Année 1755. — A. A. E.f ms. Angleterre 439, L
très misérables malgré la richesse du pays, impatientes des impôts qui les accablent; un grand nombre de protestants y résident, irrités des lois particulières dont on les entrave, irrités du grand nombre de troupes qui viennent d'être mises en quartier parmi eux. De longue date, ces populations ont favorisé les contrebandiers, dont la popularité s'est encore accrue par leurs récents succès. Le peuple a vu avec quelle audace et avec quelle aisance ils se jouaient des troupes du roi. Que se passera-t-il dans ces provinces, au jour imminent du conflit avec l'Angleterre ?
Dans cette partie de la France, le souvenir d'un fameux contrebandier, devenu en 1702 un célèbre camisard — il s'agit de Tobie Rocairol — était demeuré singulièrement vivant * .
Rocairol faisait la contrebande des étoffes de soie. A Coppet, dans le pays de Vaud, où il allait pour ses affaires, tout comme Mandrin, il s'était mis en rapport avec un ministre réfugié, Sagnol de la Croix. Celui-ci lui transmettait les instructions des ambassadeurs de Hollande et d'Angleterre à Turin. Au moment où Cavalier faisait sa soumission, Rocairol partit pour les Cévennes et s'efforça de détourner Roland de suivre l'exemple de son chef :
« Il est certain, écrit Lamoignon de Basville, intendant de Languedoc, que Rocairol nous empêcha de finir tout d'un coup la révolte des Cévennes, après la retraite de Cavalier, et il nous donna encore bien de la peine, qui ne finit que lorsque Roland fut tué1. »
L'Angleterre était ainsi parvenue à son but : maintenir durant la guerre une diversion du côté des Cévennes. Rocairol
1. Eug. Thomas. Un agent des Alliée chez les Camisards, dans les Mémoires de VAcad. des se. et lettres de Montpellier, Section des lettres, III (Montpellier, 4859-63). p. 15-59.
S. Lamoignon de Basville au marquis du Puisieulx, 12 juill. 1707. A. A, E., ma. Languedoc 1640, f. 804.
fut pris et condamné le 6 septembre 1707, aux galères perpétuelles. Il se rendit libre, on ne sait comment. Toujours estil qu'on le trouve dans la suite, portant le titre de capitaine réformé des armées de l'Empereur. L'abbé Régley dit que, au moment où Mandrin remplissait l'Europe du bruit de ses « exploits », Rocairol vivait en Hollande avec le grade de colonel, âgé de quatre-vingts ans. Au reste son histoire a eu avec celle de Mandrin de si proches analogies que, dans plusieurs écrits, on a fait de lui un lieutenant du contrebandier Dauphinois; et Rocairol l'aurait même trahi.
Il n'est pas douteux que Mandrin n'ait été à cette époque en correspondance avec le gouvernement anglais1. Mais ce qu'il aurait voulu, lui, c'est de passer dans les colonies britanniques de l'Amérique du Nord1. Les « observateurs » placés auprès de lui notent que de nombreuses lettres lui sont adressées de Londres8. Il reçoit, de l'étranger, des sommes importantes, en une fois 30 000 livres qui lui arrivent par Berne. Fischer est persuadé que cet argent lui vient des Anglais4.
En voyant les dépenses extraordinaires que font les Mandrins, le baron d'Espagnac, servi par ses espions, estime, lui aussi, qu'ils sont soutenus par l'Angleterre *, et le ministre de la guerre partage son opinion V
On ne doit pas être surpris de l'incroyable afflux de circonstances qui, si rapidement, ont donné tant d'importance & la folle entreprise du jeune villageois de Saint-Etienne-de Saint-Geoirs. Celui-ci était l'homme qui répondait à ces circonstances, s'il est vrai qu'il venait trop tôt ; car, à regarder de près les idées de Mandrin — encore rudimentaires assu-
1. Tavanes au ministre, 10 mai 1755, Dijon. A. G., ms. 3406, n° 210.