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SIXIÈME CAMPAGNE (i$-ifi décembre)
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SIXIÈME CAMPAGNE (15 décembre-26 décembre 1754.)
Mandrin pénètre en France par la vallée de Joux. — Engagement avec les cavaliers d'Harcourt à Mont-sous-Vaudrey. — L'entreposeur de Seurre en Bourgogne : Mandrin lui confie ses marchandises. —La prise de fieaune et celle d'Aulun. — Combats de Gueunaud et de la Sauvetat. — Les Mandrins se dispersent. — Leur chef revient en Savoie par le Vivarais, la Provence et le Piémont.
Mandrin pénètre en Franche-Comté dans la nuit du 14 au 15 décembre, en contournant les Rousses, où les brigades de gâpians semblent dormir sous la neige. Par un brusque crochet vers le Nord, il s'engage dans la vallée de Joux. Il va avec ses hommes à toute vitesse. L'aurore s'est levée très pâle : des tons de cuivre clair sur la blancheur de la nature; car la neige est tombée toute la nuit. Les chevaux y enfoncent jusqu'aux jarrets ; mais ils sont frais et dispos, et, pressés par leurs cavaliers, ils avancent rapidement.
La neige est si blanche, qu'elle noircit par contraste le ciel, les lacs, l'Orbe aux eaux d'un bleu saphir, et les rochers à pic, tous les coins où elle n'a pu s'étaler.
1. Harold de Fontenay, Mandrin et les contrebandiers à Autun (extrait des Mémoires de la Société éduenne) ; Autun, 1871, in-8« de 44 pages — Henri Bouchot, Mandrin en Bourgogne (extrait du Cabinet historique); Paris, 1881, in-8« de 32 pages — Ant. Vernière, Courses de Mandrin (extrait de \â Revue V Auvergne): Clermont-Ferrand, 1889, in-8« de 98 pages — UI. Rouchon, les Exploits de Mandrin dans la Haute-Loire (extrait du Pays Cévenol) ; Privas, 1905, in-8 de 123 pages.
Les margandiers vont vite : déjà ils sont devant Pontarlier. La ville développe sur une seule ligne ses maisons sombres aux toits aigus. Ils la laissent sur leur gauche. La campagne est nue et s'incline doucement dans la direction du Nord, vers Besançon.
Après avoir franchi un petit affluent du Doubs, le Drageon, la file des chevaux, en une longue caravane, s'enfonce dans les forêts, où des touffes très denses de houx font éclater leur feuillage Uché de sang parmi les branches dépouillées des grands hêtres. Les taillis de chênes semblent en métal mat, en bronze clair ou en cuivre. On descend toujours, la neige est moins épaisse : c'est la fin des plateaux. Les Mandrins s'engagent dans les gorges de la Loue. La route, taillée dans le roc, tourne en lacets. Les rochers, aux teintes chaudes, dressent des hémicycles de murailles au sommet desquelles brille la neige. A leurs pieds la Loue se brise en écume.
A partir de Mouthier-Haute-Pierre, la Loue est devenue calme. Elle coule sur du cailloutis blanc, avec un joli murmure. Un soleil pâle : c'est un rond de papier jaune collé sur une tenture de ciel gris clair, un soleil de décembre qui éclaire d'une frôle lumière la marche rapide des contrebandiers. Ornans se montre à leurs yeux du fond de sa vallée plantée d'érables. Le 15 décembre au soir, les Mandrins couchent à trois lieues de Besançon. Il fait un froid de loup.
Une fois de plus, par la hardiesse et par la rapidité de ses mouvements, le jeune contrebandier a surpris et dérouté tout le monde. Le duc de Randan, lieutenant-général en Franche-Comté, en écrit à son collègue de Bourgogne, le comte de Tavanes :
« Les contrebandiers n'ont point passé aux Rousses ; mais leur entreprise n'en est pas moins surprenante. Ils ont fait
an crochet pour éviter les postes, ont percé dans un endroit, où, faute de troupes, il n'y a point de chaîne, et, ce qui est incroyable, ils sont arrivés jusqu'aux portes de Besançon, sans que le directeur des Fermes ait eu un seul avis. En un mot, ils ont couché hier à trois lieues de cette ville, et je l'ai su par hasard1. »
Le ministre de la guerre, en réponse à la lettre du duc, ne peut s'empêcher de se laisser aller à sa mauvaise humeur. On a été trompé par un espion des Fermes et Ton a eu tort de se fier à cet « imbécile » — quelle expression sous la plume de M. le comte d'Argenson ! — au lieu de suivre les avis du baron d'Espagnac, annonçant que les contrebandiers remonteraient par les montagnes des Rousses, pour se faire un passage au-dessus de la ligne des postes établis à Saint- Claud
Sans perdre une heure, le duc de Randan mit à la poursuite de nos campagnons 150 dragons de Beaufremont, 120 cavaliers d'Harcourt, 50 cavaliers de Fumel, 60 cavaliers de Moutiers, 100 carabiniers et deux compagnies de grenadiers de Courten. « Les bandits, disait-il, seront enveloppés. » Le commandement supérieur de ces troupes fut attribué au marquis d'Espinchal. De son côté, M. de Roche baron, gouverneur de Lyon, mobilisait un détachement des volontaires de Flandre et un corps de dragons établi à Saint-Étienne ; en outre, il donnait ordre à Fischer, cantonné à Pont-de- Vaux, de se lancer avec ses chasseurs dans une poursuite sans relâche, jusqu'à ce qu'il eût atteint et exterminé le dernier des Mandrins. Enfin, du Sud partait un fort détachement de volontaires de Flandre, sous le commandement d'un officier
1. Le duc de Randan au comte de Tavanes, 17 déc. 1751, Dole ; éd Harold de Fontenay, p. 44-12.
2. Le ministre de la guerre au duc de Randan, 17 déc. 1754, A. G. ms. 3386, n« 403; le même à M. de Boynes, 26 déc. 1754, ibid., n» 411.
basque, le capitaine Pierre Diturbide-Larre, pour prendre les margandiers à revers.
De Besançon, faisant un détour vers le Sud, par Arbois, Mandrin arriva avec sa troupe, dans la soirée du 16, à Mont* sous-Vaudrey, à quatre lieues de Dole, où les compagnons s'arrêtèrent pour se rafraîchira la porte d'un cabaret. Passent les cavaliers d'Harcourt. Ils ont mis l'épée au clair, les Mandrins ont pris leur carabine. Une première décharge met à terre l'un des hommes du roi, en blesse deux autres et les cavaliers d'Harcourt de prendre la fuite, en abandonnant le corps de leur camarade, que les contrebandiers dépouillent de ses armes, de son habit, de son chapeau et de son manteau1. Jusqu'à ce jour Mandrin avait évité de s'attaquer aux soldats du roi, pour ne s'en prendre qu'aux gftpians, c'est-à-dire aux gens de la Ferme ; mais du moment où l'arméeréglée était mobilisée contre lui, force lui était, pour se défendre, de se tourner aussi contre elle.
Les Mandrins entrèrent à Seurre sur la Saône, « petite ville du duché de Bourgogne», le 17 décembre, vers les cinq heures du soir. Ils étaient cent hommes bien montés. Chacun d'eux avait son fusil à deux coups, deux pistolets à la ceinture « et un autre dans l'aile du chapeau2 ». Mandrin commença par faire publier une proclamation aux habitants pour leur dire « de ne point interrompre leurs travaux ». « Loin que le peuple fût l'objet de ses expéditions, il prenait ses
4. Jugement contre Mandrin du 24 mai 1755. — Réquisitoire contre Joseph Bertier par Levet de Malaval, 22 janv. 4755. A. A. S. ms. Turin 224, f. 34. — Lettre de M. de Boynes, décembre 4754, communiquée par M. A. Vernière. — Lettre de M. Bertrand de Chalon, du 23 décembre 4754, communiquée par M. Ul. Rouchon. — Abbrégé* p. 36.
2. Lettre (18 dcc. 4754, Seurre) de M. Raudas, contrôleur à Seurre, communiquée par M. Ul. Rouchon. Cette lettre contient les renseignements* tes plus précis et les plus circonstanciés sur le séjour de Mandrin à Beurre. D autres indications sont contenues dans une lettre du 23 décembre 1754, de M. Bertrand de Chalon, dont la copie nous a également été communiquée par M. Ul. Rouchon. — Voir en outre Abbrëgi, p. 36.
intérêts ». Aussi bien, bourgeois et artisans, « en gens raisonnables », pour reprendre l'expression de M. le procureur au parquet de Roanne, n'eurent garde de se mêler de ce qui ne les regardait pas. Suivant son habitude, Mandrin commença par se rendre chez l'entreposeur des tabacs. Il tira de lui 2000 livres en échange de quelques bennes et d'un reçu signé « le capitaine Mandrin ».
Cet entreposeur avait l'air d'un brave homme.
On a vu précédemment comment Mandrin, pour répondre aux fermiers généraux, qui faisaient interdire au public de lui acheter ses marchandises prohibées, les avait obligés eux-mêmes, eux, les fermiers généraux, par l'intermédiaire de leurs entreposeurs et de leurs buralistes, à se faire ses principaux clients ; — le voici, avec ses compagnons, marchands à cheval qui traînent derrière eux une quantité énorme de tabac et d'étoffes, poursuivis bride abattue par les cavaliers du roi. A cette situation nouvelle, Mandrin fait tout aussitôt face par une combinaison nouvelle de son esprit hardi et ingénieux.
De même qu'il avait récemment mis en dépôt ses fusils chez les gendarmes de Rodez, pourquoi ne mettrait-il pas en dépôt ses marchandises de contrebande dans les magasins mêmes des fermiers généraux ? L'entreposeur de Seurre lui inspire confiance : il va donc abandonner à sa garde toute sa contrebande, 146 ballots. L'allure de sa troupe, traquée par les «c royaux », en sera allégée, et, dans les villes où il passera, au lieu de livrer directement ses marchandises aux représentants de la Ferme, il leur donnera désormais, en échange de leur argent, des bons à valoir sur le tabac et sur les étoffes laissés entre les mains de l'entreposeur de Seurre1.