Chenavaz, dans la Justice, 16 juin
Le marquis de Ganay en écrit au ministre de la guerre : <c Vous savez que Mandrin a été condamné à être pendu, il y a quelques années, à Chambéry. Malgré cet arrêt, il y va très souvent, il y couche, il y séjourne. Il y a environ un mois (c'est-à-dire en mars 1755), il y a soupe chez l'un des principaux magistrats de cette ville, et il y a été fort caressé, quoique ce juge ait signé autrefois sa sentence de mort1. »
Mandrin causait d'une manière brillante, avec gatté et entrain. Nous laissons à penser s'il avait des anecdotes à raconter. A table on se taisait pour les entendre.
Au salon, les dames se pressaient autour de lui. Aussi les maîtresses de maison en étaient-elles arrivées à se l'arracher, car elles n'avaient pas souvent l'occasion d'offrir à leurs invités un héros tourné comme celui-là. En retour, le jeune contrebandier avait des façons les plus galantes du monde.
« Les dames du Parlement de Grenoble, écrit Victor Advielle, ont transmis à leurs descendants le souvenir des attentions et des politesses dont elles avaient été l'objet de la part de Mandrin. J'avoue que si je n'avais pas recueilli moi-même cette tradition, qui est générale, j'aurais de la peine à le croire. »
Mandrin aurait même obtenu les faveurs de la femme d'un conseiller au Parlement du Dauphiné, de son nom de jeune fille Antoinette Fay-Jacquet; amours dont serait né, en novembre 1755, Catherin (appelé dans la suite Charles-Joseph) Balmain, qui, de là, aurait porté jusqu'à sa mort le sobriquet de « Mandrin ». Le fait est relaté
4. Rapport (avril 1755) du marquis de Ganay, gouverneur d'Autun, au ministre de la guerre, A. G., ms. 3406, n*178. Si. de Ganay écrit au cours de son rapport : « Je me suis trouvé en connaissance avec M. de Lisle, chevalier de Saint Louis et officier très intelligent de La Morlière, actuellement au quartier de Saint-Christophe, auprès du Pont- de-Beau voisin, et dans le voisinage de Mandrin. Il me donne exactement des nouvelles des contrebandiers. »
par Champollion-Figeac dans ses Chroniques dauphinoises1. Il le tenait de son père; mais son père, de qui le tenait-il ? Nul texte contemporain ne le vient appuyer. Et le doute, en pareille matière, doit se résoudre en négation sous la plume de l'historien.
Telle était la faveur dont les Mandrins jouissaient en Savoie, que le gouvernement de Louis XV devait y faire accompagner, par des soldats, les témoins français appelés à y venir déposer contre eux devant les tribunaux du pays, « afin de mettre lesdits témoins à couvert de toutes les insultes des habitants2 ». Les fermiers généraux de France, chargés d'approvisionner la Savoie en sel, étaient obligés de demander des détachements de soldais au roi de Sardaigne, pour faire conduire leurs convois jusqu'aux divers lieux où se trouvaient leurs entrepôts, Saint-Genix, Yenne, le Bourget, Montmélian3.
Familièrement, dans les guinguettes, les Mandrins buvaient avec les dragons piémontais4. L'agent Marsin, qui s'était affilié aux contrebandiers, raconte que, étant à Hermance avec les Mandrins, « les gardes du roi de Sardaigne nous mirent nos armes en état, par ordre de leur capitaine général qui vint nous voir1 ». Dans les conflits où les contrebandiers peuvent être mêlés, les juges du duché de Savoie avaient ordre de prendre systématiquement leur parti \
1. A. Champollion-Figeac, Chroniques dauphinoises, 1750-1794, p. 324.
2. Le comte d'Argcnson au chevalier de Chauvelin, 28janv. 1755, Versailles. A. A. E.f ms. Turin 224. f. 46 v» et 60 v».
S. M. Mallard, contrôleur à Belley, aux fermiers généraux, 13 avril 1755, Belley. A. A. E., ms. Turin 224, f. 267-68. — MM. Michel et Cabanon, entrepreneurs de voitures de sel par le Rhône, la Saône et l'Isère aux fermiers généraux. 18 avril 1755, tbid., t. 279-80. — M. do Trudaine au Contrôleur général, 25 avril 1755, Paris, ibid., f. 393.
4. Rapport de Marsin, loc. cit. ; — Mémoire remis en septembre 1755, par le chevalier de Chauvelin au chevalier Ossorio, A. A. B.f ms. Turin 225, f. 314-75.
t. Ibid.
S.Ibid.
Si bien qu'on imagine l'accueil fait par la Cour de Sardaigne au chevalier de Chauvelin, quand il venait réclamer, au nom de la Cour de France, l'arrestation des « bandits ». Posté au Pont-de-Beauvoisin, le colonel de La Morlière, sur les indications des espions entretenus par Leroux de la Motte, signalait au commandeur de Sinsan, gouverneur de Savoie, les allées et venues du célèbre brigand. « Mandrin et plusieurs de sa bande, lui écrit-il le 10 février 1755, doivent se trouver sur les neuf à dix heures du soir au château de Domessin, appartenant à M. de Lersain, pour y danser et se réjouir à l'occasion de la noce de La Jeunesse, fermier du château. Il serait heureux, Monsieur, que cette fête donnât l'occasion de débarrasser la société de ces mauvais sujets1. »
Pour échapper à ces instances, les ministres de Sardaigne, souples et déliés, connaissaient mille et un tours et détours. Tantôt, ils assuraient que, de tradition, on ne pouvait livrer les sujets d'un Etat étranger, que dans les seuls cas où il ne s'agissait que de délits peu graves et qui ne mettaient pas en question la vie du délinquant : les fils de famille, par exemple, qui fuyaient l'autorité paternelle, pour se laisser aller plus librement aux folies de la jeunesse, ou bien les débiteurs qui mettaient la frontière entre eux et leurs créanciers; tantôt, au contraire, le secrétaire de Charles-Emmanuel III, pour les affaires extérieures, affirmait que l'extradition ne pouvait se justifier que par des crimes très graves, dûment établis par les tribunaux réguliers. En suite de quoi il fallait entamer en France, contre les contrebandiers de qui on demandait l'extradition, un procès par contumace, puis en remettre les procès-verbaux à la Cour de Sardaigne,
1. Lettre du 10 février 1755, le Pont-de-Beauvoisin, part de France. Archives de la Savoie, série C.
qui les transmettait au Sénat de Savoie, lequel introduisait une procédure en revision, pour conclure à un supplément d'enquête ; à moins que le Sénat de Savoie ne prétextât que les tribunaux, devant lesquels les contrebandiers étaient traduits en France, simples commissions aux gages des fermiers généraux, n'offraient pas une autorité suffisante. Ou bien encore, la Cour de Turin invoquait la tradition de la domination espagnole, conservée dans le pays : et c'était, disaient les ministres sardes, le principe même de Philippe V, petitfils de Louis XIV, — « que celui qui s'était rendu coupable des plus grands crimes dans un pays étranger avait droit à la vie, aussitôt qu'il mettait le pied sur quelque terre de la domination espagnole * ». Ou bien encore, par une voie toute différente, le chevalier Ossorio donnait au représentant du roi de France « les assurances les plus fortes », mais en ajoutant que les troupes de Sa Majesté sarde en Savoie ne disposaient pas d'effectifs suffisants, qu'il y fallait de la cavalerie, que le fourrage y était hors de prix, que l'hiver y était rude, les chemins gâtés par la gelée, et que les patrouilles y ruinaient les chevaux : la Cour de France demandait l'impossible9. Ou bien encore, « en renouvelant les assurances les plus fortes », le comte de Sartirane, ambassadeur sarde auprès de la Cour de France, parlait ainsi :
« Il n'a pas dépendu de nous que Mandrin et ses autres compagnons aient été arrêtés en Savoie. Nous avons donné à cet effet, et renouvelé plusieurs fois, les ordres les plus pressés; mais si ces mêmes criminels n'ont jamais pu être arrêtés en France, où les fermiers généraux avaient tant de
1. Moreau de Séchellcs & Rouillé, 30 août 1755. A. A. E., ms. Turin, 225, t. 210-13.
2. Dépêche de Chauvelin, 15 janv. 1755, Turin. A. A. E., ms. Turin, 224,
moyens, soit par un grand nombre de troupes qu'ils ont à leur disposition, soit par l'emploi des espions, il ne doit pas paraître surprenant qu'on n'ait pas pu les arrêter en Savoie, où nous n'avons que fort peu de troupes, et où le paysan ne veut pas s'exposer à voir brûler ou piller sa maison l. »
Bref, comme le chevalier de Chauvelin le disait vers cette époque au chevalier Ossorio, ministre du roi de Sardaigne : « Depuis cinq ans, on n'a pas pu obtenir en Savoie l'arrestation d'un seul contrebandier*. »
1. À.-D. Perrero, l'Arresto in Savoia del Capo-contrabandiere Luigi Mandrin, dans Curiosila e vicerche di Storia subalpina. Turin, 1882, in -8*. Etude écrite d'après les documents inédits des Archives de Turin.
2. Dépêche de Chauvelin, 2 juin 1755, Turin, A. A. E.t ms. Turin 244, f. 411.
Aux expéditions que les Mandrins dirigeaient à travers les provinces de France, les bonnes gens comparaient les chevauchées des gens du roi. Voici Tune d'elles :
Au bac de Poliénas, près de La Rivière, une douzaine de camelotiers passèrent l'Isère, le vendredi 19 avril I75S, vers quatre heures du matin. Avis en fut donné et un détachement de volontaires de Flandre, — trente hommes sous le commandement du capitaine de Romme, — fut lancé à leur poursuite. Le 20 avril, à cinq heures du matin, celui-ci partit de Voiron1.
Le capitaine de Romme était persuadé, d'après la rumeur publique, que Mandrin lui-même était à la tête des contrebandiers, car Ton voyait Mandrin partout ; ce qui fit qu'il se mit en course avec une ardeur extrême, convaincu qu'il allait se signaler par un coup d'éclat. Au reste, le succès lui paraissait assuré, d'autant qu'il s'agissait d'exécuter une idée ingénieuse, conçue par lui : comme en tous lieux les populations étaient dévouées aux contrebandiers, il avait résolu de se présenter à elles, non comme un officier du roi, mais comme s'il était Mandrin lui-même et ses hommes des margandiers.
i. Le comte de Marc i eu au marquis de Rochcbaron, 22 avr. 1755, Grenoble. A. G., ma. 3406, n* 130 bis.
À La Rivière, sur l'Isère, où il arrive hors d'haleine, il apprend avec ennui que les camelotiers ont sur lui quarante-huit heures d'avance, parce que l'officier de châtellenie du lieu, « le châtelain », M. Milliard, a tardé vingtquatre heures à signaler leur passage. Furieux, il se précipite chez ce dernier, il s'y présente à minuit. Il crie et sacre à la porte qu'il secoue à grands coups de pieds. M. Milliard est absent, il est parti à la recherche d'une sage-femme pour sa femme en travail d'enfant. Romme se jette dans la chambre où la jeune « châtelaine » est dans son lit, et il continue d'y crier comme un sourd. La mère de M. Milliard, qui a soixante-quatorze ans, veut le calmer. Romme l'injurie, la frappe i coups de cravache; puis il parcourt la maison, renversant les meubles, persuadé qu'on lui cache le châtelain.
« F... bougresse! crie-t-il i M°* veuve Milliard, il faut que tu me trouves ton fils ! »
Il veut rentrer dans la chambre de la jeune femme en couches; mais la porte en vient d'être fermée d'une targette. Il la fait sauter d'un coup d'épaule et recommence dans la pièce un vacarme d'enfer. U exige que la « vieille » l'accompagne chez le curé.
Le curé de La Rivière, qui cherche à s'interposer, est également maltraité, « Malgré les politesses que lui a faites M. le curé, écrit le châtelain, il a continué ses termes injurieux et l'a épouvanté des maltraitements qu'il a faits à ma mère, la menaçant de lui servir de guide *. »
La jeune femme, à qui l'émotion a causé une « révolution », est prise de syncope, on croit qu'elle va mourir. « U est bien malheureux, dit en terminant M. Milliard, il
1. Milliard, châtelain de La Rivière, au comte de Marcieu, 22 avr. J755. A, £., ma. 3406, n* 126 bis.
est bien malheureux à quelqu'un qui ne fait que son devoir de recevoir des mal traitements. Je laisse à votre justice (la lettre est adressée au gouverneur du Dauphiné) la correction que mérite cet officier. »
La justice de M. le gouverneur consista à faire saisir le malheureux châtelain et à le faire traîner jusqu'à Grenoble, où il fut jeté en prison.
De La Rivière, Romme et ses hommes prirent le chemin de Bourdeau, où ils arrivèrent le jeudi 24 avril sur les huit à neuf heures du matin. M. Mège, maire de Bourdeau et notaire royal, était dans son cabinet de travail, quand il vit entrer sans plus de façon deux dragons qui le sommèrent de venir parler à leur capitaine. Le maire se lève, prend son chapeau. Il rencontre Romme au bout du pont :
« Êtes-vous le consul de Bourdeau, lui demande celui-ci.
— Monsieur, j'en suis le maire. »
Sur quoi, M. de Romme, le « tirant de côté » :
« N'a-t-il pas passé par Bourdeau des contrebandiers?
— Un jeune homme du pays m'a dit en avoir vu, il y a quelques jours, sur les minuit, une trentaine à cheval, chargés de ballots et qui remontaient la rivière.
— J'ai appris qu'il en est passé par Bourdeau lundi dernier. Ils y ont dîné. Ils étaient au nombre de neuf.
— Je ne les ai pas vus, et je n'en ai pas entendu parler. Il est vrai que j'ai été absent de Bourdeau pour mes affaires et celles de ma profession. Si j'en savais quelque chose, je ne le tairais pas. »
Dès lors, M. de Romme dit au maire qu'il était « un menteur, un drôle, un coquin ».
« Monsieur, vous me faites tort. Je suis un honnête homme et j'en ai toujours fait profession. »
On allait lui apprendre à faire profession d'honnête
homme. Des cavaliers saisirent le maire de Bourdeau, en le tirant par son justaucorps, en le frappant de coups de talon de crosse et de gros coups de poing. Le capitaine ordonna qu'on l'attachât par des courroies à la selle d'un cheval. Il allait servir de guide. Et la troupe de partir, Mège étant mené sur le front avec rudesse, par un cavalier qui le poussait ou le tirait comme un jeune veau. On arriva ainsi jusqu'à Vesc, « avec bien de la peine, par la chaleur et le chemin rude de la montagne », de là à Taulignan, d'où M. Mège fut conduit à Grenoble, toujours tenu en laisse par un soldat, et à Grenoble il fut jeté en prison1.
Le même jour, 24 avril, « à la nuit fermée », Romme et sa brigade arrivèrent en vue de Taulignan. Ils s'arrêtèrent au cabaret de la Merluche, à une portée de fusil des murs de la petite ville. Les cavaliers, habillés de bleu, se présentaient le fusil haut, criant et menaçant, disant qu'ils étaient des Mandrins, — suivant le plan de leur capitaine. Ils se répandaient en injures sur le compte des gardes des Fermes et demandaient à vendre des marchandises. Assurément Pierre Pinet, hôte de la Merluche, avait déjà vu des contrebandiers, mais il n'en avait pas encore vu d'aussi redoutables, car ils commencèrent par lui enfoncer ses armoires, lui voler ses chemises et lui vider sa cave. L'aubergiste épouvanté voyait couler son beau vin bleu dans le gosier des soldats avec une rapidité effrayante8.
Après s'être suffisamment rafraîchi, ainsi que sa troupe, à « la Merluche », M. de Romme se rend avec deux de ses hommes, chez le receveur du bureau de Taulignan, M. Blanc, qui demeurait hors la ville. Il lui confie, en secret, sou»