Mémoires du marquis d'Àrgenaon
pour Londres en mission diplomatique; peu après il s'embarqua pour aller se battre aux Indes, origine de sa glorieuse carrière.
En vain les tribunaux, par des condamnations retentissantes, s'efforçaient-ils de modifier le cours de l'opinion publique. Au moment même où les Mandrins rentraient en Suisse, la Cour des Aides de Montauban terminait la procédure instruite contre eux pour les affaires de Saint-Rome-du-Tarn et de Rodez, des 23 et 30 juin 1754. Elle publia son arrêt le 30 janvier 1755.
Les contrebandiers étaient condamnés à avoir les bras, cuisses et reins rompus vifs sur un échafaud qui devait être dressé sur la place de la ville; après quoi, à être mis sur des roues, plantées dans les différentes avenues, et à y demeurer les membres rompus « tant qu'il plairait à Dieu de leur conserver la vie ». Mandrin lui-même devait être coupé en quatre parties, « la tête, séparée du corps, mise et attachée sur une des portes de la ville de Rodez, et les jambes et bras exposés, ainsi que le tronc, sur des roues qui devaient être plantées sur le chemin par où les contrebandiers étaient entrés de Languedoc en Rouergue ».
La Cour de Montauban, pour reprendre ses propres expressions, voulait « rendre un arrêt capable d'épouvanter ceux que l'exemple de ces brigands pourrait séduire1 ». Comme nos compagnons étaient en terre étrangère, elle dut renoncer à son exhibition de têtes, de troncs et de bras sanglants sur les places et aux croisements des grand'routes, du moins fitelle publier sa sentence à sons de trompe en Quercy et en Rouergue, sous les halles et dans les carrefours; elle la fit afficher aux encoignures des rues, aux portes des églises et
1. Arrêts du 30 juillet 1751 et du 27 janvier 1755 de la Cour des Aides de Montauban, Archives de Tarn-et-Garonne. Série C, reg. de 1754 et 1735.
des monuments publics, et aux poteaux des grands chemins.
La voix des crieurs se perdit dans le vent, le vent décolla les affiches. Le marquis d'Argenson, d'après les nouvelles que lui adresse « un de ses amis qui a un commandement contre les contrebandiers1 », note que « tout le pays est contre les royalistes et pour les rebelles », car ceux-ci « font la guerre aux riches fermiers généraux2 ».
Le témoignage le plus touchant des sympathies dont Mandrin était soutenu, se trouve dans les registres de catholicité rédigés par un pauvre curé de village, l'abbé Léonard, desservant de Saint-Médard, au canton de Saint-Galmier. L'humble prêtre vivait dans un pays que Mandrin avait visité plusieurs fois, dans le voisinage de Montbrison, de Boen, de Saint-Bonnet-le-Château.
Parmi les baptêmes, les mariages et les enterrements consignés dans son registre, il met une « Note sur le brave Mandrin, chef des contrebandiers, qui ont apporté dans ce pays du bon tabac pour 45 ou 46 sols la livre, ce qui faisait autant de plaisir que de service au public, dont il s'était attiré la confiance avec ses gens3. »
« Après quoi, poursuit l'abbé Léonard, ledit Mandrin, intrépide, en fournit aux grands dépôts, ou bureaux de la ville de Montbrison, du Puy, et plusieurs autres villes jusqu'en Auvergne, auxquels il vendait sur le pied de tabac de Hollande et, en même temps, faisait ouvrir les portes des prisons royales, et mettait en liberté les prisonniers, à l'exception toutefois de ceux qui y étaient pour vol et rapine, sans que personne s'y opposât, pas même le ministre public ».
h . D'Argenson, Mémoires, 8 janv. 1755.