et alla coucher à Servilly.
Le 22, Mandrin et sa bande, au nombre de 35 hommes, arrivaient au Breuil, près de La PaUsse. Ils se proposaient de « passer debout », quand ils entendirent une femme qui criait :
— « Voici les contrebandiers, il faut aller chercher la brigade de Vichy qui est chez Arpaja ! » (cabaretier du village).
Au fait, les contrebandiers allèrent chercher la brigade, dont ils massacrèrent deux gâpians qui buvaient au cabaret, et tuèrent deux autres dans un champ voisin. Le capitaine de la brigade grièvement blessé par eux mourut peu après. Le texte du jugement prononcé dans la suite contre Mandrin porte que plusieurs de ces « employés » lui demandaient à genoux de leur laisser la vie. Les contrebandiers, en emmenant bon gré mal gré un paysan du Breuil, qui dut leur servir de guide, continuèrent leur route par Arfeuilles et Châtel-Montagne. A Châtel-Montagne, ils firent panser plusieurs de leurs blessés et achetèrent deux chevaux.
Nos compagnons avaient en efîet les a royaux» sur leurs talons. Fischer venait d'être renforcé par un détachement que lui avait amené M. de Clamoux. Il divisa à son tour ses forces en deux troupes pour la poursuite des margandiers. A Toulou-sur-Arroux, il fut rejoint par M. d'Espinchal, qui, de Nolay, était arrivé ventre I terre avec de nouveaux renforts. M. de Glamoux,
placé à la tête du second corps, vint coucher à Luzy.
Ces détachements, l'un et l'autre, serraient les Mandrins de près. A Châtel-Montagne et à Noirétable, où ils vont arriver, Clamoux ne les manqua que de quelques heures. Néanmoins, avec une rapidité qui continuait de faire l'étonnement des hommes de guerre. Mandrin gagnait les royaux de vitesse.
Le même jour encore, 22 décembre, à Saint-Glément, les contrebandiers assassinèrent un sabotier, Jean Driffort, qui refusait de leur indiquer les maisons où ils croyaient devoir se trouver des employés des Fermes *, et aussi de leur servir de guide jusqu'à Saint-Priest-la- Prugne, où ils arrivèrent le même jour. Mandrin, épuisé par ses blessures, se tenait avec peine sur son cheval. Durant les journées qui suivirent Gueunand, c'est Bertier qui eut, en réalité, la direction de l'expédition. Ainsi s'expliquent ces excès.
Les Mandrins couchèrent dans la nuit du 23 au 24 décembre à la Paterie, commune de Marat, un relais de diligence. Quand ils en repartirent à l'aube, ils emmenèrent deux filles de l'auberge.
Dans cette course, qui pouvait paraître une fuite, les Mandrins ne laissaient pas de faire des recrues, principalement en colporteurs, tant était fort le mouvement d'opinion qu'ils avaient déterminé.
1. Voy. le Jugement souverain qui a condamné à la roue Louis Mandrin... En consultant les registres paroissiaux de Saint- Clément, on trouve à la date du 23 décembre : « L'an 1754, le 23 décembre, a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse Jean Driffort, vivant sabbautier, mort du jour d'hier, 7 heures du soir, âgé d'environ 30 ans. (Communication de M. l'abbé Seigle, curé de Saint-Clément, Allier). Le moulin du bourg Saint-Clément appartenant alors à la famille Difïort, dans quelques relations du temps la victime des Mandrins est qualifiée de « meunier ». Mais c'est à tort qu'elles prétendent que les Mandrins tuèrent également la femme du sabotier. Il n'en est pas question dans le Jugement souverain, de même qu'il n'est fait nulle mention du 4écès de la femme dans les registres paroissiaux.
En longeant les rives de la Dore, les Mandrins ^arrivèrent, le 24 décembre, sur les dix heures du matin, en vue d'Ambert. Hommes et chevaux étaient très fatigués; ils se reposèrent environ deux heures sur le chemin de Marsac, où Mandrin entra peu après à la tête de sa bande, monté sur un cheval gris pommelé. Il était drapé dans un manteau écarlate. Les brigands obligèrent un riche industriel de la ville, M. Dupuy de la Grand' Rive, fabricant de papier, à leur fournir de l'avoine pour leurs chevaux. Précipitamment, ils firent manger cette avoine è leurs montures, après l'avoir répandue sur leurs manteaux de gros drap bleu doublé de rouge, qu'ils déployèrent à terre.,^ Puis, sans rien réclamer d'autre, sur les trois heures de l'après-midi, ils prirent la route d'Ariane, à l'exception de Mandrin lui-même, qui resta à Marsac avec deux camarades, sans doute pour s'enquérir de la marche des chasseurs de Fischer qui le poursuivaient ventre à terre. A Marsac on fut frappé de la tristesse de Mandrin, faisant contraste avec la gaieté qu'il avait montrée au cours de sa précédente expédition. Gueunand lui a été un rude coup ; il commence à douter de la réalisation de son œuvre.
La bande, qui avait continué sa route, traversa Ariane Bur les quatre heures du soir, au galop, d'un trait.
Un poissonnier d'Ariane envoie ses observations au subdélégué d'Issoire. Il compta exactement 42 hommes et 46 chevaux. Les contrebandiers étaient vêtus misérablement à l'exception des trois chefs qui marchaient en tête. Plusieurs des hommes avaient le bras en écharpe, enveloppés dans des Hnges sanglants. Hommes et chevaux paraissaient las. Plusieurs des chevaux étaient blessés. Les chefs pressaient continuellement leurs compagnons de hâter leur allure. Les Fischer les serraient toujourà de près. Un corps de cent vingt hussards et dragons arriva à Ambert, sur les huit heures du soir, le
jour même où les Mandrins y avaient passé ; ils en repartirent le lendemain à quatre heures du matin. Fischer et ses hommes étaient, eux aussi, exténués, mais ils activaient la poursuite.
Interrompant leur course, les Mandrins firent une halte à la Chaise-Dieu où ils passaient pour la seconde fois ; puis, après quelques heures de repos, guidés à travers les fourrés profonds du Bois-Noir par un homme du pays, un certain Laudau, les margandiers arrivèrent à Fix-Saint-Geneix, où ils descendirent chez la veuve Fontaine, cabaretière, en cette veillée de Noël, au moment même où l'on sortait de la première messe de minuit.
Les chasseurs de Fischer, qui arrivaient ventre à terre, au nombre de cent cinquante à deux cents, ne les manquèrent à la Ghaise-Dieu que de trois heures. Les royaux ne s'arrêtèrent que pour obHger les consuls de la ville à leur fournir des guides et des chevaux, et repartirent dans la direction que les Mandrins avaient prise.
Et, à ce moment même, arrivaient dans le pays, sous le commandement du capitaine Diturbide-Larre, les dragons de La MorHère dont il a été question. Le capitaine Diturbide venait d'atteindre Le Puy et se dirigeait, i>ù aussi, dans la direction où les Mandrins venaient de lui être signalés. Du Nord et du Sud les contrebandiers étaient menacés : ils allaient être pris comme dans un étau.
Bien qu'il fût pressé et qu'il connût le danger si instant, Mandrin voulut s'arrêter une heure, en cette nuit de Noël, sur ces hauteurs couvertes de neige, pour entrer, à Fix-Saint-Geneix^ dans l'église pleine de lumières et y entendre les chants en l'honneur du Dieu des pauvres gens. Il assista avec ses bandits à la seconde messo de la nuit. Quelles furent, dans ce moment, ses pensées? Quelles émotions s'agitèrent en lui, durant cette heure
de recueillement? Que ne donnerait-on pas pour avoir une peinture vivante de ces bandits en haillons et en arraes, entassés parmi des paysans tranquilles, parmi les femmes inclinées sous leurs coifïes blanches, entre le? murs nus de cette petite église perdue sur les hauteurs, lumineuse dans la nuit, dans la vague clarté de la neige, entre les masses de sapins noirs, — et toute bourdonnante de vieux noëls?
La messe entendue, les Mandrins firent joyeux réveillon ; et ce fut ainsi que, malgré les ennemis qui les talonnaient, nos compagnons restèrent à Fix-Saint- Geneix jusqu'à onze heures du matin. Conduits parplusieurs guides, ils longèrent les bois de Vazeilles, de Ninirolles, de Saint-Jean-de-Nay, et arrivèrent ainsi jusqu'à Beyssac, petit village sur la paroisse Saint-Jean-de-Nay, oii ils s'arrêtèrent encore à se «rafraîchir ». Jour de Noël, joyeuse fête. De Beyssac, ils montèrent vers LaSauvetat, village écarté, dominant les hauteurs, sur la route de Pradelles. Deux chemins y conduisaient. Les contrebandiers prirent le plus mauvais, sans doute pour dérouter les soldats attachés à leur poursuite, et ils atteignirent La Sauvetat, sur les cinq heures du matin.
Leur jeune capitaine s'est ressaisi; sa blessure le fait moins souffrir. De ce moment, nous allons le retrouver sans faiblesse nouvelle, tel que nous l'avons connu jus qu'à ce jour, présidant avec fermeté à la destinée de sa bande.
Les Mandrins arrivèrent doncàLaSauvetat-en-Velay, le jeudi 26décembre, sur les cinq heures du matin ; or le capitaine Diturbide-Larre, avec les cavaliers de La Morlière, y était depuis une heure.
Au moment même où les Mandrins avaient quitté Beyssac, Diturbide y était arrivé avec ses cavaliers. Il y avait pris ses informations, et un paysan lui avait dit que les cuuLrebandiers s'étaient engagés dans les sentes
qui conduisaient à La Sauvetat. Il y avait tout aussitôt poussé sa troupe, faisant presser les chevaux à coups d'éperons et de plats de sabre. Des deux chemins, il prenait naturellement le plus court, ignorant que les bandits avaient pris le plus long. Le capitaine Diturbide comptait donc trouver Mandrin à La Sauvetat, mais il avait fait si grande dihgence qu'il y était arrivé avant lui, à trois heures et demie du matin. L'obscurité était complète. Immédiatement, le capitaine Diturbide avait fait fouiller le village et, n'y trouvant aucun de ceux qu'il cherchait, il s'était imaginé les avoir manques et que Mandrin était déjà reparti. Il avait alors fait entrer les chevaux dans les écuries, pour leur faire donner de l'avoine et du foin, et avait permis à ses hommes de se répandre pour boire dans les cabarets et dans les maisons de ceux dea paysans qui consentiraient à les recevoir.
La Sauvetat-en-Velay est un pauvre village, presque à la crête d'une masse volcanique ; il est à cinq lieues au sud du Puy. Du sommet de la montagne, où des quartiers de roc saillent de terre, on domine la contrée : un premier plan de mamelons, recouverts comme d'une calotte par des bois de sapins noirs ; plus loin la dentelure azurine des monts aigus, dont les flancs cerclent l'horizon comme les gradins d'un cirque gigantesque.
Les maisons de La Sauvetat sont construites en blocs de lave fauve, et les rues sont semées de sable roux, où, par endroits, la roche volcanique paraît à fleur de terre. Chaque maison est isolée de la voisine, comme en une farouche défiance, basse, massive, regardant d'un air louche, de sa petite fenêtre unique sur le flanc de la porte étroite. Le rude aspect de chaque demeure est rendu plus sombre encore par la cour dont elle est entourée, protégée d'une muraille à hauteur d'épaule, muraille formée par des blocs de lave rouge, énormes, qui ont été entassés l'un sur l'autre et se tiennent libre-
SIXIÈME CAMPAGNE. 20l
nent sans mortier ni ciment. Les portes des cours sont 'aite? de lourdes palissades de bois à peine équarri. Le 'umier est entassé sur le devant, entre des blocs de lave. Ilonstructions âpres et sauvages, dontchacuneestcomme jn bastion fortifié, et que l'on dirait avoir été faites pour jervir d'aire à un vol de brigands.
Voilà donc les Mandrins qui arrivent sur les cinq heu- -es du matin à La Sauvetat. Ils étaient trente-six. Le /illage est tout bondé des cavaliers de La Morlière — îent cinquante environ — et nul des Mandrins ne s'en ioute. Il fait nuit noire et le froid est d'une rigueur iffreuse. Trois contrebandiers sur leurs chevaux se présentent à la porte d'une écurie. Une sentinelle crie :
« Qui vive ! »
Le premier des trois contrebandiers, sans répondre, fire son pistolet, presse sur la gâchette, mais le coup 'ate. La sentinelle riposte et le contrebandier tombe de iheval, frappé à la cuisse. C'était l'un des principaux le la bande, Louis Levasseur, dit le Normand. Au bruit, es La Morlière, qui faisaient manger de l'avoine à leurs :hevaux ou buvaient dans les auberges, brident au plus vite, ils se précipitent sur leurs armes. Dans la nuit. Mandrins et volontaires de Flandre se fusillent à bout portant. Un maréchal des logis de La Morlière, Dominique Pinaty, qui était demeuré dans la maison d'un paysan, nommé Belut, fut dans ce moment tué d'un coup de fusil qu'un Mandrin lui tira par la fenêtre. Il était assis tranquillement près d'une table où brûlait une chandelle. Protégé par l'obscurité de la rue, le contrebandier ie tira à bout portant.
I Épuisés, réduits à une poignée d'hommes, les Mandrins De pouvaient que battre en retraite. Ils s'échappèrent par petits groupes dans des directions différentes. Leur chef emmena quelques compagnons dévoués. Il ne laissait entre les mains du capitaine Diturbide que deux che- AUNDBm. 14
vaux. Outre le maréchal des logis, de qui il vient d'être question et qui fut tué, les volontaires de Flandre avaient eu un cavalier de blessé.
Les Mandrins se sauvèrent d'autant plus aisément que les soldats de La Morlière, craignant d'être fusillés dans l'obscurité, qui était complète, s'étaient empressés de rentrer dans les maisons, dès après que l'alarme eut été donnée.
Les contrebandiers trouvèrent un premier asile dans les forêts épaisses et profondes des environs. La plupart d'entre eux avaient abandonné leurs armes apparentes : quelques-uns les avaient même jetées dans un étang voisin. Au reste, ils étaient protégés par la sympathie du peuple qui partout favorisa leur fuite.
Après l'afïaire de La Sauvetat, on vit de divers côtés plusieurs petits groupes de contrebandiers qui fuyaient et cherchaient à se dérober ; surtout on crut en voir. Car s'il nous fallait additionner ici tous les Mandrins qui, dans les jours suivants, furent signales sur différents points de la France, il leur faudrait attribuer de formidables effectifs. Il n'était pas de vagabond, ni surtout de faux-saunier, qui, dans l'imagination des braves gens, ne se transformât en un Mandrin, et, le plus souvent, en Mandrin lui-même.
Durant son passage à Bourg, Mandrin disaitàun ecclésiastique que « s'il pouvait gagner sûrement le Vivarais, il n'avait plus rien à craindre, qu'il en connaissait les montagnes et que le pays était pour lui. »
Les relations entre les contrebandiers et les protes- • tants du Vivarais étaient anciennes.
Ce fut en effet de ce côté que Mandrin chercha refuge après la tempête. Du Vivarais, il passa en Provence, après' avoir franchi le Rhône ; par le comté de Nice et le col de Tende il se rendit en Piémont et, par la route de Turin, il revint en Savoie, d'où il regagna la frontière suisse
son point de départ. Le 24 janvier 1755, il était de retour à Carouge, au Lion-d'Argent, chez son fidèle ami Gauthier Il y devait trouver le repos comme à la suite de sa dernière campagne, quand il était revenu blessé au bras après le combat livré dans la rue du Consulat, au Puy,
Cette sixième campagne avait mis le comble à la renommée de Mandrin. S^« adversaires eux-mêmes parlaient de lui avec étonnement. Durant les six derniers jours qui avaient précédé l'affaire de La Sauvetat, il avait franchi avec ses compagnons plus de cent lieues, en plein hiver, dans des pays de montagnes aux sentiers perdus sous les neiges, > souvent dans l'obscurité de la nuit, dans le froid de la saison la plus rigoureuse qu'on eût jamais vue, un hiver plus rude que le fameux hiver de 1709 lui-même, et sans se laisser arrêter par les blessures cruelles reçues au combat de Gueunand.
LE RETOUR EN SaVOIE [Janvier-avril ^755.)
Quelques jours après que Mandrin eut quitté la Suisse pour l'expédition en Bourgogne et en Auvergne que noua v^enons de relater, le résident de France à Genève écrivait à son ministre :
« Depuis le départ de Mandrin, je n'entends pluf parler des contrebandiers » ; détail qui montre encorf l'importance prise par le jeune maquignon parmi ses compagnons d'aventures.
Il est bien devenu, comme le disent les gazettes, le] « capitaine général des contrebandiers ».
Le voici donc de retour sur les bords du lac Léman Voltaire se trouvait à Prangins, d'où il écrit à la du chesse de Saxe-Gotha :
« Il y a trois mois, Mandrin n'était qu'un voleur, c'« à présent un conquérant. Il fait contribuer les villes â}\ roi de France et donne de son butin une paie plus fort à ses soldats que le roi n'en donne aux siens. Les peuple sont pour lui, parce qu'ils sont las du repos et des fei miers généraux. Ce brigandage peut devenir illustre
Mandrin et Saint-Pierre le cadet arrivèrent à Caroug< le 24 janvier 1755. Ils y restèrent jusqu'au 26, pour allt