PERTURBATEUR DU REPOS PUBLIC
Au moment de quitter la prison, Mandrin embrassa, «ne dernière fois son camarade Saint-Pierre, et, comme celui-ci pleurait, il lui fit courage.
Entre les rangs pressés d'une foule compacte, Mandrin traversa en biais la place du Présidial, où se trouvait la prison, pour se rendre, à l'entrée du vieux cloître, à celle des trois portes de la cathédrale que Ton nommait la porte du Pendentif. Devant ses yeux le vieux Pendentif carré, aux colonnes cannelées, au chapiteau fleuri d'acanthe ; les murs sombres et massifs du cloître, et, dans le fond, le flanc droit de la cathédrale.
Mandrin se mit à genoux, au seuil de la porte, et lut d'une voix tranquille la formule de l'amende honorable qui débutait par ces mots :
« Je demande pardon à Dieu, au roi et à la Justice ». Suivait l'énumération des délits qui lui étaient reprochés. Il fit cette amende honorable, note Michel Forest, « avec tin air fier et aussi martial que celui qu'il devait avoir lorsqu'il se battait, ce qui étonna tous les assistants ».
L'église Saint-Apollinaire de Valence occupe la terrasse qui domine la vallée du Rhône, bordée sur la rive opposée par les derniers contreforts de l'Ardèche, où se dressent les ruines, trouées de lumière, du château de Crussol, à pic
sur la crête aiguë des rochers. La ville descend par étages jusqu'au port Saint-Nicolas, près des bancs de gravier humide, C'est une succession de jardins et de vergers, de clos de vignes où, de place en place, dans la verdure, les toits de tuiles mettent des rectangles rouge-clair ou brunis par le temps. La vieille enceinte crénelée plonge sa base noircie dans l'eau du fleuve. Et, sur l'autre bord, est tracé le chemin de halage où les chevaux de trait font remonter le Rhône aux lourdes péniches, aux gabarres et aux chalands.
De la porte du Pendentif, Mandrin, traversant le grand Mazel, vint à la place des Clercs qui servait aussi de Place d'Armes, où l'échafaud avait été dressé.
La place des Clercs et la petite place aux Arbres, autrement dite des Ormeaux, avec laquelle elle communiquait, grouillaient de curieux. Des spectateurs étaient grimpés jusque sur les toitures plates des maisons voisines, d'autres s'accrochaient aux balustrades des frontons. Les pilastres romans, dont est ornée l'abside de Saint-Apollinaire, rete* naient des grappes humaines. Les toitures de quelques vieilles baraques en appentis faillirent crouler. Comme pour un spectacle, des entrepreneurs avaient dressé des échafaudages où la place coûtait douze sols1.
De Tournon et de Saint- Vallier, on avait fait venir des brigades de maréchaussée qui accompagnèrent Mandrin au supplice. Tout le régiment de Tallaru, en garnison à Valence, avait pris les armes. Par surcroît de précaution, . on avait fermé les portes de la ville. Il était six heures du soir.
Mandrin était pieds nus, mais cela ne l'empêcha pas — et bien qu'il fut à peine tiré de la torture aux brodequins — de marcher avec assurance *. Arrivé devant l'échafaud, le con-