Dépêche du 9 juin 1755, citée par À.-D. Perrero, p
Rouillé avait fait parvenir au chevalier de Chauvelin la lettre du Contrôleur général annonçant que, le 28 mai, il avait envoyé Tordre de surseoira l'exécution de Mandrin. A sa lettre, Moreau de Séchelles avait joint des conseils, car lés bureaux des Fermes continuaient à diriger notre diplomatie. Chauvelin devait dire à la Cour de Sardaigne que Mandrin ayant été exécuté le 26, et Tordre envoyé par le Contrôleur de suspendre son exécution étant parti le 28, cet ordre était arrivé trop tard1.
A Turin, où la décision prise par Louis XV ne devait être connue que le 14 ou le 15 juin, la situation de l'ambassadeur français devenait déplus en plus difficile. La rupture entre les deux Cours était rendue officielle par le rappel de Sartirane, signé le 10 juin2. Il avait Tordre de partir immédiatement sans prendre congé.
C'est dans ces circonstances que le malheureux Chauvelin devait aller apprendre à Ossorio que, comme Tordre envoyé par Séchelles de ne pas exécuter Mandrin avait été expédié le 28, et que Mandrin avait été exécuté le 26, cet ordre n'était pas arrivé à temps.
Ossorio, après l'avoir écouté, lui répondit qu'il était inconcevable que Mandrin, arrêté à Rochefort dans la nuit du 11 mai, eût déjà été condamné le 24. La hâte inouïe apportée à cette procédure suffisait à montrer, disait-il, l'intention bien nette où la Cour de France avait été de se soustraire à la restitution du contrebandier saisi en violation du droit des gens. Puis il ajouta que la connaissance de la sentence avait dû arriver à Versailles le 29, c'est-à-dire le jour même où avait été envoyé Tordre de surseoir, et que par conséquent cet ordre en perdait toute valeur à ses yeux. Chauvelin ne
1. Séchelles à Rouillé, 1" juin 1755, A. A. B.t ma. Turin 224, f. 409.
2. Charles-Emmanuel III à Sartirane, 10 juin 1755, éd. Perrero, p. 349.
savait que répondre. Ossorio poursuivait impitoyablement : « M. de Sartirane a demandé, dès le 19, que Mandrin et ses complices arrêtés illégitimement sur le territoire de Savoie soient restitués. Depuis cette époque il y a eu le temps plus que suffisant pour lui donner satisfaction. Son exécution, ordonnée par un jugement en forme et exécuté avec éclat, a été la consommation volontaire et l'autorisation marquée de l'attentat qui les a livrés au tribunal de Valence, et, par là, Tunique moyen que je pouvais imaginer de donner satisfaction au roi, mon maître, a été anéanti. »
Ossorio ajoutait que le contrebandier avait été certainement supplicié sur ordre de la Cour de France oc sans auto* risation de laquelle les magistrats n'auraient pas osé procédera l'exécution d'un homme arrêté dans un asile sacré l ». Les grossières habiletés, dont le Contrôleur général et ses financiers avaient espéré embarrasser la Cour de Sardaigne, se retournaient contre la Cour de France elle-même, qui avait cru pouvoir s'en servir.
Dès le 9 juin, Rouillé s'empressa d'annoncer à Chauvelin « la réparation éclatante » que le roi de France offrait à celui de Sardaigne, « par l'envoi d'un des seigneurs titrés de sa Cour, dont l'ambassade extraordinaire n'aura pour objet que de marquer à ce prince les sincères regrets de Sa Majesté et son désir de ne laisser subsister aucune trace de l'impression aans le cœur et dans l'esprit du roi, son oncle, que ce qui s'est passé en Savoie a pu se faire sans lui2 ». Cette phrase dit à peu près le contraire de ce qu'elle est appelée à dire. Et quel charabia ! Visiblement, à la Cour de France, on perd la tête.
1. Chauvelin à Rouillé, 9 juin 1755 (dépèche chiffrée). A. A. E., ms. Turin 224, f. 454.
2. Rouillé à Chauvelin, 9 juin 1755, A. A. E., ms. Turin 224, f. 450.
A Turin, Chauvelin était contraint de se renfermer chez lui. Il s'abstenait de se montrer « aux conversations, aux assemblées publiques et dans les lieux fréquentés f ». Il prit finalement le parti de s'en aller à la campagne1. Les ministres étrangers y vinrent lui faire des visites de sympathie qui ressemblaient à des visites de condoléances8. Encore le ministre autrichien, le comte de Mercy, s'en dispensait-il, et le nouvel envoyé d'Angleterre, milord Bristol, arrivé à Turin le 15 juin, déclarait-il qu'il n'aurait aucun rapport avec l'ambassadeur de France, « la suspension de ses fonctions le dispensant de le reconnaître4 ».
L'abbé de Bernis blâme en cette occasion la conduite du représentant de Louis XV : « Le chevalier de Chauvelin pouvait prendre le moyen terme d'aller faire sa cour à l'infant de Parme (gendre de Louis XV) au lieu de rester prisonnier dans son hôtel. C'est dans ces circonstances que j'arrivai à Versailles1 », où les esprits continuaient d'être fort en l'air.
L'ambassadeur sarde à Paris, le comte de Sartirane, était un esprit timoré. Cette rupture avec la Cour de France, où il n'avait entretenu personnellement que des relations agréables, lui était pénible. Les nouvelles de l'ambassade extraordinaire, que Louis XV se décidait à envoyer pour faire ses excuses à Charles-Emmanuel III, le combla de joie • et voici que lui parvient, le 14 juin, l'ordre de revenir à Turin, sans prendre congé de la Cour de France. Cet ordre devaitil encore être exécuté, après l'acte de réparation que
1. Chauvelin à Rouillé, 18 juin 4755. A. A. E„ ms. Turin 224, f. 475.
2. Chauvelin à Rouillé, 2juil. 1755, A. A. E.t ms. Turin 225, f. 9-13.
3. Chauvelin & Rouillé. 18 juin 1755. A. A. £.. ms. Turin 224, f. 475.