À>D. Perfero, p
3. Chauvelin à Rouillé, 21 juin 1755. A. A.E., ms. Turin, f. 493.
Suze, où, à la descente de son carrosse, il se heurta à une garde de cinquante hommes avec un drapeau, ainsi qu'à tous les officiers des quatre régiments en garnison dans la ville et au gouverneur, un respectable vieillard de quatre-vingtquatorze ans. Il eut le canon, à son entrée et de même, le lendemain 4 septembre, quand il partit. L'après-midi, il arriva à Rivoli où il trouva le chevalier de Chauvelin. Les deux ambassadeurs firent de ce moment route dans le même carrosse. Noailles fit son entrée à Turin ce jour, 4 septembre, à six heures du soir. La journée du 5, fut employée à un nombre infini de visites, à commencer par celle que l'étiquette obligeait de faire au chevalier Ossorio, lesquelles furent immédiatement rendues '.
L'audience, pour laquelle l'ambassadeur français était venu, lui fut fixée par le roi de Sardaigne au samedi 6 septembre, dix heures et demie du matin.
Les représentants de Louis XV auraient voulu que la cérémonie se passât à la dérobée, sans bruit, ni témoins, sans apparat. A lire leurs dépêches, on dirait qu'ils vont solliciter la faveur de passer par l'escalier de service. La Gourde Sardaigne, au contraire, y désirait le plus d'éclat et le plus de magnificence possible. Ossorio aurait volontiers fait abattre des murailles, comme pour les triomphateurs antiques, afin de ménager une entrée sensationnelle au représentant extraordinaire de Sa Majesté Très Chrétienne. Le comte de Noailles est entouré du plus grand nombre de soldats 'possible, de trompettes, de drapeaux, de chambellans et de maîtres des cérémonies; il est fourré, quoiqu'il en ait, dans les carrosses du roi; il est chamarré de toutes les décorations dont dispose la Cour de Turin, qui est au regret de ne pouvoir lui
m 1. Noailles à Rouillé, 5 sept. 4755, Turin. A. A. E.t ms. Turin 225. f.23S-39.
en offrir davantage encore, tandis que le représentant de Louis XV se désole de ne pouvoir les refuser1.
Le chevalier Ossorio désirait une audience semi-publique; maisNoailles n'y voulait d'autre témoin que le roi lui-même ; encore si le roi avait pu se dispenser d'y assister... Enfin il fut décidé de commun accord que le roi de Sardaigne recevrait l'ambassadeur français en n'ayant auprès de lui que son ministre des affaires étrangères. Noailles est donc placé dans le carrosse du roi ; lequel est précédé d'un carrosse de Cour où se trouvent le grand maître des cérémonies avec deux gentilshommes de la Chambre ; par derrière, le carrosse de l'ambassade de France ; à droite et à gauche, des valets de pied du roi de Sardaigne, que la livrée du Comte de Noailles encadre sur les deux ailes. Ainsi le cortège se rend à l'audience de Charles-Emmanuel III, à travers des rues « bondées de peuple ». Au moment où il arrive au palais, la garde prend les armes et « rappelle ». Le palais est bourré de suisses, de gardes, d'uniformes : il y en a à toutes les portes, à toutes les encognures, sur chaque marche des escaliers; paliers, vestibules, antichambres et salons sont « remplis de la première noblesse ». Noailles est d'abord conduit à la Salle des Ambassadeurs, d'où il est mené chez le roi8.
Devant Charles-Emmanuel, qu'il trouva seul avec son ministre des affaires étrangères, ainsi qu'il avait été convenu, le comte de Noailles parla ainsi :
Sire,
Le Roi mon maître se devait à lui-même le désaveu qu'il a fait de ce qui s'est passé sur le territoire de Votre Majesté et la punition des coupables.
1. Ghauvelin à Rouillé, 40 sept. 1755. A A. E., ms. Turin 225, f. 248-52.
2. Noailles à Rouillé, 40 sept. 1755, Turin. A. A. B.t ms. Turin 225, f. 253-57.
Mais les sentiments qu'il a toujours eus pour la personne de Votre Majesté ne lui ont pas permis de se borner à une attention qui ne pouvait satisfaire que sa justice.
Le Koi,mon maître, a voulu que cette circonstance servît à resserrer toujours d'avantage les lies* de l'amitié qui ne l'unissent pas moins intimement à Yotre Majesté que les liens du sang.
Je viens ici en porter de sa part le témoignage le plus solennel.
Rien n'est plus honorable pour moi que d'exécuter des ordres dictés par le coeur du Roi, mon maître, et d'assurer à Votre Majesté que son amitié lui sera toujours chère et précieuse '.
La composition de ce petit morceau d'éloquence diplomatique doit être attribuée à l'abbé Delaville. Elle ne paraît pas avoir été des plus aisées, car on conserve aux Archives des Affaires étrangères plusieurs rédactions qui furent successivement tentées, avant qu'on arrivât à celle qui satisfît ; les unes faisaient trop directement allusion aux événements du il mai, les autres n'en parlaient pas assez8.
Le chevalier de Chauvelin écrit que le comte de Noailles produisit sa petite harangue avec beaucoup de grâce et de fermeté. Le roi de Sardaigne y répondit « avec de grands témoignages d'amitié et de tendresse pour le roi de France. La conversation dura ensuite une demi-heure « et ce temps fut employé, de part et d'autre, en expression générale de sentiments3 ». Du cabinet du roi, Noailles passa dans l'appartement du duc de Savoie, qu'il trouva réuni « aux dames de sa famille ». Tout ici encore se passa en échange de protestations d'amitié, de dévouement, de tendresse.
Au ministre des affaires étrangères, Noailles parla de la guerre virtuellement ouverte entre la France et l'Angleterre, il s'efforça de lui démontrer que l'intérêt du roi de Sar-
\. A. A.E., ms. Turin 225, f. 188 vM90. 2. Ibid, l 225-26.
8. Mémoire du comte de Noailles sur son ambassade. A. A.E.,ma. Turin 225, f. 413-15.
L'AMBASSADE DU COMTE DE NOAILLES 50f
daigne était de a' allier au roi de France, lequel était à même de lui procurer des agrandissements de territoire. Ossorio répondit par son amour de la paix. Milord Bristol, ambassadeur anglais, s'était plusieurs fois renr contré avec l'envoyé extraordinaire de Louis XV. Chaque fois il lui avait fait de cr grandes révérences »; mais il était resté dans un c grand silence » pendant que le comte de Noailles avait été présent.
Le 20 septembre, F ambassadeur extraordinaire eut son audience de congé1. Le 21, Charles-Emmanuel III écrivait à cr Monsieur son frère et neveu » la satisfaction qu'il avait éprouvée de la manière dont Noailles s'était acquitté de sa
Il y avait cependant une ombre au tableau. La Cour de Turin avait été froissée, non seulement du caractère étroit, presque clandestin, que la Cour de France avait donnée à l'ambassade, mais encore de la singulière réserve du discours prononcé an nom du monarque français.
cr Le lendemain de mon audience, écrit le comte de Noailles, M. Ossorio me parut peiné de ce que, dans le discours au roi de Sardaigne, il n'y avait pas le terme de cr déplaisir- ». Il nous le dit en confidence à M. le chevalier Chauvelra et à moi8. » Chauvelin s'en exprime de même4 et ajoute : « M. le comte de Noailles lui a fait connaître (à Ossorio)» avec autant de fermeté que de politesse, qu'une démarche aussi forte et aussi authentique n'admettait pas un examen
1. Mémoire du comte de Noailles sur son ambassade à Turin. A.A.B., ma. Turin 225, f. 413-45.
2. Charles-Emmanuel 111 à Louis XV, 21 sept. 1755, Turin. A. A.E., ms. Turin 225, f. 283.
3. Noailles à Rouillé, 10 sept. 1755, Turin. A.A.E.ma. Turin 225, f. 253-257.