Mémoire de Fontanieu, Bibl. iiaL, uis. franc
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délit de contrebande. De ce chef, dit-il, plus de trois cents hommes étaient envoyés annuellement aux galères. Montesquieu qualifie ces peines d' « extravagantes ». La contrebande armée entraînait la peine de mort et si, en résistant, le « fraudeur » avait atteint quelque employé des Fermes, il devait être roué vif. Sait-on toute l'horreur du supplice de la roue ?
Aussi Malesherbes, en s'adressant au roi, au nom de la Cour des Aides, s'écriait-il avec émotion : « Il n'est pas possible que Votre Majesté ne soit pas instruite de la rigueur des lois pénales prononcées contre la contrebande. Ceux qui s'en rendent coupables ne sont pas habitués à la regarder comme un crime. Ils y ont été élevés dés l'enfance ; ils ne connaissent d'autre profession. Et quand ces malheureux sont pris, ils subissent les châtiments destinés aux plus grands crimes. Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne soit attendrie au récit de ces cruautés et qu'elle n'ait demandé comment, dans l'origine, on o pu prononcer la peine de mort contre des citoyens, pour un intérêt de finance. »
Déjà, pour le peuple, le contrebandier était un ami, le voici qui devient un héros : Louis ^landrin trouverait partout les amitiés las plus chaudes.
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Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs était, au xviii^ siècle,. m bourg du Dauphiné, qui dépendait du bailliage de yaint-Marcellin, généralité de Grenoble. Un ruisselet 'arrose, vif et rapide, torrent en hiver, affluent dii Hhône, le Glier, que les gens du pays nomment poéti- [nement la « Rivière vieille i.
Petite ville rustique qui se tassé dans le creux de la rlajne de Bièvfe. Au levant, les premiers contreforts de a Grande-Chartreuse ; au nord et au couchant, des gnes de collines et de coteaux boisés, où des villages, ^ Grand Lemps la Frette, Saint-Hilaire-de-Ia-Côte^ smblent tombés dans les masses de verdure.
Les maisons de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, très ieilles et très basses, mêlent leurs toitures dechaiinieet
1. Octave Chenavaz, Notice sur la maison patrimoniale de *àndrin à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs; Grenoble, 1892, in-8» i 150 pages.
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de tuiles rouges ; elles se serrent Tune à l'autre comme pour se garantir du froid de la grande montagne. Le gros du bourg paraît écrasé dans son nid, dominé par les Alpes, dans le lointain, — les Alpes mauves aux heures du soir, — où la Grande Surre, la Grand'Vache comme on dit au pays, se dresse dénudée à côté des montagnes verdoyantes du Graisivaudan et de la Chartreuse. Et il tombe une douceur paisible et grave de ces hauts sommets que domine le Mont Blanc.
Aussi, les gens sont-ils lents, réfléchis — etpleins de prudence ; mais aux jours de marché, Saint-Étienne est gai, surtout quand, au soleil, les toits de tuile rouge reluisent. Les prairies étendent leurs longues nappes d'un vert cru et, partout, dans les prés, dans les bois, entre les vergues, découvrant des racines de chênes et de bouleaux, court le Glier, le ruisseau des écrevisses. Autour de la Grand* Rue, qui va de la porte Varanin à la porte de Bressieux, tout encombrée de cultivateurs, s'entrecroisent de petites ruelles, qui montent et descendent, pavées, glissantes, qui vont au vieux temple protestant, la «maison du schisme », au vieux château pointu, au très ancien clocher qui branle. Et le reste du bourg s'éparpille sur le coteau boisé, au long des chemins creusés entre les touffes de châtaigniers et les pièces de vignes, — les chemins étroits qui serpentent, les vioulets, comme on les nomme au pays, ou bien aussi Us « caminots ».
C'est là que naquit Louis Mandrin, le 11 février 1725, de François Mandrin, marchand de la ville, et de sa femme, Marguerite Veyron-Churlet, qui appartenait à l'une des meilleures familles du pays. Louis était leur premier enfant.
La maison des Mandrin s'élevait au centre du bourg, voisine du marché, dont elle n'était séparée que par la largeur de la rue nommée la Grande-Gharrière.
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Cette demeure, que le contrebandier a habitée jusqu'aux trois dernières années de sa vie, était restée intacte jusqu'en 1791 ; vieille gentilhommière qui avait été tour à tour auditoire de châteilenie, maison de ville, résidence bourgeoise et maison de commerce; c'est la « Maison de Mandrin », dont les Stéphanois, naguère encore 1, faisaient les honneurs, non sans fierté, aux étrangers de passage.
Les murs massifs, hauts de trois étages, en ont été construits, vers le milieu du xvi® siècle, en cailloux roulés, comme on nomme ces grosses pierres arrondies et polies au cours de l'eau, semblables à des galets, qui se trouvent en abondance dans la vallée, où l'Isère occupait anciennement un lit beaucoup plus large qu'aujourd'hui. L'appareil de maçonnerie est apparent, disposé en « épis de blé », avec cordons de briques. Ce qui donnait de l'originalité à la construction, c'était qu'elle était portée tout entière sur des voûtes en arceaux qui faisaient du rez-de-chaussée une manière de grande halle, où l'on accédait par quatre vasbes j ortes en tiers-point, percées sur les quatre côtés. La largeur de ces portes tenait la moitié de chacune des quatre façades.
Ce préau, dénommé « les poêles » {depallium, abri) —
le patois gallo-romain du pays l'appelait lo Peylo, —
était terrain communal, bien que la maison, qui s'élevait
au-dessus, fût propriété particulière. Il appartenait à
l'ensemble des habitants de la ville et leur servait de
1 place publique, une place pubhque à l'abri des intem-
I péries ; aussi, du soir au matin, y voyait-on arrêtées des
I bonnes gens qui devisaient. Préau où se réunissaient par-
i fois les assemblées de la communauté, sous la présidence
du châtelain ; où, les jeudis, jours de marché sur la
place voisine, les paysans venaient ranger leurs légumes
(1) Aux dernières nouvelles, le conseil municipal vient d'en décider la démolition.
en tas, empiler leurs sacs de blé ou d'avoine et déposer leurs grands paniers carrés remplis de volaille bruyante; où les fermières mettaient en ligne leurs bannettes pleines d'oeufs ou de mottes de beurre frais. Quel hourvari 1 Tout le bruit charmant que font les chevaux qui piaffent, les moutons qui bêlent, les veaux qui beuglent, les poules et les femmes qui caquettent. A la procession de la Fête-Dieu, on y dressait un reposoir tendu de draps blancs, où les bougies brûlaient en vacillant, petites flammes incertaines dans la clarté du jour ; là se réunissaient les samedis au soir, après la semaine, et les dimanches à relevée, les bourgeois de Saint-Étiennede-Saint-Geoirs et les paysans du mandement, pour s'entretenir de leurs affaires publiques ou privées ; là, enfin, se débattaient les intérêts de la commune et se faisaient les enquêtes, les criées et les encans ; les propriétaires s'y rassemblaient pour y discuter les question» d'eaux et de voirie ; les tabellions y réunissaient les parties pour la rédaction des contrats : « Fait et stipulé à Saint-Étienne, sous le poêle de la maison Mandrin » ; lit-on dans les formules des actes.
Au commencement du xvii® siècle, l'immeuble subit une modification im portante. La fontaine publique de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs fluait sous le poêle, à l'entrée de la voûte en arceaux qui s'ouvrait sur le chemin de la porte Neuve. On vient de dire que ce poêle, terrain communal, servait de place publique. Or la fontaine vint à tarir, tandis que l'eau était toujours claire et profonde dans le puits qui se trouvait au milieu de la basse-cour des Mandrin. La communauté proposa à ces derniers de leur accorder, ^i échange de leur puits, la jouissance d'une partie du poêle. Les intéressés acceptèrent, cédèrent leur puit» et se construisirent s"r le terrain du poêle, c'est-à-dire sous leur maison, un magasin flanqué d'une chambre
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d'habitation, à l'angle de la façade nord-ouest du préau.
La boutique des Mandrin s'ouvrait donc par une porte de bois de sapin, aux jambages de chêne « très vieux », sur le préau qui servait de place publique aux habitants de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Cette porte était garnie de gonds et de barres, sans serrure. Elle fermait à l'intérieur par « un verrouil. » Au-dessus de la porte, une fenêtre gisante, armée de trois barres de fer, attachées à une poutre qui était enchâssée dans la muraille. Le sol de la pièce était de terre battue, de « terre grasse », non unie : par l'usage il s'y était fait des trous en plusieurs endroits. Le plafond en était soutenu par onze poutrelles saillantes. Là, se débitaient toutes sortes de marchandises, mercerie et quincaillerie, outils de labour, houes, crocs et boyaux ; des étoffes, de menus bijoux d'or et d'argent pour les fiancés de village, des affiquets rustiques et des rubans aux couleurs vives pour les bonnets des paysannes. C'était en même temps un comptoir de marchand de vin, comme l'indique un procès-verbal de levée de corps, où se trouve notée la triste fin d'un habitant de Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, qui avait tant bu d'eau-devie, « es bouctique de François Mandrin », qu'il en était tombé ivre-mort au pas de la porte, pour ne plus se relever.
François, le père du futur contrebandier, faisait le commerce en gros et en détail. Il était surtout un maquignon actif, fréquentant les foires renommées de la Côte-Saint-André, de Burcin et de Beaucroissant.
En 1740, François Mandrin avait déjà, de sa femme Marguerite Veyron-Churlet, sept enfants, trois garçons et quatre filles, quand se produisit un petit drame de village qui nous retiendra un instant, non seulement parce qu'il éclaire les mœurs et les idées du temps, mais surtout parce qu'il met en lumière le caractère de Mar-
guérite Veyron-Churlet, la mère de Louis Mandrin le contrebandier, qui eut une si grande influence sur la destinée de son fils.
L'aînée des filles de François Mandrin, nommée Marié, était, en 17-40, dans sa quatorzième année. L'enfant avait les pâles couleurs, elle était très nerveuse, et soufïrait par moments de telles crises que sa bonne femme de mère ne tarda pas à se persuader qu'elle était ensorcelée. Précisément il y avait dans le bourg une femme, Micheile Droblier ou Doublier, mariée à un cordonnier du nom d'Antoine Vinoy, de laquelle la mère avait été réputée sorcière et qui passait elle-même « pour en tenir aussi. » Aucun doute, du m.oins pour Mme }.Iandrin : sa fille était devenue la proie du diable par le fait de la femme Vinoy. Dame Marguerite n'eut pas de peine à faire partager sa conviction à son mari d'abord, puis au bon abbé Peyrache, vicaire de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, puis à Gabriel Buisson, notaire, qui demeurait au premier de l'immeuble dont les Mandrin occupaient le rez-de-chaussée ; puis à Bonaventure Chantillon, maître chirurgien, enfin à Pierre Chillard, laboureur, et à Guigue Treillard, tailleur. La femme ^landrin était en proie à la plus vive exaltation, elle parlait avec impétuosité, avec conviction, n'admettant^ucunerépHque; sans cesse elle revenait sur les pratiques abominables de la sorcière qui tuait son enfant ; tant et si bien que les six compères en arrivèrent à concevoir « l'action la plus noire et la plus condamnable )h II ne s'agissait de rien moins que de brûler vive la femme Vinoy. C'était du moins ce qu'exigeait Mme Mandrin. En réalité on ne voulait que lui faire peur, afin de la décider à retirer le sort qu'elle était soupçonnée d'avoir jeté sur l'enfant. Le 9 août 1740, les conjurés profitèrent de ce que la femme Vinoy était allée moissonner et de ce que son mari travaillait