‹ Mandrin (volume 2)Chapitre 23 sur 33 · LE RETOUR EN SAVOIE · texte numérisé non relu

LE RETOUR EN SAVOIE

ensuite rejoindre ceux de leur camarades qui s'étaient rendus en Suisse.

On vit le jeune « capitaine «circuler avec ses hommes à Saint-Genix, à Yenne, au Pont-de-Beauvoisin, à Montmélian, au Bourget ; il résidait fréquemment au château de Rochefort-en-Novalaise, près de Sainte-Maried'Alvey, appartenant à M. de Thoury, fils d'un premier président au Parlement de Grenoble.

« Les habitants de Savoie ne cessent de se déclarer ouvertement pour les contrebandiers », écrit le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, au moment même où Mandrin revenait de sa sixième campagne. Le résident de France à Genève en donne la raison : « Toute la Savoie est pour eux (les Mandrins) ; ils y répandent beaucoup d'argent, car ils le dépensent plus facilement encore qu'ils ne le gagnent. »

Ils étaient la providence des aubergistes. Les hobereaux, les cultivateurs du pays, tous les curés louaient leurs chevaux aux compagnons, généralement à raison de 36 livres pour une campagne en France. « Le curé de Seyssel en a cinq ou six, depuis dix ans, qu'il loue de même, malgré les réprimandes de l'évêque de Grenoble de qui il dépend. »

Nombre de nos compagnons étaient devenus riches au métier qu'ils faisaient. Mandrin lui-même, à l'époque où nous sommes parvenus, possédait une fortune personnelle de cent mille livres — ce qui représenterait une somme triple aujourd'hui. Il les avait mises en dépôt chez le marquis de Chaumont, qui avait pour gendre un président au Pariement de Grenoble, et chez le marquis de Saint-Séverin, à qui appartenait un des plus beaux châteaux du pays.

Joseph Bertier, dit le Grand-Joseph ou le Grand- Benoît, possédait, lui aussi, 100.000 livres. Il était tailleur d'habits et cabaretier à la Guinguette, un hameau

à l'entrée du Pont-de-Beauvoisin, partie Savoie.

Bélissard, dit le Pays, était aussi riche que Mandrin et que Bertier, Son frère, nommé Clément, exerçait en France le métier d' « opérateur ». Il y était à la tête du service des « renseignements », si bien organisé par les contrebandiers. Son argent était en dépôt chez le curé de Saint-Jean-de-Maurienne. Car nos compagnons plaçaient leurs économies en bonnes mains. Broc, lieutenant de Mandrin, possédait 30.000 livres, qu'il avait chez lui, aux Échelles, où il était marié et où il tenait boutique. Les Coconnier et Carnaval avaient, eux aussi, 30 000 livres chacun, en dépôt chez divers marchands de Chambéry. Le Major, c'est-à-dire Saint-Pierre, avait 25000 livres entre les mains de ses parents aux Échelles. Chacun de ces hommes était « chef contrebandier » et entretenait, durant les mois de repos, douze ou quinze hommes à sa solde ; Mandrin en entretenait ordinairement vingt-cinq.

>Que s'ils n'eussent pas été tentés par les âpres et terribles jouissances du métier qu'ils taisaient, chacun de ces hommes aurait donc pu couler désormais ses jours dans le repos, fortune faite. Mais les rudes campagnes en France les attiraient, comme la mer attire le marin. C'est ce que disaient les camarades de Mandrin à ceux qui prétendaient qu'il était disposé à abandonner la contrebande : « Il y est trop attaché ».

Les fermiers du pays choisissent Mandrin pour parrain à leurs enfants. Ce leur est un honneur. Mandrm va danser aux noces de village et aux noces de château. Le 29 mars 1755, un dmer est organisé pour lui au château de Naveisy, en Savoie, à cinq Ueues de Genève, sur la route de Lyon. Les invités sont des négociants de Lyon et de Genève. Le château appartient à une dame qui s'associe à ces marchands et à ces contrebandiers pour une nouvelle campagne en France, dont on espère

LE RETOUR EN SaVOIE. 207

de fructueux bénéfices. A la fin d'avril, Mandrin passe plusieurs jours avec son major, au château d'un gentilhomme savoyard, à trois heues de Châtillon-de- Michaille.

Le docteur Passerat de la Chapelle, qui fréquentait en Savoie, écrit au ministre de la Guerre : « Les contrebandiers sont favorisés des Savoyards, je veux dira qu'on en fait l'apologie dans de très bonnes maisons. On y vante les actions de Mandrin et on les met au niveau des traits du plus grand héroïsme. J'en* ai été plus d'une fois témoin. »

Ses dernières campagnes ont mis sur le front du jeune « capitaine » une couronne de lauriers. Il entre en relation avec les meilleures familles de Savoie ; ilestreçu sur le pied d'un commensal estimé et fêté par la plus haute noblesse, par M. de Saint- Albin de Vaulserre, président au Parlement de Grenoble, et beau-fils du comte de Marcieu, lieutenant-général en Dauphiné. M. de Saint- Albin, lui aussi, engageait des fonds dans ses « opérations ».

Le château de Saint-Albin s'élevait sur la frontière de Savoie, commandant un domaine à cheval sur Saint- Beron (Savoie) et Saint-Albin ou Vaulserre (France). Mandrin y séjournait fréquemment, logé au château, tandis que ses troupes campaient dans les communs ou les dépendances. C'est par le château de Saint-Albin que Mandrin faisait souvent passer sa contrebande en France, et, par Rives, TulHns, le bac de La Rivière, et, de là, par la rive gauche de l'Isère, par Romans, Bourgde-Péage, Crest, Bourdeau, Dieulefit et Taulignan, jusqu'en Avignon.

M. de Piolenc de Thoury, président au Parlement du Dauphiné, — fils du premier président qui avait naguère, le 21 juillet 1753, condamné Mandrin à être roué vif, ~ aimait à lui faire les honneurs de sa table. Les

magistrats de Chambéry l'estimaient et l'entouraient d'égards, non moins que leurs confrères de Grenoble.

Le marquis de Ganay en écrit au ministre de la Guerre : « Vous savez que Mandrin a été condamné à être pendu, il y a quelques années, à Chambéry. Malgré cet arrêt, il y va très souvent, il y couche, il y séjourne. Il y a environ un mois (c'est-à-dire en mars 1755), il y a soupe chez l'un des principaux magistrats de cette ville, et il y a été fort caressé, quoique ce juge ait signé autrefois sa sentence de mort^. »

Mandrin causait d'une manière brillante, avec gaieté et entrain. Nous laissons à penser s'il avait des anecdotes à raconter. A table on se taisait pour les entendre.

Au salon, les dames se pressaient autour de lui. Aussi les maîtresses de maison en étaient-elles arrivées à se l'arracher, car elles n'avaient pas souvent l'occasion d'ofïrir à leurs invités un héros tourné comme celui-là.

Telle était la faveur dont les Mandrins jouissaient en Savoie, que le gouvernement de Louis XV devait y faire accompagner, par des soldats, les témoins français appelés à y venir déposer contre eux devant les tribunaux du pays, aafm de mettre lesdits témoins à couvert de toutes les insultes des habitants ». Les fermiers généraux de France, chargés d'approvisionner la Savoie en sel, étaient obligés de demander des détachements de soldats au roi de Sardaigne, pour faire conduire leurs convois jusqu'aux divers lieux où se trouvaient leurs entrepôts, Saint-Genix, Yenne, le Bourget, MontméHan.

1. Rapport (a\Til 1755) du marquis de Ganay, gouverneur d'Autun, au ministre de la Guerre, Archives du ministère de la Guerre, ms. 3406, n° 178. M. de Ganay écrit au cours de son rapport. : «Je me suis trouvé en connaissance avec M. de Lisle, chevalier de Saint-Louis et officier très intelligent de La ]\Iorlière, actuellement au quartier de Saint-Christophe, auprès du Pont-de- Beauvoisin, et dnns le voisinage de Mandrin. Il me donne exactement des nouvelles des contrebandiers, »

Page 1