Mémoire de Fontanieu, Bibl. nat.^ ms. franc
leur étaient pas un obstacle. « Ils forcent Its pontonniers, le pistolet sous la gorge, ou, lorsqu'ils craignent que les bacs soient gardés, ils ont de petits bateaux affidés et cachés dans les îles, qui leur font faire le trajet. Il y a de ces bateaux percés, qu'ils coulent à fond après s'en être servi et qu'ils bouchent avec du liège lorsqu'ils en veulent faire usage^. w
Arrivés en France, les con trebandiers s'efforçaient de se procurer des costumes d'e. ïiployés de la Ferme ou de soldats appartenant aux armées régulières, grâce auxquels, la nuit surtout — et c'é tait principalement de nuit qu'ils allaient en bandes, — ils parvenaient à dérouter toute poursuite. Ils les obtenaient de soldats déserteurs ou les achetaient chez les fripiers.
« On doit être certain, dit encore Fontanieu, que les bandes ne passent jamais que dans les cantons où les chefs ont des habitudes, et elles leur sont d'autant moins difficiles à former que tout le pays leur est favorable, sans aucune exception, même des conditions. » L'intendant du Dauphiné mande au contrôleur général : « Les contrebandiers ont dans chaque village des paysans affidés et qui sont toujours prêts à monter à cheval pour les suivre. »
« Leur pratique la plus ordinaire est de faire marcher en avant deux ou trois d'entre eux, sans chargement, comme de simples voyageurs. Ce détachement avertit de leurpassagedans les villages, un jour ou deux d'avance, et, par ce moyen, tout se trouve prêt. »
« A peine cette espèce d'avant-garde est-elle arrivée dans un Heu, que leurs espions se mettent en campagne et surtout, sous prétexte de chasser, battent tout le pays et les endroits les plus propres à leur dresser des embus-
1. Mémoire de Fontanieu, Bibl. nai., ms. franc. 8476. — Lettre âu Contrôleur général, 28 févr. 1738. Bibl. nat., ms. franc. 8465, f. 75.
cades. Ces espions passent la nuit dehors ; ils les entendent arriver, et, soit en allant au-devant d'eux, soit par des signaux qui se font communément par des coups de sifflets, les avertissent du danger, lorsqu'il y en a^. »
Dans les localités amies, les contrebandiers passaient les armes hautes, iifres en tête. Ils y rassemblaient leurs affidés, les armaient, et ceux-ci les accompagnaient, en qualité de «journaliers », c'est-à-dire de serviteurs temporaires, jusqu'à la prochaine étape. Ces bandes, armées jusqu'aux dents, variaient comme importance, de vingt-cinq à quatre-vingts ou cent hommes. Dans les pays où ils se savaient poursuivis, ils ne logeaient pas dans les auberges, mais dans des « écarts », ou bien au fond des bois où leurs amis leur apportaient des vivres.
Quand toute leur contrebande était vendue, la campagne était terminée. Alors la troupe se disloquait, lea chefs remettaient leurs armes à des valets qui les rapportaient en Suisse ou en Savoie par les chemins détournés, et chacun d'eux regagnait la frontière, comme le plus paisible des sujets du roi. Avant de se séparer, les contrebandiers étaient convenus d'un point de concentration en terre étrangère pour l'organisation d'une nou velle expédition. C'est ainsi, conclut Fontanieu, que « le moyen de parvenir à les surprendre, avec les précautions qu'ils prennent, est encore ignoré, et tout ce qu'on a pu faire a été de mettre pour soi le hasard de lea rencontrer ».
La rigueur des peines réservées aux contrebandiers dépasse l'imagination ; peines appliquées avec une sévérité implacable par des tribunaux spéciaux directement appointés par la Ferme.
Necker trouva au bagne plus de 1 800 forçats pour