‹ Mandrin (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · LE RETOUR EN SAVOIE · texte numérisé non relu

LE RETOUR EN SAVOIE

Familièrement, dans les guinguettes, les Mandrins buvaient avec les dragons piémontais. L'agent Marsin, qui s'était affilié aux contrebandiers, raconte que, étant à Hermance avec les Mandrins, « les gardes du roi de Sardaigne nous mirent nos armes en état, par ordre de leur capitaine général qui vint nous voir ». Dans les conflits où les contrebandiers pouvaient être mêlés, les juges du duché de Savoie avaient ordre de prendre leur parti.

Si bien qu'on imagine l'accueil fait par la Cour de Sardaigne, dont relevait la Savoie, au chevalier de Chauvehn, quand n venait réclamer, au nom de la Cour de France, l'arrestation des '( bandits ».

Les Dauphinois partageaient, à l'égard des Mandrins, les sentiments des Savoyards. Et, comme en Savoie, il ne s'agit pas seulement des gens du peuple, mais de ceux que La Morlière, dans une lettre au ministre, appelle « les principaux habitants ». « Plusieurs gentilshommes, dit le colonel des argoulets, plus particulièrement ceux des frontières de la rivière du Guiers, depuis la Grande-Chartreuse jusqu'au Rhône, et de la plaine du Graisivaudan depuis Grenoble jusqu'au delà de MontméHan, frontière de Savoie, excitent continuellement leurs vassaux, pour favoriser et môme défendre les bandes armées pour l'entrée des contrebandes en France, dans leurs passages sur leurs terres ».

Que ne fait-on pas pour désorganiser les hgnes de troupes qui ont été mises sur la frontière afin d'empêcher les Mandrins de pénétrer en France? « Plusieurs gentilshommes et principaux habitants de la frontière, écrit La Morhère, ne s'occupent continuellement qu'à gagner par prévenances, caresses et poHtesses tous les officiers des troupes que le roi fait passer dans cette province pour le service. » La Morhère prend le parti de renvoyer dans leurs foyers ceux de ses officiers qui se sont laissé corrompre « par l'appât des plaisirs », au grand regret

des mêmes gentilhommes « qui rendaient (disaient) partout que je ne méritais pas d'avoir de si bons officiers que ceux-là. » La Morlière recevait « mille bulletins, plus infâmes les uns que les autres », qui l'informaient qu'il serait sous peu « empoisonné ou assassiné ». Et, ce qui paraîtra le plus surprenant, ajoute le commandant des volontaires de Flandre, a c'est qu'il me serait facile de découvrir, parmi le nombre de ceux qui m'en ont fait parverir, des gens portant des noms connus et sujets du roi. » Bref, conclut La Morlière, les volontaires de Flandre, officiers et soldats, sont « abhorrés des gentilshommes et principaux habitants; tant de la partie de France, que de la partie de Savoie ».

Jusque parmi les troupes qui, sous les ordres de La MorUère, étaient postées sur la frontière pour combattre lesMandrins, de vives sympathies, de l'admiration même, pour les hardis contrebandiers ne laissaient pas de se faire jour. Un jeune officier, destiné à une carrière illus tre, au cours de laquelle il devait rempHr « l'Europe des récits glorieux de sa bravoure et de son intrépidité », qui combattit aux côtés de Lally-ToUendal aux Indes et de La Fayette aux États-Unis, l'un des rares amiraux qui aient vaincu les Anglais sur mer, celui qui donna Sufïren à la marine française, le comte d'Estaing, ne pouvait s'empêcher d'exprimer pubhquement ses sentiments. Révolté du service qu'on lui imposait, en le mettant aux ordres des fmanciers et sous la surveillance de leur délégué, le contrôleur des Fermes, Le Roux de la Motte ; plein d'estime pour la vaillance, pour la valeur miUtaire, pour l'indépendance de caractère et pour les aspirations généreuses de ce Mandrin qu'on lui représentait comme un abominable scélérat ; il ne pouvait se retenir d'en dire son opinion, et un peu rudement sans doute, à Le Roux de la Motte, à ce racleur d'argent qui voulait régenter des soldats.

En vain les tribunaux, par des condamnations retentissantes, s' efforçaient-ils de modifier le cours de l'opinion publique. Au moment même où les Mandrins rentraient en Suisse, la Cour des Aides de Montauban terminait la procédure instruite contre eux pour les affaires de Saint-Rome-du-Tarn et de Rodez, des 23 et 30 juin 1754. Elle publia son arrêt le 30 janvier 1755.

Les contrebandiers étaient condamnés à avoir les bras, cuisses et reins rompus vifs sur un échafaud qui devait être dressé sur la place de la ville ; après quoi, à être mis Bur des roues, plantées dans les différentes avenues, et à y demeurer les membres rompus « tant qu'il plairait à Dieu de leur conserver la vie ». Mandrin lui-même de« vait être coupé en quatre parties, « la tête, séparée du corps, mise et attachée sur une des portes de la ville de Rodez, et les jambes et bras exposés, ainsi que le tronc, sur des roues qui devaient être plantées sur le chemin par où les contrebandiers étaient entrés de Languedoc en Rouergue ».

La Cour de Montauban, pour reprendre ses propres expressions, voulait « rendre un arrêt capable d'épouvanter ceux que l'exemple de ces brigands pourrait séduire ». Gomme nos compagnons étaient en terre étrangère, elle dut renoncer à son exhibition de têtes, de troncs et de bras sanglants sur les places et aux croisements des grand'routes, du moins fit-elle publier sa sentence à sons de trompe sous les halles et dans les carrefours ; elle la fit afficher aux encoignures des rues, aux portes des églises et des monuments pubhcs, et aux poteaux des grands chemins.

La voix des crieurs se perdit dans le vent, le vent décolla les affiches. Le marquis d'Argenson, d'après les nouvelles que lui adresse « un de ses amis qui a un commandement contre les contrebandiers », note que « tout le pays est contre les royaHstes et pour les rebelles »»

car ceux-ci « font la guerre aux riches fermiers généraux ».

Le témoignage le plus touchant des sympathies dont Mandrin était soutenu se trouve dans les registres de catholicité rédigés par un pauvre curé de village, l'abbé Léonard, desservant de Saint-Médard, au canton de Saint-Gaîmier. L'humble prêtre vivait dans un pays que Mandrin avait visité plusieurs fois, non loin de Montbrison, de Boën, de Saint-Bonnet-le-Château.

Parmi les baptêmes, les mariages et les enterrements consignés dans son registre, il met une « Note sur le brave Mandrin, chef des contrebandiers, qui ont apporté dans ce pays du bon tabac pour 45 ou 46 sols la livre, ce qui faisait autant de plaisir que de service au public, dont il s'était attiré la confiance avec ses gens ».

« Après quoi, poursuit l'abbé Léonard, ledit Mandrin, intrépide, en fournit aux grands dépôts, ou bureaux de la ville de Montbrison, du Puy, et plusieurs autres villes jusqu'en Auvergne, auxquels il vendait sur le pied de tabac de Hollande et, en même temps, faisait ouvrir les portes des prisons royales, et mettait en hberté les prisonniers, à l'exception toutefois de ceux qui y étaient pour vol et rapine, sans que personne s'y opposât, pas même le ministre public. »

« Il était si vigoureux et si redoutable, dit l'abbé Léonard, que, à la tête de sa troupe, il passa et repassa le Rhône, malgré le régiment de La Morlière-Dragons, qui le boudait et qu'il mettait en fuite. On n'a pas vu son pareil pour le courage et l'entreprise. »

Le curé de Saint-Médard résume ensuite la dernière campagne qui vient d'être racontée, et, tout à coup, cédant à l'enthousiasme poétique où l'entraîne son héros, il insère dans son registre de cathohcité, parmi les baptêmes, les mariages et les enterrements, les vers BuivaaLs :

Brave Mandrin !

Que ne fais-tu rendre bon compte,

Brave Mandrin I A tous ces maltôtiers de vin, De sel, de tabac, qu'ils n'ont honte De voler pauvre, riclie et comte?

Brave Mandrin 1

Quelle nation.

Eût jamais fait de connaissance.

Quelle nation, Avec gens de telle façon !

Qui, sans étude ni science, As parcouru toute la France,

Sans émotion,

Passant partout, Dans les villes, à la campagne,

Passant partout.

Sans craindre Morlière du tout.

Ta troupe et toi as l'avantage De faire un pays de Cocagne

Passant partout.

Les anecdotes vraies ou fausses sur le caractère et la générosité de Mandrin, qui déjà se répétaient dans les villes, aux champs, le soir à la veillée, ne sont pas moins caractéristiques. Stendhal en a recueiUi quelques-unes» de'^ générations mêmes qui avaient connu le célèbre contrebandier. La petite Lamiel s'est prise d'enthousiasme à lire les faits et gestes du bandit. Son oncle, qui l'élève, l'en a grondée :

« Mais pourquoi mon oncle ne veut-il pas que je l'admire? » disait-elle dans son lit, ne pouvant dormir.

Puis, tout à coup apparut cette idée bien criminelle :

« Mais est-ce que mon oncle aurait donné dix écus, comme Mandrin, à cette pauvre veuve Renoart, des environs de Valence, à qui les gabelous venaient de saisir sa vache noire et qui n'avait plus que treize sous pour vivre, elle et ses sept enfants ? »

C'est encore, dit-on, ce qui arriva à un cultivateur de la Côte-Saint-André. Pour une dette de huit cents hvres, son modeste patrimoine allait être vendu. Mandrin lui

remit la somme dont il avait besoin pour s'acquitter.

D'une vieille paysanne des Échelles en Savoie, nous avons entendu une anecdote semblable, mais, cette fois, après que le débiteur eut reçu sa quittance en bonne et due forme, Mandrin aurait été reprendre à main armée l'argent versé au riche créancier. « Mandrin était pour détruire les grosses têtes et donner aux petits », disait la bonne femme, résumant d'un mot sa légende et son histoire.

Dans la Bresse, de Seyssel à Ghâtillon-de-Michaille, la physionomie du contrebandier est restée gravée en traits identiques dans la mémoire du peuple : « C'était un qui prenait à ceux qu'avaient de trop pour donner à ceux qu'avaient pas assez. »

Or, tel sera toujours — qu'on fasse ou qu'on sermonne — l'idéal de la justice distributive, à l'opinion des bonnes gens.

Mandrin se devait à lui-même d'être, lui aussi, à l'instar des fermiers généraux, un fournisseur de dots aux filles pauvres mais honnêtes. C'était la forme de charité à la mode. Il donna 1 200 livres à un jeune paysan de Saint-Basile-en-Vivarais pour lui permettre d'épouser celle « de qui son cœur était épris ».

On n'en finirait pas si l'on voulait énumérer les traits semblables dont le fameux contrebandier aurait été le héros. La tradition en repose sans doute sur un fond de vérité ; et tout y serait-il légendaire, que la légende encore en serait caractéristique. La légende n'est-elle pas la fée active à tresser des couronnes, que le temps ne flétrit pas, sur le front de ceux qui ont incarné les aspirations populaires ?

Goîitre une poignée de contrebandiers groupes sur la frontière, les fermiers généraux avaient obtenu qu'on mît sur pied toute une armée. Les officiers, qui la conduisaient, menaient leur campagne militairement, oubliant qu'ils étaient sous les ordres d'une compagnie de financiers. Le contrôleur général en écrit au baron d'Espagnac : « M. de Fischer me propose une augmentation de chevaux pour sa troupe, mais je lui ai dit que- 06 n'était pas à force d'hommes et de chevaux qu'on terminerait cette affaire, mais par le moyen de bons espions qui donneraient des nouvelles ; que je préférerais donner de bonnes et grandes gratifications à ceux qui feront des captures importantes, telle que celle de Mandrin, à la dépense d'une augmentation dans la compagnie. »

Vilain son de cloche et qui ne cessera de tinter désormais.

En janvier 1755, Fischer se rendit à Genève pour y organiser, d'accord avec M. de Montperoux, résident de France, un système de renseignements. Plusieurs de ses hommes consentirent à lui servir d'espions auprè? des Mandrins. Nous avons le rapport que l'un d'entre eux, Tiommé Marsin, rédigea en avril 1755. Il était parvenu

à ?e glisser dans la confiance de Mandrin, au point que celui-ci lui donnait la direction des petits détachements, qui passaient et repassaient le lac de Genève, pour tirer de Suisse les marchandises que sa troupe y avait en dépôt.

Marsin arriva en Savoie au commencement de janvier 1755. A Yenne, où de nombreux contrebandiers faisaient leur résidence, il parvint à se lier avec un cabaretier du nom de Bayer, très aimé des compagnons et qui lui facilita ses débuts. Au Pont-de-Beauvoisin, où il se rendit ensuite, il fut présenté à un marchand du nom de Lasnet, ami de Mandrin, et il eut le courage de s'y loger chez Mistrallet, à V Image de Noire-Dame. Il entrait par là de plain-pied dans le miHeu où il voulait pénétrer. Cependant Marsin était impatient de s'aboucher avec Mandrin lui-même. Il prit le parti de se rendre du côté de Genève, où le célèbre contrebandier se trouvait à ce moment. Un mot d'introduction de Lasnet lui valut, dés le premier jour, la confiance de deux chefs contrebandiers, Le Camus et Dauphiné. Ils l'accompagnèrent même pour passer la montagne. Arrivé à Garouge, Marsin descendit au Lion-d'Argent, une des retraites pré férées de Mandrin. Gauthier, l'aubergiste, fit au premier abord des difficultés pour le recevoir, mais une lettre de Lasnet les aplanit encore.

« Etes-vous donc de la bande ? lui demanda Gauthier.

— Je viens pour m'y incorporer. »

« Dès ce moment, dit Marsin, je fus le bienvenu. »

Gauthier lui donna le mot de passe, « Thoury », le riom du propriétaire du château de Rochefort.

Le lendemain, — Marsin ne précise malheureusement jamais ses dates, — il se rendit avec Gauthier à Genève où il vit deux commerçants, Divernois et Bérard, Qui, sur une troisième lettre de Lasnet, lui offrirent

de l'aboucher avec le chef des contrebandiers.

Ge qui fut fait. Mais deux jours après, quelqeus Genevois ayant donné à Mandrin de la défiance sur le compte du nouveau venu, « il ordonna à quelques contrebandiers qu'il avait avec lui d'intimider Marsin et de lui conseiller de se sauver ». Celui-ci tint ferme, et comme Gauthier fournissait de lui bon; témoignage, Mandrin, le visage épanoui, s'avança vers Marsin, les bras ouverts, et l'embrassa.

De ce moment, il le considéra et le traita comme l'un des siens.

Mandrin et Marsin demeurèrent ensemble à Genève une douzaine de jours. L'espion raconte comme il vit Mandrin retirer plus de 1 400 louis d'or qu'il avait en dépôt chez Divernois et Bérard, et 9 000 livres qu'il avait confiées à Gauthier. Le jour de son départ, Mandrin donna à dîner à une douzaine de Genevois, chez Rochard, restaurateur à Plan-les-Ouattes, paroisse Saint- JuHen.

L'espion Fischer projetait d'enlever Mandrin.

Il s'était associé, à cet effet, deux déserteurs qu'il posta, à plusieurs reprises, en difïérents endroits où le contrebandier devait passer, mais l'occasion ne fut jamais favorable. « Pour me la procurer, écrit l'agent de Fischer, j'imaginai un jour de parier avec Mandrin que mon cheval galoperait mieux que le sien, ce que Mandrin accepta ; mais comme, en galopant, je conduisais Mandrin près de l'endroit où j'avais posté mon monde, tout auprès du village nommé Le Bachet-de- Pesay, nous trouvâmes sur notre chemin les nommés Carnaval, Bertier et Canonnier — trois chefs de la troupe de Mandrin — qui venaient de Rumilly, pour joindre Mandrin à Carouge, et qui, nous ayant abordés, nous dirent sur notre pari que nous étions des fols et qu'il fallait garder nos chevaux pour une meilleure

occasion, sur quoi ils nous ramenèrent en carrosse avec eux. »

Mandrin dit à Marsin qu'il se faisait toujours suivre de contrebandiers résolus, ses gardes du corps, au sujet desquels on le plaisantait souvent, mais qu'il savait par ses agents en France qu'on cherchait à l'empoisonner, ou à l'assassiner, ou à l'enlever.

Marsin était payé pour le savoir. Sur ces entrefaites, Mandrin tomba malade et se retira, pour se rétablir, au château de Rochefort. Durant son absence, c'est Marsin qui, d'accord avec les chefs de la bande, s'occupe des intérêts communs. Ils préparent des approvisionnements de tabac et en font passer en France par des porte-cols sans armes.

Un soir d'avril, Marsin était à Hermance avec Bélissard. La veille, ils s'étaient rendus à Goppet, pour y acheter du tabac chez un certain Bonnet, qui en tenait un important dépôt destiné à la contrebande. Tous deux, l'espion et le margandier, logeaient dans la même auberge, porte à porte. Sur le soir, six contrebandiers apportèrent une lettre à BéHssard. Gelui-ci, qui était dans son ht, se la fit lire à haute voix par son valet, nommé Lejeune. Le domestique de Marsin, qui écoutait à la porte, entendit BéUssard qui disait :

« Comment ce coquin nous trahit ! »

Il s'agissait sans doute de son maître, qu'il vint avertir. Marsin lui dit:

« Fais sortir secrètement les chevaux de l'écurie. »

Il lui jeta son porte-manteau et s'échappa luimême par la fenêtre. « Dès que je fus à cheval, écrit l'agent de Fischer, je suivis le premier chemin, mais, après une demi-lieue, je fis réflexion que si ces gens-là couraient après moi, ils m'attraperaient, de sorte que je quittai le chemin et me mis derrière un rocher. A oeine y étais-je, que je vis passer les contrebandiera

qui couraient après moi. » Sur la route de Saint-Albin, Marsin rencontra deux autres compagnons, Charles et La Violette, qui lui demandèrent où il allait :

« Je vais rejoindre Mandrin à Salleneuve.

— Nous y allons aussi. »

Force fut ainsi à Marsin de continuer sa route botte à botte avec eux. A un moment donné, il aurait voulu se débarrasser de ses deux conducteurs. Ceux-ci, qui se méfiaient peut-être de lui, tenaient absolument à le mener jusqu'à Salleneuve. « Mais, ayant trouvé un paysan à qui je demandai le chemin de Clermont, ces deux contrebandiers voulurent sauter sur moi pour m'arrêter. Je les tuai l'un après l'autre. » Après quoi, ayant marché toute la nuit, Marsin arriva à Seyssel, vers sept heures du matin. Le 22 avril, il était à Bourgen-Bresse, où il rendait compte à d'Espagnac de sa mission et rédigeait son mémoire, qui fit sensation dans les bureaux du ministère de la Guerre; puis il rejoignit son chef, le colonel Fischer, à Pont-de-Vaux.

L'espion avait été découvert parce que les Mandrins avaient arrêté l'homme qui allait chercher ses lettres à Chambéry.

Bien d'autres agents furent encore entretenus auprès des contrebandiers par le gouvernement de Louis XV, Il a déjà été question de Georgy. Parfois le résident de France imaginait de faire expulser ses propres agents du territoire de Genève, afin d'inspirer par là confiance en leur faveur aux contrebandiers.

On comprend comment Mandrin en était arrivé à ne plus avoir foi en personne. « Ses inquiétudes et" la défiance où il est de ses propres gens, écrit Montperoux, le tiennent dans un mouvement continuel. Il n'ose plus s'arrêter en aucun endroit. Un de ses gens, nommé

Saint-Pierre, que l'on appelle le Major, est quant à présent le seul avec lequel il vive. »

Ce service de renseignements était centralisé a Bourg entre les mains du baron d'Espagnac ; mais celui-ci n'en était rien moins que flatté et demandait qu'on l'en débarrassât : « Cet emploi, écrivait-il au ministre de la Guerre, répugne à ma probité. »

SUR LES BERGES DU GUIERS VîF

A la hauteur des Échelles, le Guiers, affluent du Rhône, se sépare en deux bras qui enserrent le massif de la Chartreuse : le Guiers vif, au cours rapide, et le Guiers mort, immobile par endroits comme un lac. Le Guiers vif marquait la frontière entre la France et la Savoie ; mais le Ut en appartenait au second de ces deux États.

Sur les berges escarpées de la rivière, côté France, avaient été établis, sous le commandement de La Morlière, les postes des volontaires de Flandre et de Dauphiné, les fameux argoulets. De là/Le Roux de La Motte, contrôleur général et agent des Fermes, dirigeait son service d'espionnage. Et, sur l'autre bord du cours d'eau, à Saint-Genix-d'Aoste, à Domessin, au Pont-de- Beauvoisin part de Savoie, aux Échelles part de Savoie, à Saint-Christophe part de Savoie, les contrebandiers faisaient leur principal séjour. On imagine les rapports entre Mandrins et argoulets, séparés par une étroite rivière et que, en de nombreux endroits, on pouvait passer « en chemin », c'est-à-dire à gué.

Le Pont-de-Beauvoisin surtout, était en perpétuelle ébullition. La ville, construite sur les deux bords du fleuve, relevait du roi de Sardaigne sur la rive droite,

et du roi de France sur la rive gauche. Les deux parties en étaient reliées par le fameux pont construit par François I^, le point principal, et pour ainsi dire le seul point de communication entre la France et la haute Italie, où tant d'ambassades s'étaient rencontrées, où les princesses itaUennes, qui venaient épouser des rois ou des fiis de roi de France, avaient été remises aux représentants de ces derniers. Le vieux pont du xvi^ siècle était conservé, il y a quelques années encore, avec sa voûte, très haute, en arc brisé, des touffes de mousse et de bignon blanc prises entre les grosses pierres, et, au centre, le petit obéHsque, aux armes de France et de Savoie, surmonté d'une croix, qui avait marqué la limite des deux États.

Les vieilles baraques du Pont-de-Beauvoisin, à toitures en auvent, couvertes de tuiles ou de chaume, avec des galeries en saillie sur la rivière, se pressaient, pittoresques et paisibles, sur les bords de l'eau ternie par les lessives et les lavures, entre les bouquets d'aunes et les groupes de peuphers. Les galeries en étaient encombrées par des caisses et par de gros pots en grès où poussaient des fleurs de curé, des dahlias, des soleils, des roses trémières. Le linge aux couleurs bigarrées y séchait au vent de la montagne. Les assises des maisons, noircies et verdies par l'humidité, effritées par le courant rapide, trempaient dans l'eau, au pied des monts. Sur elles semblaient veiller, de leur hauteur impassible, les cimes toujours blanches, éblouissantes dans la clarté du jour.

Sur la place du Pont-de-Beauvoisin, partie Savoie, et sur celle de Saint-Genix-d'Aoste, les Mandrins « faisaient leur carillon ». Ils y faisaient l'exercice au son des fifres et des tambours, sous les yeux bienveillants des Savoyards ; ils y avaient installé des tirs à la carabine, où les compagnons se rendaient habiles à « dé-

monter » le gâpian ; ils y faisaient publiquement leurs enrôlements, à la manière des sergents recruteurs en France pour les armées du roi. « Les contrebandiers battent journellement la caisse, — écrit M. de la Tour- Gouvernet, commandant pour le roi, au Pont-de- Beauvoisin — ils battent la caisse en proposant de s'engager dans la « brigade de Mandrin ». « Ils promettent beaucoup d'argent, de bons chevaux, du plomb et de la poudre. » Ils se rangeaient en bataille sur la rive droite du cours d'eau, de préférence à la tête des ponts, d'où ils narguaient les soldats en faction sur ^'autre bord. Pour tâcher de mettre fm à ces « indécences », comme disait M. de la Tour-Gouvernet, le chevalier de Ghauvelin, ambassadeur à Turin, avait obtenu que l'on installât des dragons piémontais au Pont-de-Beauvoisin, part de Savoie. Mandrins et dragons devinrent frères et amis. Dans les maisons de bouteille, au bord de l'eau, on les voyait vider chopine en un joyeux concert. Ils ne se disputaient que sur la manière dont ils faisaient respectivement l'exercice, par orgueil de corps.

Les Mandrins sont de jeunes gars, de beaux gars, des boute-en- train. Ils plaisent aux filles de Savoie. Ils font des chansons sur les argoulets, sur les soldats de La Morlière et sur les filles des villages, part de France, que ces lascars ont pu charmer. Chacun y est nommé par son nom. Sur les rives du Guiers vif, gars et filles de Savoie viennent chanter les chansons des Mandrins, en vue des corps de garde où les argoulets se mêlent aux gâpians. Ceux-ci en prennent ombrage. Le dimanche, 4 mai 1755, plusieurs des chansonniers sont allés entendre la messe à Saint-Christophe, part de France, car il n'y avait pas de service à Saint-Christophe, Savoie. Les argoulets les ont reconnus. Ils tombent sur eux à coups de crosse et de plat de sabre. Les jeunea

filles ont leurs robes déchirées, elles sont frappées ù coups de poing.

Mandrin a son quartier général au château de Rocnefort en Novalaise, à une petite lieue de Saint-Genixd'Aoste. Il a installé une vingtaine d'hommes dans jle village. Lui-même, dans le château, avec Broc, son lieutenant, et Saint-Pierre, son major, un secrétaire et deux ordonnances, en vrai chef d'État-Major dirige l'ensemble de ses troupes, répandues dans le pays.

Entre Mandrins et argoulets, d'une rive du Guiers à l'autre, s'échangent menaces et insultes. Le marquis de Saint-Séverin, banquier et ami de Mandrin, a son château sur les bords mêmes du Guiers. Là, les Mandrins et leurs adhérents sont installés comme chez eux. Gare aux gâpians et aux argoulets qui passent sur la berge opposée ! Quelles bordées d'injures, souvent accompagnées d'une grêle de pierres. Encore doivent-ils s'estimer heureux quand ils n'attrapent pas un coup de fusil. D'une rive à l'autre du Guiers vif, l'on se tirait, en effet, des coups de fusil, car les gâpians et les argoulets ne laissaient pas de riposter. Au fait, de part et d'autre, on estimait que c'était encore la meilleure manière de s'exercer.

Et quand il arrivait que la Cour de France faisait des représentations à celle de Turin, celle-ci ne répondait qu'en exprimant la plus grande surprise, car ces contrebandiers se tenaient tranquilles en vérité, au point qu'on ne savait même s'ils existaient ; ou bien le comte de Sartirane, ambassadeur sarde auprès de Louis XV, répondait en formulant des plaintes au sujet de violences pareilles dont les sujets du roi son maître avaient été victimes de la part des argoulets.

Cette vie animée, bigarrée, marquée d'attentats et de pilleries réciproques, est peinte avec de vifs et pitto-

resques détails dans les dépêches échangées entre les Cours de France et de Sardaigne.

Le 15 février, sur les sept heures et demie du soir, Bellerose, des volontaires de Flandre, compagnie de Champagne, était en faction sur la rive française du Guiers, au clos de Boissin, à la hauteur du guet de Popet, quand il vit des Savoyards entrer avec des chevaux dans la rivière. Il cria par trois fois : « Qui vive ! » point de réponse. Alors il appela à la garde et fit feu. Un détachement d'argoulets vint pour lui prêter main forte et entra dans l'eau ; les Savoyards rétrogradèrent en abandonnant un ballot de peaux de mouton dont s'emparèrent les argoulets. Les Savoyards criaient aux soldats des Fermes qu'ils étaient des J... F..., de F... gueux !

« Tue ! tue ! il faut faire feu sur ces canailles ! »

Et ils leur jetèrent des pierres dont un mar'^chal des logis fut blessé.

Les argoulets alléguaient que l'on avait voulu franchir de force le territoire, qu'il y avait un passage déterminé, le pont, « et que s'il était libre à tout le monde de traverser le Guiers la nuit, sans raisonner aux sentinelles, on pourrait être investi de toutes parts sans que l'on sût par qui ». Les Savoyards répondaient que le lit de la rivière était terre de Savoie et que les paysans y guéaient leurs peaux comme d'usage. En fin de compte, il fallut restituer les peaux.

Le dimanche 22 novembre 1754, sur les deux heures après midi, au moment où les vêpres sonnaient à Saint- Christophe, part de France, le capitaine de l'Isle, qui y commandait le poste des volontaires de Flandre, s'avança avec quelques hommes sur le devant du château de Bonneste, où il logeait, pour observer un groupe de contrebandiers à cheval, arrêtés sur la rive opposée. (\u moment où il s'approchait, l'un de ceux-ci lui cria ,

a J... F... ! c'est toi que je cherche ! »

Et deux balles sifflèrent aux oreilles du capitaine.

Les deux hommes à cheval, qui avaient fait feu, étaient « le neveu du Camus » et Pélegrin, « deux fameux contrebandiers ». La Cour de France réclama leur extradition, qui fut refusée.

Peu après, on tira sur le capitaine de l'Isle une seconde fois. « Il n'est pas de jour, écrit cet officier, cù mon poste ne soit insulté par ces gens. »

Il est vrai que le capitaine de l'Isle était particulièrement détesté des Mandrins et des Savoyards. Le chevaUer de Balbian, qui commandait pour le roi de Sardaigne aux Échelles, exprimait le vœu qu'il fût éloigné de la frontière, ainsi que Saint-Amour, aidemajor dans les volontaires de Flandre, « ce boute-feu ». « Ge qui vaudrait la tranquillité aux paysans de la grotte qu'ils s'amusent à inquiéter et à menacer. »

Mais l'homme que les Mandrins considéraient comme leur plus redoutable adversaire était le contrôleur des Fermes et subdélégué au Pont-de-Beauvoisin, Le Roux de La Motte, le bras droit de Bouret d'Érigny; il était «la cheville ouvrière » de tous les projets ourdis contre eux. « Il serait à désirer, écrivait le comte de l'Hospital, que les contrebandiers se décidassent à pénétrer, parce que, par les avis soigneux, intelUgents et mfatigables de M. Le Roux de La Motte, on pourrait n'être que sûr, en les suivant à propos, de leur anéantissement. »

A cette époque même. Le Roux de La Motte avait conçu r « espérance et le projet d'attirer et de gagner, à quelque prix que ce fût, quelqu'un des chefs des contrebandiers, pour agir et manœuvrer sûrement, selon les circonstances, et procéder à une destruction générale et efficace d'une bande considérable. )>

Son choix tomba sur Piémontais : un jeune Italien, d'Alexandrie en Piém.ont, d'où son surnom. II s'appelait

de son vrai nom Louis Jarrier. Il avait vingt-deux ans. Il était de taille moyenne, avec des cheveux blonds et « crêpés », noués en queue, « un visage rond, blanc et joli ». Son père avait servi dans les troupes d'Espagne. Sa mère, « veuve et boiteuse et demeurant au Pont-de- Beauvoisin, Savoie, quartier d'Aigue-Noire », avait été servante chez Dodelin, l'un des cabaretiers de l'endroit.

Le Roux de La Motte fut mis en rapport avec le jeune contrebandier par les époux Perrin, du Pont-de-Beauvoisin, où le mari était tanneur.

vi M. de La Motte me donna un louis d'or, dit la femme, en m' engageant à le mettre en communication avec Piémontais. »

Gelui-ci avait eu vent de ces projets. Perrin raconte qu'étant allé à Saint-Genix en Savoie, le jour de la fête Notre-Dame de mars (Annonciation), il rencontra sur le pont Piémontais, qui lui dit :

« Vous savez qu'une fois je vous ai donné du tabac pour fumer une demi-douzaine de pipes ; je veux encore vous en donner d'une espèce qui est meilleure que celui du bureau ; mais je veux que nous buvions chopine. »

Ils retournèrent ensemble à Saint-Genix. Piémontais le mena chez un cabaretier, nommé Sales, où il s'enferma avec lui dans une chambre particulière. Après qu'on y eut apporté de quoi boire et manger, le contrebandier reprit :

« J'ai fait aujourd'hui mon bon jour (ce qui voulait dire qu'il avait communié). Je veux me convertir et ne plus offenser Dieu ; mais je vous regarde comme mon ami. Il faut que vous me fassiez un plaisir pour me tirer de la captivité. »

L'expression employée par le contrebandier est intéressante. Il est libre et indépendant ; mais 1' « outlaw » se sent « captif » par la contrainte morale qui pèse sur lui.

Vous connaissez M. Le Roux de La Motte, poursuivit Piémontais ; dites-lui que s'il pouvait me faire avoir ma grâce en France, comme il l'a fait avoir à Ballet (un contrebandier qui s'appelait de son vrai nom Pierre Drevet et avait femme et enfants à Saint-Geoire Bn Dauphiné), lequel Ballet est un coquin, il verrait la manœuvre que je ferais : sauf quatre de mes camarades, je lui ferais prendre toute la bande. »

Perrin avait peur. Les contrebandiers ne plaisantaient pas avec ceux qui les trahissaient, il craignait l'être « écartelé ». Les deux compagnons sortirent de 'auberge en se jurant le secret. Piémontais, qui accompagna Perrin jusqu'au bateau de Saint-Genix, ajouta qu'avant tout La Motte devait procurer à sa mère un ■ogement, car si les camarades venaient à soupçonner }e qui se tramait, la malheureuse serait lapidée. I Quand Perrin fut revenu au Pont-de-Beauvoisin, Le Roux de La Motte lui renouvela l'assurance que les olus grandes récompenses seraient données à ceux qui .'eraient prendre Mandrin.

Le mardi, 8 avril, les époux Perrin allèrent jusqu'à \vressieux, où ils savaient devoir trouver Piémontais. fis lui montrèrent un sauf-conduit que Le Roux de La ,Vlotte venait de leur remettre pour lui, et lui dirent que felui-ci désirait qu'il vînt en France ; mais le contre- Dandier se méfiait, d'autant qu'il s'était vanté publiquement, à plusieurs reprises, de tuer un jour ou l'autre |e contrôleur des Fermes. Enfin, il déclara qu'il se ren- Irait le jour même, vers sept heures et demie du soir' lu pré Saint-Martin, sur les bords du Guiers, à trois 3ortées de fusil en aval de la ville. On pourrait ainsi se )arler des deux berges opposées, chacun restant en territoire ami. Le contrebandier désirait aussi qu'on ipportât une bouteille de vin au rendez-vous.

Perrin et Marie, sa femme, regagnèrent immédiate-

ment le Pont-de-Beauvoisin (France), en courant. II3 arrivèrent en nage. A six heures du soir, Marie Perrin vit Le Roux de La Motte. « Vous viendrez avec moi », lui dit celui-ci et il lui remit une bouteille de vin. Il ajouta ;

« Allez m'attendre, avec votre mari, près de la grange qui est au pré Saint-Martin. » :'

L'intention de La Motte était de se faire accompagner par Diturbide-Larre, le capitaine des voloaitaires de Flandre qui commandait à l'échauflourée^de La Sauvetat ; mais celui-ci en fut empêché parce qu'il s'était fait saigner dans la journée pour une esquinancie. Le contrôleur des Fermes pria donc un autre officier dans La Morlière, Joseph Duverger, de venir avec lui.

Au pré Saint-Martin, le Guiers vif fait un coude. Sur la rive française, l'herbe est touffue. Elle y est pleine de violettes qui répandent leur parfum tranquille dans la douceur du soir. Des clôtures de haies vives, des touffes d'arbres, aunes noirs et saules gris disposés en rideaux : les derniers feux du soleil se sont éteints à la cime des montagnes. La nuit est tombée. Piémontais est venu, en regardant autour de lui, accompagné de deux hommes. Tous trois sont armés. Ils approchent de la rive française où les deux hommes se cachent derrière des haies coupées et touffues. Le ciel est couvert, il fait très sombre. Piémontais retourne seul sur la rive savoyarde ; il n'a plus d'armes sur lui.

La Morlière avait vivement engagé Le Roux de La Motte à se faire suivre de quelques fusiliers ; mais La Motte avait répondu « qu'il était convenu qu'il irait seul et que si Piémontais voyait quelqu'un, il se retirerait et qu'il ne pourrait plus venir à bout de ses affaires ».

Les époux Perrin sont donc venus les premiers au rendez-vous. Ils pénètrent dans le pré Saint-Martin p») aue porte qui eu fevine la clôture. Le tanneur se tien'

i une dizaine de pas en avant, vers la rivière ; sa femme, !n attendant, s'est assise sur des fagots. Enfin arrivent e contrôleur des Fermes et Joseph Duverger. L'obscujité est complète. La Motte fait arrêter l'officier des l^olontaires de Flandre derrière la clôture, auprès de la frange.

j Quand Perrin vit arriver le contrôleur des Fermes, il [rint jdsqu'au bord de l'eau. Il « filait tout bas » et, de /Cmps à autre, il appelait Louis Piémontais :

« Viens vite ! voilà ma femme avec le monsieur !... ^ouis Piémontais, viens ! allons ! »

Enfin Piémontais répondit en patois :

« Etes-vous itié?

— Oui.

— Il me semble que j'entends des personnes qui )arlent?

— Nenni, il n'y a que ma femme et lui » (Le Roux [e La Motte).

A ce moment la femme Perrin dit à La Motte, qui estait appuyé contre un arbre :

« Venez donc ! »

Trois coups de feu retentissent coup sur coup. Le bruit 'en est presque confondu en une détonation unique. Le ;ontrôleur des Fermes s'écrie : « Je suis mort! » Deux lommes passant dans les broussailles, se jettent dans la ivière et reparaissent sur l'autre bord. Dans lanuitnoire, Is ont bien visé. Le Roux de La Motte est atteint au bras it à la cuisse, et il a le bas-ventre percé de part en part, -.a femme Perrin se précipite sur lui, le prend dans ses )ras, lui prodigue les premiers soins ; elle pleure, elle est lésespérée, elle lui fait boire le vin delà bouteille que Piénontais avait exigé qu'on apportât. Duverger est accouru linsi que Perrin. Ils trouvent Le Roux de La Motte itendu dans l'herbe, au pied d'un grand chêne. D'une 'oix éteinte, le contrôleur demande à être;, transporté

chez La Morlière. Duverger ramène dix hommes du corps de garde. Quant à la femme Perrin, après avoir été changer ses vêtements couverts de sang par les soins qu'elle avait donnés au blessé, elle revint chez M. de La Morhère, où « elle s'entretint de cette trahison avec la cuisinière ».

Le Roux de La Motte expira le surlendemain. Les heureuses saignées que le capitaine Diturbide s'était fait faire dans la journée lui avaient sauvé la vie. Que si les Mandrins avaient pu le tuer, en même temps que le contrôleur général, ils eussent détruit d'un coup les deux hommes qui tenaient en main les fils de tous les projets formés contre eux. Quant à leurs adversaires, la mort du contrôleur des Fermes les laissait désemparés.

Piémontais « se fit trophée en Savoie de cette action ». Le baron d'Espagnac écrit que, pour le récompenser. Mandrin lui aurait donné quarante louis d'or.

La Cour de France réclama auprès du roideSardaigne^ avec la dernière énergie, l'extradition du coupable. Le contrôleur général des Finances rédigea lui-même le mémoire qui servit à Turin au chevalier de Chauvelin. 0 Sa Majesté le roi de Sardaigne, écrit-il, a trop de religion et d'équité pour accorder un asile à de tels monstres. Il serait inouï qu'elle parût autoriser le crime et lui donner asile. On ne peut s'empêcher d'observer que le refus de livrer les coupables blesse le droit des gens, la sûreté publique et réciproque, et les règles de l'humanité et de bon voisinage, et que, si on ne nous facilitait pas les moyens de faire un exemple éclatant de sévérité, en "livrant les coupables, ce serait donner tacitement les mains à la continuation de pareils crimes, par la continuité de l'impunité. On ne saurait se refuser à aucune réflexion, que l'on ne fait qu'avec peine, qu'il est cruel de n'avoir pu retirer jusqu'ici aucune satisfactiondes désordres et des meurtres commis par ces bandits et qu'on noua

ait toujours opposé des défaites, pour se dispenser de rendre aucun de ces scélérats misérables. »

Le contrôleur général oubliait que l'entrevue du pré Saint-Martin n'avait été sollicitée par le représentant de la haute finance qu'avec l'intention de « faire manœuv^rer les contrebandiers de manière à procéder à une destruction générale et efficace d'une bande considérable »; et que ces conditions n'étaient guère celles que i'honnêtes adversaires ont coutume de ménager aux parementaires.

A Turin, le chevalier de Chauvelin fit de son mieux. « Le chevalier Ossorio, écrit-il à son ministre, m'a assuré que son maître, indigné d'une action si noire, avait Drévenu mes sollicitations en donnant les ordres les plus orécis de saisir et arrêter ces malheureux partout où ils ie trouveraient. »

Qu'advint-il? Les dragons sardes du Pont-de-Beauvoisin arrêtèrent peu après Didier le cadet, qui avait été J'un des deux hommes postés par Piémontais derrière es haies du pré Saint-Martin, et connu pour tel. Mais dès e lendemain, on le remit en hberté.

i)lANDRl>. <6

« Ces gens-là se fortifient tousles jours, écrivait Marsin dans son rapport sur les contrebandiers, et il leur arrive journellement du monde de toutes sortes de nations. >

Le docteur Passerat de la Chapelle, qui les observe de Châtillon-de-Michaille, note de son côté l'accroissement rapide des forces contrebandières, qui s'organisaient eD Suisse et en Savoie. Le baron d'Espagnac signale le nombre grandissant des recrues que Mandrin fait ouvertement. Celui-ci veut constituer sous ses ordres un corpî d'un caractère de plus en plus militaire. « II veut formel en règle, écrit le comte de Marcieu, une troupe à lui qu'i exerce en Savoie, aidé de ses principaux camarades qu'i appelle ses officiers. » Sa renommée lui attire des compa gnons de toute l'Europe. Passerat de la Chapelle estimi que l'efiectif des Mandrins s'est accru jusqu'au chiffre d- 2 000 hommes. Et que ne devaient pas pouvoir entre prendre 2 000 hommes de cette trempe, sous les ordre d'un tel chef ?

A les organiser, Mandrin consacrait l'argent rapport de sa dernière campagne, et le jeune contrebandier, rend i à sa bonne humeur, « plaisantait beaucoup sur ce que 1 1 roi de France lui avait donné le moyen de lever une coni pagnie franche avec laquelle il se proposait de grand i

•ojets ». Il s'était approvisionné en armes toutesneuves, )nt il avait établi des dépôts sur la frontière de Savoie, •oche du Dauphiné.Et il avait formé, à portée, des maisins à poudre. Il avait des bateaux tout prêts « sur les dères qui tombent dans le Rhône ».

Les agents du gouvernement français, en Suisse et en ivoie, ne cachaient pas les difficultés qui attendaient s troupes destinées à poursuivre les Mandrins lors de la .mpagne prochaine. « On les battra difficilement », rit Marsin. Dans les derniers jours d'avril et les preiers jours de mai 1755, on suit Mandrin, accompagné ; son major et de deux valets, aux foires de Romont et î Nyon, en Suisse, à celles de Carouge en Savoie. Il y it les achats nécessaires à sa cavalerie. De leurs bouleirds, les Genevois aperçoivent au loin les Mandrins qui bsent le lac avec les chevaux de remonte qu'ils se sont focurés aux assemblées voisines. « Ce sont des chevaux î prix », écrit le résident de France. Au marché de bouge. Mandrin n'en acheta qu'un, trouvant les autres bp grands. Le 30 avril, il passe à Garouge avec vingtiux chevaux de selle, qu'il avait acquis le 25 à la foire de bmont, où il avait, en outre, passé un contrat avec i maquignon juif, Jonas Mayer, qui devait lui livrer iN'yon, pour le 15 mai, quarante « chevaux-dragons ». ' s'arrête à Carouge deux heures pour se rafraîchir ; lis il franchit l'Arve au pont de l'Estambière et prend

route de Montméhan. Le 4 mai, il est à Nyon, où il içoit encore une livraison de vingt-cinq chevaux.

Dès la fin du mois de mars, les Mandrins font passer I; Suisse en Savoie les marchandises qu'ils y avaient icumulées. Dans la seule localité de Coppet, au pays I: Vaud, ils avaient un magasin de trois cents quintaux I: tabac. On les voyait ainsi, par bandes de dix ou douze, Inverser le lac de Genève sur des barques où s'empilicut les bennes de tabac, les rouleaux dindiomies et les

236 l'A CARRIÈRE DE MANDRIN.

caisses de montres et d'articles de Genève, puis tire vers Saint- Jean-de-Maurienne. Canonnier commandai une bande de vingt-cinq de ces déménageurs. Ils avaien parsemé la Savoie, depuis Aix jusqu'à la Maurienm d£ dépôts de marchandises destinées à la contrebandi

A mesure qu'approchait le moment fixé par Mandri pour son retour en France, les fausses nouvelles, au? quelles certes il n'était pas étranger, se répandaiei pour dépister ses adversaires. Tantôt on disait que S( compagnons, las de sa domination, l'avaient rejeté . qu'il était errant de côté et d'autre ; tantôt que, s'étai pris de querelle, à Saint-Jean-de-Maurienne, avec Sain Pierre, son major, celui-ci lui avait cassé la tête d'i coup de pistolet. Cette dernière nouvelle prit de h ce sistance. Des lettres affluèrent à Genève pour la confi mer. Ou bien, on affirmait que Mandrin allait pénétr sn France par la Provence, afm de gagner l'Espagne < des camarades l'attendaient. Mais les officiers du roi, s la frontière française, se tenaient sur leurs gardes.

Les gouverneurs militaires des provinces du Sud-Est i comte de Saulx-Tavanes en Bourgogne et Bresse, i comte de Marcieu en Dauphiné et le duc de Villars^i Provence redoublaient d'activité pour faire face à Tcursion nouvelle qu'ils n'envisageaient pas sans inqutude. Au dernier moment prévalut l'opinion que les M;drins allaient se jeter en Provence. Mais le baron à'pagnac estime que leur projet est de pénétrer en FraK par petites troupes et par de nombreux côtés à la f( , de manière à échapper aux poursuites, en se domiiJ rendez-vous dans l'intérieur du royaume.

Pour leur barrer la route, le baron d'Espagnac et i officiers placés sous ses ordres étaient au guet. Les c(i mandants de Belley, de Saint-Rambert, de Touris de Mâcon et de Gharolles avaient ordre de leur prci main forte en cas de besoin. Le duc de Villars, gou^i

de Provence, avait, de son côté, fait avancer vers u elonnette et Entrevaux un détachement de la gar- ;son de Toulon. Il avait échelonné des troupes tout le ing du Var.

Les brigades des employés de la Ferme avaient été douées et mises sous le commandement « d'officiers d'une •avoure reconnue ». On les multipliait \% long des fronères où elles étaient postées à tous les passages. Les gouverneurs des provinces renouvelaient leurs sti'uctions aux officiers municipaux. Comme on savait sympathie des populations pour les contrebandiers, le .inistre de la Guerre faisait interdire, dans les provinces ontière, le port des armes à tous ceux qui n'y étaient as formellement autorisés. Interdiction, également, de assembler en armes pour les processions, noces, bap- :mes, fêtes et autres occasions.

Le comte Jacques-Raymond de l'Hospltai avait été ivoyé, le 27 janvier 1755, en qualité de maréchal de imp, pour servir spécialement contre les contrebandiers, >us les ordres du comte de Marcieu, en Dauphiné, comme baron d'Espagnac servait en Bourgogne et Bresse sous s ordres du comte de Tavanes. En l'absence du comte î Marcieu, il devait avoir le comm.andement général î la province. Il établit son quartier général à Voiron. avait à cette date trente-cina ans. Dès son arrivée, le >mte de l'Hospital déploya le plus grand zèle contre les bandits », Il réclamait des exécutions exemplaires et ibhques, à la manière de la Cour des Aides de Monuban. « Je pense encore, écrit-il, le 8 avril 1755 au inistre de la Guerre, qu'il serait de la plus grande impornce de faire exécuter sur la frontière les contrebandiers 'is, comme aux Échelles, au Pont-de-Beauvoisin et à oste, et de les y laisser exposés bien en vue : ces lieuy nt pleins, en deçà et en delà, de contrebandiers et d'es» its mutins; la punition ne fait impression ai^x hcnmies,

qu'autant qu'elle est évidente, et je crois que c'est le moment de la rendre rigoureuse et authentique. Peu d'exemples de cette nature inspireraient beaucoup plus de terreur aux contrevenants et rendraient plus présente l'idée redoutable qu'on doit avoir de la puissance du roi, que les exemples multipliés et ensevelis à Valence, n

Ce comte de l'Hospital avait pris pour femme la fille aînée de M. de BouUongne, intendant des Finances. Sa belle-sœur avait épousé le fils du fermier général Gaze. Entré dans une famille de financiers, ce gentilhomme, quoique officier, en avait adopté les idées et les mœurs.

M. le comte de l'Hospital va s'associer intimement avec La MorHère. L'un et l'autre s'entendront avec le fermier général Bouret d'Érigny ; ils s'assureront la compUcité de M. de Fumeron, premier commis au ministère de la Guerre, et leurs hauts faits rempliront la fin de ce récit.

ROCHEFORT-EN-NOVALAISB (H mai /75o.'

En date du 9 avril 1755, le contrôleur général de? Finances avait écrit au baron d'Espagnac : « Nous préférons (aux dépenses- pour les troupes) donner de bonnes et grandes gratifications à ceux qui feraient des captures importantes telle que celle de Mandrin... »

Le lendemain, il y revenait encore. Il n'était plus d'humeur à solder les mémoires de Fischer pour l'accroissement de sa compagnie. Il voulait des captures importantes et n'épargnerait pas les « récompenses ». C'est d'ailleurs ce qu'il écrit à Fischer : « Vous et vos gens serez contents de moi, quand la besogne le méritera. »

L'Hospital et La MorHère se mirent à réfléchir sur les moyens d'accomplir cette « besogne » et de gagner ces « récompenses ». Vers la fin d'avril, ils crurent avoir trouvé ; mais une incursion de contrebandiers, qui

avaient franchi l'Isère, le 20 de ce mois, força l'Hospital à se dégarnir et retarda l'exécution des « projets médités ».

On n'avait pas cru devoir mettre d'Espagnac dana la confidence. Il avait servi comme aide de camp sous les ordres du maréchal de Saxe et Ton craignait qu'il n'eût des préjugés miUtaires. Le marquis de Ganay, gouverneur d'Autun, se fût montré plus raisonnable. En ce mois d'avril 1755, il offrait au ministre de la Guerre d'aller surprendre Mandrin, en Savoie, « dans son asile ». M. de Ganay, qui était colonel, proposait d'employer à cette expédition une partie de son régiment. Le succès est d'autant plus assuré, écrivait cet homme de guerre, que ces « coquins (il s'agit def contrebandiers) se croyant en sûreté dans les Etats de Savoie, n'y sont pas sur leurs gardes ». « Soyez persuadé, Monseigneur, ajoutait le gouverneur d'Autun en s'adressant au ministre de la Guerre, qu'on ne parviendra jamais à battre ni à saisir Mandrin en France. » Après ce fait d'armes, M. de Ganay espérait être nommé maréchal de camp.

Depuis les derniers jours d'avril, on a vu Mandrin s'occuper activement à terminer les préparatifs nécessaires à sa prochaine incursion en France. Il recrute et exerce ses hommes ; il achète des chevaux. Le 4 mai, il était à Carouge, où il recevait livraison de vingt-cinq chevaux ; le 7 mai, à la foire de Rumilly-en-Savoie, il vendait une jument noire à un marchand de Carpentras, son correspondant en Avignon, nommé Masson ; mais le 8 mai, à la foire de Saint-Félix, il remarquait huit personnes qui le suivaient et l'observaient : des espions de La MorHère, pensa-t-il. Le 9 mai, sur les quatre heures après midi, parune pluie battante, Mandrin etSaint^Picrre ]e co.drî'irevenaient à leur logis habituel, i«

ROCHEFORT-EN-NOVALAISE. 241

château de Rochefort-en-Novalaise, situé à une petite lieue de la frontière française que traçait le Guiers vif. Mandrin boitait, son cheval lui étant tombé sur la jambe.

Le Pont-de-Beauvoisin était en rumeur. Le commandant de la place, part de France, M. de la Tour-Gouvernet, que La Morlière et l'Hospital ont eu soin de laisser en dehors de leurs projets, signale au gouverneur du Dauphiné les déplacements de troupes, l'arrivée d'une demi-compagnie de volontaires de Flandre casernes aux Échelles et d'une demi-compagnie de ces mêmes volontaires «n quartiers à Saint-Christophe. Le capitaine Diturbide-Larre, qui commande les argoulets étabhs au Pont-de-Eeauvoisin, va se trouver à la tête d'un effectif important. Le nombre des « employés » a été également renforcé. M. de la Tour-Gouvernet, dans 3on rapport, montre les officiers de garde « toujours alertes » et les « patrouilles qui se font toute la nuit ». « Mais, ajoute-t-il, comme tout est secret pour moi, je ae dis rien et ne réponds de rien. »

La Moriière fut instruit de l'arrivée de Mandrin au îhâteau de Rochefort par une dénonciation émanant ^'un ecclésiastique, de qui le nom est demeuré inconnu. Dn tient directement le détail de La Morlière, qui en icrit au ministre delà Guerre. Il lui transcrit même une .)hrase de la lettre que l'ecclésiastique lui a adressée :

« Prenez garde à ce point : la femme fermière du ;hâteau est l'amie de Mandrin et doit avoir son argent, surtout, ne laissez sortir personne : les domestiques 'ous instruiront de tout. »

La légende d'après laquelle Mandrin aurait été trahi ">ar une dame de château, qui l'aurait livré, ne repose lune sur aucun fondement; mais on en voit ici l'origine.

Dans la nuit du 10 au 11 mai 1755, sur les onze heures, me troupe composée de cinq cents hommes environ.

"r la plupart dea argoulets de La Morlière et pour une

partie des « employés >> des Fermes, se rassemblèrent sur la rive fronçaise du Guiers vif. C'était à une demilieue en aval du Pont-de-Beauvoisin, au lieu dit le Pilon, à la hauteur d'Avaux, côté France (paroisse de Romagnieu), vis-à-vis du château de Beauregard, côté Savoie, à un endroit où le Guiers vif est guéable et que l'on nommait « la Rive ».

La MorUère accompagna ses hommes jusqu'à ce point, et dirigea le passage ; mais il crut prudent de ne pas s'aventurer au delà du cours d'eau, jusqu'en Savoie.

Il abandonna la conduite de la troupe au capitaine Diturbide-Larre qui avait commandé l'expédition de La Sauvetat. Diturbide était secondé par un groupe d'officiers des volontaires de Flandre, tous déguisés. Les « employés », au nombre de quatre-vingt-dix, étaient commandés par les capitaines de brigade Fournier, Marchand, Moulin et Francheville.

Sur les bords du Guiers, les berges se redressent en escarpements rocailleux, plus élevés sur la rive de Savoie. Pour se faire son Ut, la rivière les a comme tranchées.- Mais au point où les La MorUère se sont arrêtés, les bords descendent en pente douce. De larges bancs de pierres plates et rondes, rocs que les eaux ont limés, permettent en cet endroit de guéer le cours d'eau. Sur les rives, des toufîes de chênes, d'acacias et de saules gris. Du côté français, Romagnieu, sur une motte, domine le gué. Par delà le cours d'eau, en Savoie, on aperçoit au loin le château de Rochefort sur sa colline ronde et pointue. Il détache ses trois tours carrées sur le massif de la Chartreuse, qui tend l'horizon de murailles formidables, bleutées par l'éloignement, où les ruines du château de Montbel, dressées sur l'un des premiers sommets et dominant le château de Rochefort, semblent une aire abandonnée. Et plus haut encore et plus loin, la crête du massif, où des nuages se sont écroulés.

ROCHEFORT-EN-NOVALAISE. 243

Dans cette nuit du samedi 10 au dimanche 11^ le ciel est resté couvert. ^

Les soldats se sont arrêtés et, sur un signe des chefs, la plupart d'entre eux ont retiré leurs vestes écarlates, les vestes rouges des La Morlière, bien connues dans le pays. En un tas, ils ont jeté leurs bonncLs noirs, bordés de laine blanche.

Les effets sont cachés dans les vergues, au bord de l'eau. D'ailleurs une partie en est emportée par un paysan de Romagnieu, Sébastien Chapuisat, qui, pour les aller mettre à l'abri chez lui, fait plusieurs voyages, vestes et bonnets empilés sur ses bras jusque par dessus sa tête. Les argoulets se sont coiffés pour la plupart de mouchoirs, les uns blancs, les autres de couleur, qu'ils se sont noués en manière de bonnets. Beaucoup d'entre eux se sont noirci le visage avec du charbon, d'autres se sont mis des gazes sur la figure.

Le plus grand nombre des argoulets sont donc en petite veste blanche, mais quelques-uns ont eu l'imprudenco de conserver les « bonnets de pohce » qu'ils ont dans leurs quartiers, quand ils sont en petite tenue. Ils ont gardé aussi leurs havre-sacs, qui leur seront utiles, comme on verra. Les employés des Fermes sont en justaucorps ; mais quelques-uns sont vêtus de leur veste verte. Enfin tous ont leur fusil de munition, le fusil uniforme.

Deux paysans du bourg de Romagnieu, Trafil père et fils, que les argoulets ont rencontrés, sont contraints à leur montrer exactement le gué et à traverser la rivière devant eux.

Dans l'obscurité, les cinq cents hommes conduits par le capitaine Diturbide passent la rivière, en désordre, troupe bariolée, sinistre, silencieuse. Sur la rive de Savoie, la frontière n'est gardée que par Técu de la

maison de Sardaigne ; les argoulets en sont quittes pour lui tirer leur révérence. Ils prennent la vallée du Paluel, en laissant sur leur droite le torrent qui les sépare des collines boisées où saillent, d'une masse de verdure, les tours coiffées en champignon du château de Belmont. Ils vont devant eux, à travers champs, marchant sur le château de Rochefort. Le lendemain, on suivait leurs traces au ravage fait dans les blés qu'ils avaient couchés sous leurs pas, dans les nappes de blé vert qui s'étendaient, en se modelant aux mouvements du terrain, depuis Romagnieu jusqu'à Rochefort, sur une lieue de distance.

Ils suivent le vallon que dominent des hauteurs boisées, ils laissent sur leur droite Avressieux, avec son château à mi-côte.

Les argoulets marchent en ligne droite sur le château de Rochefort, dressé sur le coteau, parmi les vignes en foule, où se mêlent des plants de tabac.

Du milieu des pampres émergent les vieux murs de défense, percés de place en place par de longs et minces trous carrés, pour l'écoulement des eaux contenues dans les terres que le château enserre de ses fondations. Entre les grosses pierres, mal équarries, dont sont formés les murs massifs, la mousse, des touffes de bignones et de bouillon blanc ont jeté leurs racines. Les toitures du château sont en tuiles. Elles détachent leur couleur rouge, aux teintes diverses, sur la masse verdoyante des noyers touffus, qui s'alignent et se pressent à l'arrière du bâtiment, comme pour l'abriter contre les vents froids de la montagne.

De la terrasse, le regard découvre un horizon lointain vers l'occident: la vallée du Paluel, et en France, Avres- fl sieux, Belmont, Romagnieu ; d'autre part, la vallée de ^ Saint-Genix-d'Aoste. A^nsi, du côté du couchant, la vue s'étend jusqu'à la frontière française, et, au delà,

ROCHEFORT-ËN-NOVALAISE. 245

elle embrasse une distance de plus de deux lieues. Au Nord et à l'Est, c'est la puissante muraille de granit qui soutient le massif de la Chartreuse, taillée à pic, dont le château de Rochefort, du haut de sa motte, est séparé par un vallon qui le protège d'un large fossé naturel.

Le village de Rochefort est construit dans le voisinage sur un autre mamelon moins élevé.

L'entrée du château est sur le derrière, pour qui arrive des bords du Guiers.

On accède à la résidence par une somptueuse allée de noyers, qui conduit à une cour extérieure, manière de verger bien abrité où les cerisiers efïeuillaient leurs fleurs blanches sur le gazon terreux. Tout autour, les communs : des écuries, une grange couverte en appentis, mais les côtés ouverts à l'air ; des bûchers, un puits à auge taillée dans un bloc de granit, où le bétail vient boire, par dessus l'épaisse margelle ronde.

La façade du château se compose d'un corps de bâtiment, percé au milieu d'une porte charretière, basse, en plein cintre, et flanqué, sur les deux côtés, en manière d'ailes, de deux tours carrées, massives, trapues ; dans celle de gauche, la chapelle ; dans celle de droite, le logis occupé par Mandrin.

Cette entrée est défendue par une grille en fer forgé qui forme porte à claire-voie, fermée à l'intérieur d'une lourde poutre de bois, que l'on fait mouvoir en l'enfonçant dans un trou pratiqué dans l'épaisseur du mur. A droite et à gauche de cette entrée, de petites fenêtres à grilles de fer, fermées intérieurement d'un volet de bois plein. Celle de droite éclaire une chambre, à ras de terre, où loge Joseph Veyret, un jeune jardinier, qui sert aussi de concierge au château.

Après avoir ouvert la grille de fer, on passe une voûte sous le corps de bâtiment, et l'on s'introduit dans la cour intérieure.

â46 LA PRISE ET LA MURT DE MANDRIN.

Cette seconde cour, carrée, est entourée de constructions. Dans l'angle des murs, à droite en entrant, un degré de pierre mène jusqu'au premier étage à un palier extérieur sur lequel sont percées deux portes, la première, à droite, donnant accès dans les pièces aménagées sur la façade (par là on arrivait à la chambre de Mandrin) ; la seconde s'ouvre sur les chambres où logent le fermier et sa famille, occupant le premier étage du bâtiment qui, en se repliant à angle d'équerre, ferme la cour sur la droite. Le degré de pierre s'abrite d'une toiture en auvent, couverte de tuiles. Sous le degré, à niveau du sol, l'entrée de la cave.

En pénétrant dans la cour, on voit, face à soi, le bâtiment qui sert d'habitation aux seigneurs du domaine : sept ou huit marches conduisent à une grande porte à deux battants, aux panneaux de noyer, encadrée de fins pilastres que surmontent de petites urnes rondes sculptées en haut-relief dans la pierre. Chambranles et linteau ont conservé leurs nervures du xv« siècle ; audessus, dans une niche, une Vierge en pierre sculptée de la même époque, dont les pluies ont usé les contours. Les fenêtres à fins meneaux sont également du xv« siècle.

Sur la gauche en entrant, dans la tour d'angle, la chapelle. Plus loin, le puits de forme ronde, où l'on a adapté une pompe qui remplit l'auge carrée, taillée dans un quartier de roc ; derrière le puits, le mur très bas, percé d'une porte qui donne accès au jardin en terrasse — d'où l'on domine la vallée du Paluel ; — on passe du jardin au potager.

L'ensemble des constructions, où des parties plus anciennes sont demeurées encastrées, date du dixseptième siècle.

Motte fortifiée : au temps jadis résidence seigneuriale, miUtaire et agricole d'un baron laboureur, où, dans la vaste cour, en cas d'alarme sur la frontière, se

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'éfugiaient les paysans. Et, de fait, défendu au Nord et i l'Est par le massif de la Chartreuse, le château offrait, iu côté du Sud et de l'Ouest, une guette admirable jour la surveillance de l'ennemi.

De là, les Mandrins auraient pu voir les argoulets se •assembler sur les bords du Guiers, passer la rivière et nonter jusqu'à eux, par la vallée du Paluel, en ghssant Darmi les blés. Mais ils dormaient sans méfiance, sur la :oi des traités, confiants en la sauvegarde que leur offrait a couronne de Savoie.

Gâpians et soldats de La Morlière arrivèrent au châ- ,eau sur les trois heures du matin. Ils passèrent par la jrande allée de noyers et remplirent la cour extérieure. [Is firent un terrible vacarme à la porte grillée et aux enêtres qui la flanquaient à droite et à gauche et dont es volets de bois plein furent enfoncés par eux. Le eune jardinier, Joseph Veyret, accourut pour ouvrir, ît la masse des argoulets s'engoufïra sous la voûte.

Veyret est bousculé; d'un grand coup de sabre sur la ,ête il est jeté à terre, couvert de sang, et la bande urieuse se répand avec des cris dans la cour intérieure. iu bout de leurs fusils, les argoulets ont leurs baïonlettes. On a relevé le jeune jardinier et rudement on le ecoue. Un autre domestique, qui est accouru au bruit, ist houspillé de même. Il s'agit de dire où est Mandrin.

« Il est parti », déclarent les domestiques. Des coups le poing, des coups de plat de sabre, des coups de pied eur redressent la mémoire. « Il a fallu sérieusement les ;aresser », écrit La Morlière. L'un de ces malheureux m eut le bras cassé. Enfin, ils indiquent dans le coin le la cour à droite le degré de pierre.

Éveillé par le bruit, Mandrin n'a vu les argoulets [u'au moment où ils pénétraient dans la cour intérieure. il n'a auprès de lui au' un seul de ses compa;;nons, Saint-

Pierre le cadet, avec lui couche dans la chambre do la tour du coin.

Sur l'indication des domestiques, une bande d'argouletg 8*est élancée vers le degré de pierre. Les deux portes du paher sont enfoncées à coups de crosse : les uns se précipitent dans l'appartement où se trouve Mandrin ; les autres dans celui où couchent le fermier Perrety et sa femme. Pour arriver à la chambre de Mandrin, on traverse une grande pièce, longue et haute. Trois fenêtres, face à l'entrée, donnent sur la cour extérieure. Elles sont étroites, hautes, à croisillons blancs. Elles ont des volets en bois naturel. En les ouvrant, on a devant soi le rideau brillant des noyers séculaires, et plus loin, plus haut, le massif de la Chartreuse. Trois autres fenêtres, qui leur font vis-à-vis, donnent sur la cour intérieure.

La chambre où Mandrin couchait avec Saint-Pierre est conservée telle qu'elle était en 1755 : une large pièce carrée, blanchie à la chaux, mesurant six mètres sur chaque côté et cinq mètres de haut. Les solives du plafond sont apparentes, soutenues par une énorme poutre transversale ; elles sont peintes, elles aussi, à la chaux blanche. Deux portes en bois naturel, dont l'une, par laquelle se précipitent les argoulets, à droite de la fenêtre, fait communiquer la chambre de Mandrin avec la grande pièce qui vient d'être décrite, et dont l'autre, percée dans le mur face à la fenêtre, donne accès dans l'appartement occupé par le fermier Perrety.

Mandrin et Saint-Pierre sont saisis avant qu'ils aient pu se retourner. On les garrotte et, sans qu'on leur permette même de se vêtir, de passer leurs culottes, on les transporte sur des charrettes tenues prêtes à cet efïet.

Argoulets de La MorHère et commis des Fermes se conduisirent au château de Rochefort comme des sauvages. Ils se précipitent dans la chambre du fermier

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Perrety qu'ils accablent de coups ; ils le frappent sur la tête Hvec un bâton ; ils lui bourrent la poitrine et lea peins à coups de crosse, lui pochent l'œil etlui mettent la figure en sang. C'est à peine si sa femme, Jeanne- Marguerite, a eu le temps de passer un jupon. Elle paraît, n'ayant sur la poitrine que sa chemise, les bras nus, les cheveux défaits. L'un des argoulets lui arrache du cou une petite croix et sa chaîne en or ; elle en a la nuque marquée d'une hgne sanglante. Un autre lui passe les mains sous son jupon pour lui ôter ses jarretières « neuves, du prix de vingt-quatre sols ». Un troisième lui enlève des pieds ses chaussures à boucles d'argent, et un autre lui retire de la gorge son mouchoir d'indienne. Un gâpian prend à Jeanne-Marguerite, dans la poche de son jupon, deux écus de France. La dame est mise au net. Elle proteste, crie, se débat. Les soldats, en manière de caresses, lui appliquent rudement leurs mains sur les épaules, sur la gorge nue, sur la figure. Dans la chambre, on lui prend tout l'argent qu'elle possède, une centaine de louis d'or qu'elle avait mis sous son prie-Dieu de bois-noyer. On prend au fermier l'argent qu'il avait en réserve pour deux termes de son bail, quarante-sept louis d'or au dernier coin de France et un petit sac à procès remph de doubles louis neufs que Mandrin lui avait confié. Sur place, le capitaine Diturbide-Larre répartit cet argent entre ses hommes. Et comme le malheureux Perrety protestait, Diturbide commande de lui tirer un coup de fusil qui le manque heureusement, mais du moins la frayeur le fera tenir tranquille.

La servante, Anne Demeure, n'est pas épargnée non plus que sa maîtresse. On la lutine avec des plaisanteries de goujat. On lui prend neuf livres, sur elle, dans sa poche.

Argoulets et gâpians enlèvent du château tout ce qu'ils peuvent. Ge qui ne peut être emporté est saccage Mandhoî* 17

250 LA PRISE ET LA MORT ï»» MANDRIN.

et détruit. Toutes les armoires sont enfoncées, les coffres fracassés, les bahuts brisés, les huches éventrées. On faisait sauter les serrures à coups de talons de crosse.

Au fermier, soldats et commis prirent tous ses effets, justaucorps, culottes de drap, et culottes de finette, culottes doublées de peau, guêtres, bas de coton, souliers, chapeaux, manteau ; ils lui prirent ses armes, ses selles ; à la servante, Anne Demeure, ils volèrent ses chemises, ses mouchoirs de soie rouge et bleue, ses mouchoirs d'indienne, et son jupon d'une petite étoffe, dite raze ; au pauvre jardinier, qu'ils ont à moitié assommé, les gâpians prennent son couteau et la serpette dont il se servait pour tailler les arbres. Us enfoncent les coffres de bois de sapin où les valets d'écurie, François Berthet et Claude Planche, avaient rangé leurs effets. Les vestes de ratine brune et de ratine cannelle y sont butinées, ainsi que le linge et l'argent qui s'y trouvent: maigres économies que les deux domestiques avaient réalisées sur leurs gages. Claude Planche, pour avoir fait la mauvaise tête, est garrotté et jeté sur la charrette avec Mandrin et Saint-Pierre. Et la charrette part pour la frontière de France, escortée d'une partie seulement de nos conquérants, car le reste demeure à parfaire le pillage du château et à vider la cave.

Quel régal ! Le président de Thoury en écrit au commandeur de Sinsan, gouverneur de Savoie, pour le roi de Sardaigne :

« L'excellence de la cave m'avait engagé à y faire porter de Grenoble mes meilleurs et plus anciens vins, et j'y en envoyais prendre, à mesure que j'en avais besoin. Ces vins sont sans doute un objet que je regrette, car je les destinais à être bus par d'honnêtes gens. »

Ce dernier mot est dur, écrit par un magistrat français D un fonctionnaire étranger, au sujet des déprédations commises par des Français en terre étrangère.

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