Archioes de la Guerre, ms. 3406, n
Jacques? Il se trouvait en Dauphiné, le pays de Mandrin. A la recherche des sites pittoresques, il s'était égaré loin des sentiers battus. Rousseau était las, il avait faim. Il avise une maison de peu d'apparence, la seule des environs. Il entre, demande à manger. Un vieil homme, d'un air défiant, lui offre du lait écrémé et du pain d'orge rempli de paille. Rousseau dévore le tout, lait, pain, paille. Son appétit, son air avenant, inspirent confiance au paysan :
« Je vois bien que vous êtes un bon jeune honnête homme et que vous n'êtes pas là pour me vendre. »
Rousseau ne comprenait pas. Cependant le paysan, qui avait disparu par une trappe, ne tarda pas à revenir avec un bon pain bis de pur froment, un jambon appétissant et une bouteille aux hanches rebondies, de la physionomie la plus réjouissante ; des œufs battus dans du beurre frais firent une omelette admirable.
Au moment de partir, le touriste voulut payer. Nouvel effroi du bonhomme. Mais de quoi avait-il peur?
a II prononça en frémissant ces mots terribles de « commis » et de « rats de cave ». « Il me fit entendre qu'il cachait son vin à cause delà taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. »
« Ce fut là le germe, conclut notre philosophe, de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoiqu'aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son front et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la môme misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains. r
! Rousseau était le commensal d'un de ces publicoins ; il était le précepteur de son fils. Il s'agit de Dupin, que bous venons de voir refuser à un capitaine de dragons la grâce d'un de ses homm^es coupable d'une fraude légère. En parlant de la table de Dupin, Rousse'^u écrivait : Im On s'y engraisse étonnamment. »
I De toutes les contributions qui pesaient sur le peuple, la plus impopulaire était celle qui frappait le sel, nous voulons dire la gabelle, l'odieuse gabelle. Dans les provinces les plus imposées, non seulement le sel, objet de première nécessité, était onéré de droits qui en augmentaient jusqu'à vingt-quatre et à trente fois le prix réel, mais chacun était obligé d'acheter annuellement une quantité déterminée de sel, pour lui et pour chacun des membres de sa famille. Darigrand, ancien employé aux gabelles, met sous nos yeux ce tableau :
« Dans ce village, une famille toute en larmes défend contre les huissiers les haillons qui la couvrent ; déjà une voiture est chargée d'une vingtaine de gerbes de blés, glanées par les enfants : elles étaient destinées à nourrir ces infortunés le mois de décembre. Ces malheureux n'ont pas été assez opulents pour saler, leur soupe, et on a décerné contre eux une contrainte pour la quantité qu'on a jugé qu'ils auraient dû consommer de sel. Il se fait des milliers d'exécutions pareilles dans le royaume ; et à peine les meubles vendus suffisentils pour payer les frais. »
En 1787, le comte de Provence disait devant les Notables :
« Les effets de cet impôt sont si effrayants qu'il n'est pas de bon citoyen qui ne voulût contribuer, fût-ce d'une partie de son sang, à l'abolition d'un pareil régime. »
Au détriment et par haine de la Ferme, se développa la contrebande. Elle introduisait en France les étoffes, les mousselines, les toiles de coton, les draps étrangers, les soies pures ou mêlées d'or et d'argent qui venaient de Chine, les tissus des Indes alors très recherchés, les toiles de Mulhouse, ce que l'on nommait les toiles peintes ; ainsi que la cochenille et les écorces d'arbres à l'usage des teinturiers : objets dont les fermiers généraux tiraient grand profit. Par la frontière suisse pénétraient les montres et la bijouterie de Genève.
Ces divers articles formaient ce qu'on appelait la « contrebande fine ».
Puis la contrebande ordinaire qui portait surtout sur le tabac^.
On ajoutera les livres de piété à l'usage des protestants.
Il s'était formé sur les frontières, particulièrement en Dauphiné et en Savoie, une véritable population de
1. Ces détails, et une grande partie de ceux qui suivent, sont tirés d'un mémoire de Gaspard-Moïse de Fontanieu, intendant du Dauphiné, mémoire rédigé en 1732. Bibl. nat,, ms. franc. 8476, f.65 5q.
contrebandiers, au sein de laquelle cette profession se transmettait héréditairement. Les enfants y étaient préparés dès l'âge le plus tendre, sous les yeux de leurs parents. On ne leur enseignait pas d'autre métier, — métier sur lequel les fermiers généraux et leurs représentants dans les provinces répandaient leurs malédictions, mais pour lequel le peuple avait beaucoup d'estime,
« Les contrebandiers lèsent les droits du roi », disait la maltôte.
— Que non, répondaient les bonnes gens, ils ne lèsent que les droits des fermiers généraux. »
Sur les confins du Dauphiné et de la Savoie, se groupaient des villages où la contrebande était devenue l'industrie locale. Les principaux centres en étaient la Côle-Saint- André, gros bourg voisin de Saint-Etiennede- Saint-Geoirs, où naquit Mandrin, Saint-Genix d'Aoste, les Echelles, le Pont-de-Beauvoisin. La Novalaise était toute bondée de « fraudeurs ».
Pour désigner les contrebandiers, on se servait d'appellations diverses. Outre le nom que nous leur donnons, on leur appliquait celui de « margandiers ». On les nommait aussi « camelotiers ». Quand il ne s'agissait que de menue contrebande, qui se faisait à dos d'homme, on les appelait « porte-col ». Les porte-col allaient avec leurs marchandises serrées dans des bannes de forme carrée, qui étaient cousues dans des peaux de chèvres. « J'ai vu dans ma jeunesse, écrit Jarrin, un homme faisant ce métier. Avec un ballot d'étoffes anglaises sur le dos, il franchissait nos lignes de douanes la nuit, sans se préoccuper des chemins battus. Il dormait le jour et refaisait la nuit suivante ses douze lieues. C'était un montagnard de la frontière comme les compagnons de Mandrin. »
Le peuple était donc bienveillant aux contrebandiers et faisait leur force. « La fortune des fermiers généraux,
note le chevalier de Goudar, choque généralement tout le monde. » Les « cabaretiers, fermiers et autres gens de campagne », donnaient retraite aux marganiiers ; ils abritaient et cachaient leurs marchandises ; ils leur fournissaient les vivres nécessaires. Pour leur servir de guides « les valets de campagne obtiennent de leurs maîtres permission de s'absenter. » Dans les villages, les curés témoignaient aux hardis compagnons une sympathie particuhère, une sympathie chaleureuse et active. C'est un des traits marquants de ce récit. Le contrôleur général ne cesse de s'en plaindre aux intendants. « Les curés usent de faux tabac (tabac de contrebande). Leurs maisons servent d'entrepôt et d'asile aux fraudeurs (contrebandiers), dont ils cachent les marchandises jusque dans leurs églises. » Les gentilshommes toléraient les dépôts de contrebande dans leurs châteaux. Ils encourageaient ceux de leurs vassaux qui s'engageaient dans cette carrière aventureuse. Le magistrats du Parlement de Grenoble entraient en qualité de commanditaires ou bailleurs de fonds dans les sociétés formées pour le développement de leurs entreprises.
Le gouvernement publiait des ordonnances pour enjoindre aux habitants des villes et des villages « de sonner le tocsin » à l'approche des margandiers et de «leur courre sus comme à des ennemis >\ Voilà des ordonnances qui étaient bien reçues ! « Tous ces contrebandiers sont protégés dans le pays, où ils versent des sommes considérables », hsons-nous dans une lettre émanant de l'Intendance du Dauphiné (7 décembre 1724). « Il n'est point de village, écrit Fontanieu (intendant du Dauphiné), qui puisse entreprendre d'arrêter les contrebandiers, ni leur refuser retraite... outre qu'on ne doit pas ca. her que tout le pays est pour eux. » Les troupes mises en ligne contre les margan
diers sympathisaient avec leurs adversaires. « Le soldat, écrit Fontanieu, favoriserait le contrebandier s'il n'était contenu, parce qu'il pense comme le peuple. »
En devenant permanente sur la frontière du Sud-Est, la contrebande en était arrivée à se donner une organisation ferme et précise, qui avait de singuliers rapports avec celle des célèbres flibustiers du Nouveau Monde, les grands flibustiers français qui remplirent le xvii^ siècle de leurs exploits tumultueux ; non que flibustiers et contrebandiers se fussent fait mutuellement des emprunts, mais parce que des conditions pareilles avaient produit de part et d'autre des institutions semblables — s'il est permis, quand il s'agit de contrebande et de flibuste, d'employer ce mot si grave : «institutions ».
Comme les flibustiers, les contrebandiers étaient à la fois très indépendants les uns des autres et très unis. Comme eux encore, ils se divisaient en trois classes : 1° les chefs ; 2^ les valets ou domestiques (que les flibustiers nommaient les engagés) ; 3° les journaliers. On donnait ce dernier nom à des domestiques engagés pour un temps déterminé, généralement très court.
Les chefs étaient ceux qui avaient les ressources nécessaires pour louer des valets et des journaliers, pour s'approvisionner en contrebande, pour se procurer les armes essentielles, enfin pour acheter des chevaux. C'est la caractéristique des chefs : ils possèdent des chevaux.
Chaque chef était ainsi à la tête d'une petite troupe, où valets, journaHers, chevaux et marcliandises lui appartenaient en propre. « Ils ont rassemblé quelque argent, 'crit Fontanieu, avec lequel ils ont commencé par ache-
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ter des chevaux et des marchandises, et c'est ordinairement par le nombre des chevaux qu'ils entretiennent qu'on peut juger de leur force. Nous appelons ces sortes de contrebandiers « chefs » en Dauphiné. »
S'agit-il d'organiser une expédition? ces chefs te réunissent et élisent l'un d'entre eux pour « capitaine ». Et c'était encore ce que faisaient, sur les côtes d'Amérique, les flibustiers. Fontanieu en parle d'une manière précise : « Lorsque les contrebandiers du premier ordre veulent entreprendre un chargement, ils s'en avertissent et se donnent un rendez-vous, où ils se trouvent avec leurs chevaux. On les voit passer par petites bandes, et c'est ainsi que se forment les gros attroupements, qu'ils augmentent à proportion de la résistance qu'ils craignent de trouver.
« Lorsque la bande est ainsi formée, les chefs g'assemblent et choisissent l'un d'entre eux pour diriger l'expédition. Ce chef se met en possession du commandement avec une autorité aussi absolue que celle d'un officier sur sa troupe. Seul il a le secret de la route, qu'il ne communique même pas aux autres chefs, » Pour mieux cacher son plan de campagne, il fait répandre de faux bruits, il ordonne des contremarches, « manœuvre très fréquente des contrebandiers ». « Il fait des détachements, arrête ou met la bande en mouvement. Lorsqu'il la quitte, pour s'avancer lui-même à la découverte, il laisse le commandement à celui des autres chefs en lequel il a le plus de confiance^. »
Le capitaine, qui commandait une compagnie de margandiers, commençait par envoyer en avant des espions, puis de petits détachements chargés d'assurer sa marche ; ensuite il pénétrait avec ses hommes en France par les gorges des montagnes. Les rivières ne