‹ MandrinChapitre 149 sur 266 · Lettre au ministre de la guerre, A. G. ms. 3406, n · texte numérisé non relu

Lettre au ministre de la guerre, A. G. ms. 3406, n

foyers ceux de ses officiers qui se sont laissé corrompre « par l'appât des plaisirs », au grand regret des mêmes gentilhommes « qui rendaient (disaient) partout que je ne méritais pas d'avoir de si bons officiers que ceux-là. » La Morlière recevait « mille bulletins, plus infâmes les uns que les autres », qui l'informaient qu'il serait sous peu « empoisonné ou assassiné. » Et, ce qui paraîtra le plus surprenant, ajoute le commandant des volontaires de Flandre, « c'est qu'il me serait facile de découvrir, parmi le nombre de ceux qui m'en ont fait parvenir, des gens portant des noms connus et sujets du roi. » Bref, conclut La Morlière, les volontaires de Flandre, officiers et soldats, sont « abhorrés des gentilshommes et principaux habitants, tant de la partie de France, que de la partie de Savoie, et ils leur rendent haine pour haine ».

Jusque parmi les troupes qui, sous les ordres de La Morlière, étaient postées sur la frontière pour combattre les Mandrins, de vives sympathies, de l'admiration môme, pour les hardis contrebandiers ne laissaient pas de se faire jour. Un jeune officier, destiné à une carrière illustre, au cours de laquelle il devait remplir « l'Europe des récits glorieux de sa bravoure et de son intrépidité l », qui fut auprès de Lally- Tollendal aux Indes et de La Fayette aux États-Unis, l'un des rares amiraux qui aient battu les Anglais sur mer, celui qui donna Suffren à la marine française; cœur généreux qui, après avoir embrassé avec une ardeur enthousiaste le parti des réformes révolutionnaires, se rangea dans les jours critiques du côté où l'appelait sa naissance, et, après avoir osé parler en faveur de Marie-Antoinette devant ses juges, mourut sur l'échafaud, le comte Henri-Hector d'Estaing, marquis de Sail-

i. Mercier, le Nouveau Paris, IV, 19M9.

lans — avec la franchise et la spontanéité de son caractère — ne pouvait s'empêcher de laisser aller publiquement ses sentiments, où son esprit généreux les entraînait. Révolté du service qu'on lui imposait, en le mettant aux ordres des financiers et sous la surveillance de leur délégué, le contrôleur des Fermes, Le Roux de la Motte ; plein d'estime pour la vaillance, pour la valeur militaire, pour l'indépendance de caractère et pour les aspirations généreuses de ce Mandrin qu'on lui représentait comme un abominable scélérat; il ne pouvait se retenir d'en dire son opinion, et un peu rudement sans doute, à Le Roux de la Motte, à ce racleur d'argent qui voulait régenter des soldats.

Ce qui lui valut du ministre cette réprimande : « J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite au sujet des mauvais propos que vous prétendez vous avoir été tenus et à Monsieur votre frère, par le sieur de la Motte, contrôleur général des Fermes au Pont-de-Beauvoisin. Suivant les éclaircissements qui m'ont été donnés, il paraît au contraire que c'est vous qui avez insulté ce contrôleur, et comme il m'est revenu par ailleurs que vous prenez en toute occasion le parti des contrebandiers, et même qu'il vous est arrivé de maltraiter les employés des Fermes, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'une pareille conduite est déplacée dans un officier qui doit soutenir et défendre les intérêts du roi, et je vous conseille, ainsi qu'à Monsieur votre frère, d'en user à l'avenir avec plus de circonspection1. »

Rebuté, comme la plupart des officiers, d'ailleurs 2, par la besogne qu'on voulait lui imposer et par ces compromissions, d'Estaing demanda son rappel. Dès février 1755, il partit

1 . Le ministre de la guerre au marquis d'Estaing, colonel d'infanterie, 21 janv. 1755. A. G.t ms. 3397, n* 165.

Page 1