À.-D. Perrero, p
En Dauphiné, Marcieu continuait ses recherches sur les auteurs responsables de l'équipée. Il s'adressa à La Morlière et à L'Hospital. Il tombait bien. On imagine les réponses qu'il reçut. Le 19 mai 1755, à six heures du soir, il écrivait encore au ministre, qu'aucun ordre n'avait été donné dans cette affaire, ni par le comte de L'Hospital ni par La Morlière; mais à peine le courrier était-il parti, que les écailles lui tombaient des yeux. Le même jour, à huit heures du soir, il reprenait la plume pour écrire à son ministre :
« M. de Larre a été reconnu à Saint-Genix-d'Àoste, ainsi que nombre de volontaires. On est revenu de trop grand jour1. »
Enfin le ministre de la guerre signifia au gouverneur du Dauphiné, nettement et brusquement, d'avoir à se tenir tranquille. Il ajoutait : « J'espère que mon billet particulier vous aura fait connatre suffisamment de quelle importance il est que vous ne témoigniez pas de mécontentement public contre cet officier (La Morlière) quand même il aurait fait quelque chose sans vos ordres (barré), parce que ce serait l'accuser d'un fait, que l "intention du Roi est de désavouer (barré), qui doit au moins rester dans l'incertitude, s'il n'est pas possible d'en détruire absolument le fondement \ »
Bien que la puissance du roi de Sardaigne ne pût être mise en ligne avec celle du roi de France, les conditions où se trouvait l'Europe imposaient à la Cour de Louis XV la plus grande circonspection. L'Angleterre était résolue à la guerre. On allait voir ses escadres s'emparer en pleine paix de YAlcide et du Lys. « L'on équipe douze vaisseaux de
1. Marcieu au ministre, Grenoble» 19 mai 1755, huit heures du soir. A. G., ms. 3406. n*237.
2. Le ministre a Marcieu, 18 mai 1755, minute. A. G., ms. 3398, n* 140.
LE RAPPEL DE L'AMBASSADEUR DE SARDAIGNE 47t>
guerre à Brest, en sorte qu'ils soient prêts pour la fin de ce mois », écrit le marquis d'Argenson, à l'époque même où nous sommes parvenus1.
Il importait donc de ménager le roi de Sardaigne qui, par la position de ses Etats, était à même de créer de graves embarras au roi de France. Charles-Emmanuel III était un prince pieux, très populaire, dévoué au bon gouvernement de ses sujets. Son fils, Victor-Amédée, duc de Savoie, considéré comme très capable, « exerçait ses qualités dans le militaire qu'il aimait beaucoup et dont il était également aimé2 ». Le roi de Sardaigne disposait de 20 millions de rente, il avait une armée permanente de 23.000 hommes disciplinés. Ses États étaient peuplés, d'un accès difficile. « C'est une puissance qui, quoique très faible, conservera encore longtemps de la considération par sa situation et son bon gouvernement9. » La correspondance du comte de Sartirane, conservée aux Archives de Turin, témoigne des efforts faits par la Cour de France pour attirer Charles-Emmanuel III dans son alliance contre les Anglais4.
L'affaire Mandrin arrivait on ne peut plus mal à propos. Le secrétaire d'Etat de Charles-Emmanuel III pour les affaires étrangères, le chevalier Ossorio, était un esprit très fin, cultivé, habile à percer les intrigues, enclin au soupçon, un diplomate de l'ancien temps1. Les grosses malices, que les Fermiers généraux inspiraient à notre ministre des affaires étrangères, ne le trouvèrent pas dupe un seul instant.