‹ MandrinChapitre 148 sur 266 · A. G., ms. 3406, n» 126 bis · texte numérisé non relu

A. G., ms. 3406, n» 126 bis

Et, lui mettant la main au collet, il le secoue comme un vieux tapis, en le traitant de drôle et de coquin, puis, le jetant entre les bras de deux cavaliers :

« Liez et garnottez-moi ce bougre-là! »

« Ce qui fut exécuté dans l'instant, écrit le malheureux échevin. Et je reçus un grand coup de poing sur la tête. Je fus conduit jusqu'à Suze, lié avec une courroie, les bras attachés ; laquelle courroie était tenue par un cavalier. Là, nous séjournâmes jusqu'à dimanche, dans les prisons du château1. »

Jean-Joseph Brun,perruquierà Saint-Paul-Trois-Châteaux, fit rencontre de la troupe. Le pauvre échevin avait son chapeau sur l'épaule ; il était couvert de poussière; il était attaché par une longe à la selle d'un cheval et ne pouvait suivre qu'avec peine l'allure du cavalier qui pressait sa monture. Sur le derrière delà troupe, le capitaine chevauchait en sifflant.

Celui-ci demanda au perruquier de lui raccommoder la croupière de son harnais :

« Brave homme ! connaissez- vous Mandrin ?

— Non.

— Eh bien, vous le voyez ! vous le voyez ! Vous pouvez dire avoir rendu service à Mandrin ! »

Et l'on arriva à Grignan où tout était en rumeur, car déjà avait été annoncée l'approche des contrebandiers, qui se trouvèrent être les soldats du roi 2.

Quant à Pierre Pinet, l'hôte de la Merluche, il avait reçu pour seule indemnité de la façon dont ses armoires et sa cave avaient été vidées, de grands coups de plat de sabre et mille et un coups de poing.

1 . Lettres de J.-P. Clergue, échevin de Taulignan, 1" mai 1755, des prisons de Grenoble. A. G., ms. 3406, n« 176.

t. Procès-verbal du subdélégué de Baint-Paul-Trois-Châteaux, 28 avril 1755. A. G., ms. 3406, n* 158.

C'est ainsi que, le 29 avril 1753, M. de Romme revint de son expédition sans avoir vu l'ombre d'un contrebandier :

« Je suis enfin rentré hier soir à Voiron, écrit-il le 30 avril, après avoir parcouru une partie du Dauphiné, et ne rapportant de ma course que la triste conviction du peu d'inclination qu'ont les officiers municipaux et les peuples à concourir à notre besogne. Des dix-sept bourgs et villages que la bande (des contrebandiers) a traversés, pas un n'a sonné le tocsin â. »

Mais M. de Moidieu, procureur général au Parlement de Grenoble, écrivait plus justement en s' adressant, lui aussi, au ministre de la guerre : « Vous êtes sans doute informé qu'un officier des volontaires de Flandre, commandé pour suivre avec trente hommes une troupe de onze contrebandiers, avait, pour toute expédition, arrêté le maire de Bourdeau et un échevin de Taulignan \ »

La conclusion fut que, « attendu la traduction solennelle qui avait été faite du maire de Bourdeau et de l'échevin de Taulignan et du châtelain de La Rivière », on ne crut pas devoir leur infliger une punition plus sévère qu'une détention de quinze jours à la Conciergerie de Grenoble, après quoi on eut l'extrême indulgence de les remettre en liberté 8.

Quant à la petite troupe de margandiers, que M. de Romme avait poursuivie à la manière d'un hanneton qui s'agite dans une cage de verre, après avoir été à Châtillon, à la Croix- Haute, à Clelles, au Collet, au col d'Ornon, à la Pautte, au Bourg d'Oisans, — où quinze employés des Fermes prirent la fuite à son approche, — étalant au grand jour et vendant

1. M. de Romme au ministre de la guerre, 30 avr. 1755, Voiron. A. G. ms. 3406, n° 175.

2. M. de Moidieu au ministre de la guerre, 24 avr. 1755, Grenoble. A. G., ms. 3406, n* 188.

3. Le comte de Marcieu au ministre de la guerre, 12 mai 1755, Grenoble. A. G., ms. 3406, n* 220.

tranquillement ses marchandises, elle avait regagné, par la chaîne des Alpes, qu'elle franchit au col de Besse, le comté de Maurienne en Savoie1.

De ces faits, et d'autres semblables, on imagine la conséquence. Les Dauphinois ne pouvaient pas ne pas faire la comparaison entre Mandrins et argoulets. Mandrin et ses hommes n'avaient que de bons procédés pour les braves gens, pour les petites gens surtout; ils étaient gais, francs compagnons, ils buvaient sec et payaient à boire; aux hommes, ils vendaient des andouilles de tabac, quarante-six sous la livre; aux femmes ils débitaient, à un prixd'occasion, étoffes et affiquets, et aux dames de château des montres et des indiennes. Partout, ils payaient largement logis et couvert. Et, de-ci de-Ià, ils rossaient les gâpians, les commis, les employés, race maudite; ils les pendaient même ou les fusillaient aux bords des fossés.

On les vit dedans Montbrison, A Bourg, à Cluny près Màcon, Qui sont des pays de Cocagne, Enfiler avec grand fracas Les commis et les chapons gras2...

Les argoulets, au contraire, représentants de l'ordre et des mal tô tiers, injuriaient et assommaient le pauvre monde; ils pillaient les auberges comme des voleurs et traitaient comme des chiens les officiers municipaux.

Le capitaine de Romme constatait à la fin de son odyssée que les « bandits » lui avaient échappé, parce que, en tous lieux, on les avertissait de son approche. « Les habitants leur sont dévoués. » A qui la faute?

1. Le comte de Marcieu au ministre de la guerre, 4 mai 1755, Grenoble» A. G., ms. 3406, n° 188.

On n'est donc pas surpris d'apprendre que les Dauphinois partageaient, à l'égard des Mandrins, les sentiments des Savoyards. Et, comme en Savoie, il ne s'agit pas seulement des gens du peuple, mais de ceux que La Morlière, dans une lettre au ministre, appelle « les principaux habitants ». « Plusieurs gentilshommes, dit le colonel des argoulets, plus particulièrement ceux des frontières de la rivière du Guiers, depuis la Grande Chartreuse jusqu'au Rhône, et de la plaine du Graisivaudan, depuis Grenoble jusqu'au delà de Montmélian, frontière de Savoie, excitent continuellement leurs vassaux, pour favoriser et même défendre les bandes années pour l'entrée des contrebandes en France, dans leurs passages sur leurs terres. »

Que ne fait-on pas pour désorganiser les lignes de troupes qui ont été mises sur la frontière afin d'empêcher les Mandrins de pénétrer en France ? « J'ose avancer avec certitude et pleine connaissance, écrit La Morlière', que plusieurs gentilhommes et principaux habitants de la frontière ne s'occupent continuellement qu'à gagner par prévenances, caresses et politesses tous les officiers des troupes que le roi fait passer dans cette province pour le service. » La Morlière prend le parti de renvoyer dans leurs

Page 1