Rapport du comte de Marcieu. A. G., ms. 3406, n
4. Lettre do La Morlière, 9 avril 1765. A. A. E., ms. Turin 224, f. 250.
Les époux Perrin sont donc venus les premiers au rendez-vous. Ils pénètrent dans le pré Saint-Martin par une porte (fui en ferme la clôture. Le tanneur se tient à une dizaine de pas en avant, vers la rivière; sa femme, en attendant, s'est assise sur des fagots. Enfin arrivent le contrôleur des Fermes et Joseph Duverger. L'obscurité est complète. La Motte fait arrêter l'officier des volontaires de Flandre derrière la clôture, auprès de la grange.
Quand Perrin vit arriver le contrôleur des Fermes, il vint jusqu'au bord de l'eau. Il « filait tout bas » et, de temps à autre, il appelait Louis Piémontais :
« Viens vite ! voilà ma femme avec le monsieur !... Louis Piémontais, viens ! allons ! »
Enfin Piémontais répondit en patois :
« Êtes- vous itié î
— Oui?
— Il me semble que j'entends des personnes qui parlent ?
— Nenni, il n'y a que ma femme et lui » (Le Roux de La Motte).
A ce moment la femme Perrin dit à La Motte, qui restait appuyé contre un arbre :
« Venez-donc! »
Trois coups de feu retentissent coup sur coup. Le bruit s'en est presque confondu en une détonation unique. Le contrôleur des Fermes s'écrie : « Je suis mort! » Deux hommes passent dans les broussailles, se jettent dans la rivière et reparaissent sur l'autre bord. Dans la nuit noire, ils ont bien visé. Le Roux de La Motte est atteint au bras et à la cuisse, et il a le bas-ventre percé de part en part. La femme Perrin se précipite vers lui, le prend dans ses bras, lui prodigue les premiers soins ; elle pleure, elle est désespérée, elle lui fait boire le vin de la bouteille que Pié-
montais avait exigé qu'on apportât. Duverger est accouru ainsi que Perrin. Ils trouvent Le Roux de La Motte étendu dans l'herbe, au pied d'un grand chêne. D'une voix éteinte, le contrôleur demande à être transporté chez La Morlière. Duverger ramène dix hommes du corps de garde. Quant à la femme Perrin, après avoir été changer ses vêtements couverts de sang par les soins qu'elle avait donnés au blessé, elle revint chez M. de La Morlière, où « elle s'entretint de cette trahison avec la cuisinière l ».
Le Roux de la Motte expira le surlendemain. Les heureuses saignées que le capitaine Diturbide s'était fait faire dans la journée, lui avaient sauvé la vie. Que si les Mandrins avaient pu le tuer, en même temps que le contrôleur général, ils eussent détruit d'un coup les deux hommes qui tenaient en main les fils de tous les projets formés contre eux. Quant à leurs adversaires, la mort du contrôleur des Fermes les laissait désemparés1.
Piémontais « se fit trophée en Savoie de cette action5 ». Le baron d'Espagnac écrit que, pour le récompenser, Mandrin lui aurait donné quarante louis d'or;.
La Cour de France réclama auprès du roi de Sardaigne, avec la dernière énergie, l'extradition du coupable. Le contrôleur général des Finances rédigea lui-même le mémoire qui servit à Turin au chevalier de Chauve lin. « Sa Majesté le roi de Sardaigne, écrit-il, a trop de religion et d'équité pour accorder un asile à de tels monstres. Il serait inouï qu'elle parût autoriser le crime et lui donner asile. On ne peut s'empêcher d'observer que le refus de livrer les coupables, blesse le droit des gens, la sûreté publique et réci-
1. Déposition delà femme Perrin, 11 avr. 1755. A. G., ma. 3406, n* 101.
2. Marcieu au ministre de la guerre, 10 avr. 1755. A. G., ms. 3408, n* 93.
3. La Tour-Gouvernet à Marcieu. 10 avril 1755. Archive» de la Guerre.
4. Lettre au ministre du 20 avr. 1755, Bourg. A. G., ms. 3406, n* 127.
proque, et les règles de l'humanité et de bon voisinage, et que, si on ne nous facilitait pas les moyens de faire un exemple éclatant de sévérité, en livrant les coupables, ce serait donner tacitement les mains à la continuation de pareils crimes, par la continuité de l'impunité. On ne saurait se refuser à aucune réflexion, que l'on ne fait qu'avec peine, qu'il est cruel de n'avoir pu retirer jusqu'ici aucune satisfaction des désordres et des meurtres commis par ces bandits et qu'on nous ait toujours opposé des défaites, pour se dispenser de rendre aucun de ces scélérats misérables1. »
Le Contrôleur général oubliait que l'entrevue du pré Saint* Martin n'avait été sollicitée par le représentant de la haute finance qu'avec l'intention de « faire manœuvrer les contrebandiers de manière à procéder à une destruction générale et efficace d'une bande considérable » ; et que ces conditions n'étaient guère celles que d'honnêtes adversaires ont coutume de ménager aux parlementaires.
A Turin, le chevalier de Chauvelin fit de son mieux. « Le chevalier Ossorio, écrit-il à son ministre, m'a assuré que son mattre, indigné d'une action si noire, avait prévenu mes sollicitations en donnant les ordres les plus précis de saisir et arrêter ces malheureux partout où ils se trouveraient1. »
Qu'advint-il ? Les dragons sardes du Pont-de-Beauvoisin arrêtèrent peu après Didier le cadet, qui avait été l'un des deux hommes postés par Piémontais derrière les haies du pré Saint-Martin, et connu pour tel. Dès le lendemain, il fut remis en liberté 3.
1. Mémoire (17 avr. 1755) du contrôleur général des Finances au ministre des affaires étrangères. A. A. E„ ms. Turin 224, f. 277.
2. Chauvelin à Rouillé, 26 avr. 1755. A. A. E. ms. Turin 224, f. 299.
3. Mémoire du chevalier de Chauvelin. A. A. E. ms. Turin 224, f. 374-75.
« Ces gens-là se fortifient tous les jours, écrivait Marsin dans son rapport sur les contrebandiers, et il leur arrive journellement du monde de toutes sortes de nations1. »
Le docteur Passerat de la Chapelle, qui les observe de Châtillon-de-Michaille, note de son côté l'accroissement rapide des forces contrebandières, qui s'organisaient en Suisse et en Savoie1. Le baron d'Espagnac signale le nombre grandissant des recrues que Mandrin fait ouvertement8. Celui-ci veut constituer sous ses ordres un corps d'un caractère de plus en plus militaire. « Il veut former en règle, écrit le comte de Marcieu, une troupe à lui qu'il exerce en Savoie, aidé de ses principaux camarades qu'il appelle ses officiers4. » Sa renommée lui attire des compagnons de toute l'Europe. Passerat de la Chapelle estime que l'effectif des Mandrins s'est accru jusqu'au chiffre de 2000 hommes. Et que ne devaient pas pouvoir entreprendre 2 000 hommes de cette trempe, sous les ordres d'un tel chef?