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Duverger, Lois, I

On imagine la fureur des contrebandiers quand ils apprirent l'attentat dont leurs camarades avaient été victimes. « La nuit du 11 au 12, il y en avait plus de cent, armés, qui gardaient cette ville (le Pont-de-Beauvoisin, part de Savoie), écrit La Tour-Gouvernet. Ils menacent ouvertement de vouloir assassiner M. de Larre et M. de La Morlière, comme de mettre le feu dans le pays, surtout au bourg d'Aoste, où Ton a été obligé d'envoyer un renfort de la garnison l. »

Aoste était un gros village de la frontière française, faisant face à Saint-Genix.

Sur toute l'étendue de la frontière, les Savoyards se sentaient sous la menace de brigandages commandés par des officiers français. Les populations passaient les nuits, éveillées, dans l'alarme8. Le gouverneur de Savoie établit des postes militaires dans les différentes localités de la frontière, afin de les protéger contre les soldats du roi de France, « en cas de fanfaronade nouvelle' ».

Le chevalier de Saint-Juille, en quartier au Pont-de- Beauvoisin, mande au commandeur de Sinsan : « De toutes parts le pays est prêt à résister. Sur les hauteurs, les pay-

1. La Tour-Gouvernet au ministre de la guerre, 21 mai 1755, le Pont-de- Beauvoisin. A. G., ms. 3406. n* 249.

2. Lettre du 14 mai 1755, de l'intendant général des finances de Savoie au ministre. Lettres de l'intendant général, registre ln-4«. Arch. de la Savoie.

3. Le marquis de Saint-Juille au commandeur de Sinsan, 13 mai 1755, le Pont-de-Beauvoisin, part de Savoie. Archives de la Savoie.

sans ont leurs armes prêtes et font des provisions de munitions de guerre1. » Les autorités savoyardes sont obligées d'intervenir pour empêcher les Savoyards de passer en France, afin d'y venger par la violence, la violence qu'ils ont subie.

A la Cour et dans les États de Sardaigne, c'est une stupéfaction indignée. La nouvelle parvint à Turin dès le 14 mai, par une estafette du commandeur de Sinsan. Le chevalier Ossorio, secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, manda immédiatement dans son cabinet l'ambassadeur de France, le chevalier de Chauvelin. Il s'exprima avec vivacité. « C'est une entreprise, lui dit-il, dont l'histoire de tous les pays et de tous les temps n'offre pas d'exemple. » Le représentant de Louis XV, très ému, ne savait que répondre8.

Le Sénat de Savoie reçut Tordre de procéder sans retard à une enquête, afin de fournir une base solide aux réclamations à introduire auprès de la Cour de France. La mission en fut confiée au sénateur Pierre-Antoine Dichat de Toisinges, qui se rendit tout de suite sur les lieux et fit parattre devant lui tous les témoins capables de le renseigner sur le détail des faits. Le noble sénateur conduisit son enquête avec une rapidité et une intelligence remarquables. Les résultats en sont consignés dans les procès-verbaux actuellement conservés dans les Archives de la Savoie à Chambéry. C'est la principale source dont on s'est servi plus haut, pour le récit des faits.

Le 15 mai, arrivèrent à Turin des informations nouvelles, faisant connaître les circonstances de l'événement, le sac du

1. Saint-Juille au commandeur de Sinsan, 13 mai 1755, loc. cit.

2. Dépêches de Chauvelin, 15 mai et 2 juin 1755. A. A. E.t ms. Turin 224, f. 337-38 et 411.

château de Rochefort et les violences commises à Saint- Genix-d'Aoste. L'émotion et l'indignation générales en furent accrues. Chauvelin en parle dans ses dépêches, non sans inquiétude : « Les particuliers mêmes qui n'ont aucune influence sur l'administration se sont éloignés de moi '. » Et, dans une dépêche chiffrée : a Cette entreprise est regardée comme un attentat contre la tranquillité publique et une violation des droits les plus sacrés8. » Charles-Emmanuel III envoya un courrier extraordinaire au comte de Satirane, son ministre en France. Il exigeait une réparation immédiate et complète. Celle-ci devait consister en trois points : la restitution des contrebandiers enlevés et des effets volés, une indemnité pécuniaire proportionnée aux dommages causés, la punition des chefs qui avaient organisé et dirigé l'entreprise8.

Les dépêches venues de l'étranger faisaient connaître l'impression produite en Europe. Les Anglais, qui avaient préludé à la guerre imminente, se réjouissaient de l'événement. Les sentiments d'amitié du roi de Sardaigne pour le roi de France, son neveu, en allaient être ébranlés. Et peut-être même la Sardaigne, si importante par la situation qu'elle occupait au flanc de la France, allait-elle être jetée dans l'alliance britannique.

D'autre part, les dépêches du comte de M arcieu, gouverneur du Dauphiné, traduisent son émotion.

« Je crois que vous trouverez singulier, écrit-il au ministre de la guerre, que M. de LaMorlière, étant brigadier employé

1. Dépêche chiffrée de Chauvelin, 21 mai 1755, Turin. A. A.B., ms. Turin 225, f. 359,

2. Dépêche chiffrée de Chauvelin. A.A.E.. ms. Turin 224, f. 359.

3. A.-D. Perrero, VArresto in Savoia del capoconlrabbandiere Luigi Mandrin, dans Curiosité e ricerche di Storia subalpina (Turin, 1882), p. 345. — Dépêche de Chauvelin, 23 mai 1755, Turin. A. A.E., ms. Turin 221, t. 357.

sous mes ordres, m'ait laissé ignorer les motifs qui l'ont déterminé d'entrer et agir en Savoie sans m'en avoir prévenu, et que, s'il Fa fait sans y être autorisé, vous le jugerez digne de punition1. »

Il rentrait dans le plan du ministre de la guerre, de continuer à berner le gouverneur du Dauphiné, au moins jusqu'au jour où Mandrin aurait été exécuté. Valence était dans son gouvernement.

« J'ai été extrêmement surpris, répond-il à Marcieu, à la réception de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de in écrire le 12 de ce mois. Le roi, à qui j'en ai rendu compte sur-le-champ, ne l'a pas été moins, n'ayant donné aucun ordre, comme vous le savez, qui ait pu tendre à enfreindre, comme on l'a fait, le territoire du roi de Sardaigne. Aussi Sa Majesté a-t-elle fort approuvé la manière dont vous avez répondu à celle qui vous a été portée par M. de Sinsan. »

Ne pouvant maintenir la première version, celle qui avait été transmise par le capitaine Diturbide au comte de Marcieu, la Cour de France en imagine une nouvelle. Ce sont les seuls employés des Fermes qui, par excès de zèle, ont violé le territoire du roi de Sardaigne. Leurs chefs, au nombre de quatre, vont être punis, et déjà Ton a envoyé ordre pour leur arrestation.

« Cependant, dit en terminant le comte d'Argenson s' adressant au comte de Marcieu, comme il est important de savoir s'il n'y a pas eu de militaires qui aient eu part à cette violation, il est nécessaire que vous fassiez à ce sujettes perquisitions les plus exactes et que vous m'en rendiez compte,

oïL Marfleu au ministre de la guerre. 13 mai 17W, Grenoble. A. G., ms. 3406, n° 224.

pour que je prenne les ordres du roi sur ce qui les concerne1. »

Pendant que Son Excellence le gouverneur du Dauphiné ferait ces perquisitions, Levet de Malaval à Valence opérerait rapidement.

Fléchissement des caractères sous le poids de l'argent : le comte d'Argenson, ministre de la guerre, obtenait 500.000 livres comptant, plus 200.000 livres pour l'aider à acheter la terre de Paulmy8.

La lettre de d'Argenson, en parlant des quatre capitaines des Fermes que Ton donnait ordre d'arrêter, pour les punir de leur participation à l'expédition de Rochefort — à laquelle ils avaient été mêlés d'ordre supérieur — faisait allusion à la comédie que la Cour de France jouait aux jeux de l'Europe.

La nouvelle « combinaison » est exposée par le Contrôleur général au comte de Marcieu, qu'il importait de duper jusqu'au bout. Moreau de Séchelles, contrôleur général des Finances et le comte d'Argenson, secrétaire d'État pour la guerre, sont les deux ministres qui ont combiné, d'accord avec leurs subordonnés, le guet-apens dont se plaint le roi de Sardaigne, et Séchelles s'apprête à en récompenser les auteurs, de la façon qui devait le mieux leur convenir. Il n'en écrit pas moins au gouverneur du Dauphiné :

« Le roi désapprouve la conduite des quatre capitaines des Fermes qui commandaient l'expédition de Rochefort. Il a résolu de les faire conduire par lettre de cachet dans les prisons de Pierre-Encise à Lyon. »

Il fallait que cette incarcération se ftt d'une manière

1. Le ministre de la guerre au gouverneur du Dauphiné, 17 mai 1755. A. G-, ma. 3399, n« 135.

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