XXXVI
La mort de Mandrin jeta le désarroi parmi les 2 000 contrebandiers répandus en Savoie et en Suisse. Les correspondants du baron d'Espagnac lui peignent « la consternation » des compagnons ! . Puis le courage leur revient. On les voit se réapprovisionner en contrebande, et, s'ils renoncent i recommencer ces grandes expéditions, où Louis Mandrin s'était illustré, du moins ils projettent de se répandre en France par petites bandes qui sillonneront le pays.
On a dit que les contrebandiers avaient donné pour successeur à Mandrin, Louis Cochet, dit Manot ou le Tailleur, ou la Liberté. Il se faisait aussi appeler le petit Mandrin. Manot établit son quartier général aux Échelles. En juin 1755, il dirigea sur le Comtat-Venaissin une incursion qui, par la hardiesse et la rapidité des mouvements, rappelle celles de son devancier *. Néanmoins Manot ne pouvait se comparer à celui qu'il cherchait à remplacer. Et puis, comme il a été dit, c'était un pillard qui vidait les caisses des particuliers. Mais il était riche et chef expérimenté, ce qui l'avait fait élire.
1. Espagnac au ministre de la guerre, 21 mai 1755, Bourg, A. G. ms. 3406, n« 251. —Le même au mime, 4 juin 1755, Bourg, A. G., ms. 3406 n»295.
2. Sur cette expédition, voir aux Archives de la Guerre une série de lettres de Marcieu, de l'Hospital, Diturbide-Larre, ainsi que du vice-légat d'Avignon, ms. 3406, n* 285, 295, 302, 306, 313, 315, 338.
Quand Manot fut tombé entre les mains des autorités françaises et qu'il eut été pendu à Valence le 22 janvier 1756 ', ce fut l'un des frères de Louis Mandrin, Claude, né à Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs, en 1731, qui lui succéda. On l'appelait le a chevalier de Saint-Georges2 ».
Claude Mandrin avait donc à cette date vingt-cinq ans. Il prit pour lieutenant son frère Antoine, né en 1736. On trouve auprès de lui les deux Camus, les deux Canonnier, Jacques Pascal, Binbarade, Cavalier, Prêt-à-boire, J.-B. Sibourd, dit le Grenadier, J. Rostand dit Lucifer, les deux frères Paccard : les survivants de la célèbre bande que son frère atné avait commandée s ; mais les rangs de ceux-ci s'éclaircissaient. Levet de Malaval y faisait des coupes sombres. En la seule année 1755, douze « Mandrins » furent rompus vifs et l'un d'eux fut pendu; en 1756, cinq d'entre eux sont encore rompus et l'un d'entre eux est pendu ; en 1757 et 1758, six Mandrins sont rompus vifs et deux sont pendus; en 1759, l'un des survivants est rompu vif, et un autre est pendu; enfin en 1760, Levet de Malaval fait encore rompre vif l'un des anciens compagnons du célèbre contrebandier.
Que s'il avait le prestige du nom, Claude Mandrin n'avait pas ce don du commandement, cette énergie et cette force de caractère, grâce auxquels son frère atné s'était fait écouter et obéir par ses turbulents compagnons. Sous son principat, les contrebandiers se divisent en deux groupes rivaux, dont l'un rejette son autorité. Ce dernier prend pour chef Piémontais. A vrai dire, Piémontais gardait mieux la tradition du grand Mandrin ; du moins il s'efforçait de se