LA REVOLUTION EN DAUPIIINE
manger et à boire, à boire surtout. Et quand ils ont bu ils brisent tout. Parfois ils exigent de l'argent.
« Le 29 juillet, poursuit M. Conard, à Diémoz, on visite le château que le propriétaire a démeublé, et on saccage la maison de M. Brunel, doyen des chanoines de la cathédrale de Grenoble. Dans les environs de la Verpillière, le château de Serezin est saccagé le même jour; le lendemain, c'est le tour du Colombier et de Vaugelas; on continue le pillage du Layet. Tout autour de Châtonnay, les désordres se multiplient pendant la journée du 29; les châteaux d'Artas, de Cazeneuve, de Saint- Jean-de-Bournay sont mis à sac ; vers quatre heures du soir, à l'issue des vêpres, l'abbaye de Bonnevaux est envahie, les archives dévastées, la chapelle profanée; les moines « se sauvent dans les bois, l'épouvante leur empêche d'en reconnaître les sentiers ». Le 30, les « brigands » arrivent à Châtonnay et y pillent deux résidences seigneuriales ». Le même jour, 29 juillet, sont encore pillés ou incendiés les châteaux de Saint-Georges d'Espéranche, de Meyssies, de Cerclier.
Chemin faisant, les bandes armées de faux, de fusils, de tridents, entratnent les paysans des villages qu'elles traversent :
« N'es-tu pas du Tiers-État ? Ne paies-tu pas les charges du roi?
— Oui.
— Eh bien, viens avec nous ! »
Que si le membre du Tiers-Etat préférait demeurer chez lui, il était pris au collet et roué de coups.
Comme bien on pense, les bureaux des Fermes n'étaient pas négligés; les caisses en étaient forcées, les registres mis en pièces.
Du nord au sud de la province, plus particulièrement dans
le Viennois, le pays est dans la terreur. Sur les hauteurs, les châteaux dévastés dressaient des carcasses éventrées, noircies par les flammes.
L'œuYre de dévastation fut accomplie en quelques jours. Irrésistible ouragan de haines et colères populaires trop longtemps comprimées. Voilà les vrais a enfants de Mandrin », plus violents, sans doute, et plus turbulents que ne l'avait été l'ancêtre. Les flots trop longtemps contenus rompaient les digues avec fracas.
L'impopularité qui poursuivait les fermiers généraux, — et dont les expéditions de Mandrin avaient été la brutale et retentissante expression, — n'avait fait que grandir. En son Tableau de Paris Mercier se fait l'interprète de la moyenne bourgeoisie : <c La finance, s'écrie-t-il, c'est la machine première qui nous foule, c'est la grêle qui désole les cantons. Lorsqu'elle a saisi sa proie, elle l'emporte, la soustrait aux tribunaux, et, dans son antre, seule avec sa victime, elle est à la fois juge, partie et bourreau. » Aussi bien les fermiers généraux, aveuglés par l'or qui miroitait i leurs yeux, accumulaient inconsciemment les provocations à l'opinion publique.
Le plus illustre d'entre eux, un homme de génie et un grand caractère, Lavoisier, ne pouvait se résigner à voir commettre des fraudes aux octrois de Paris. La ville était ouverte et se développait librement dans *un paysage de verdure. 11 n'y avait de barrière qu'à la seule intersection des
1 Journaux contemporains : le Moniteur, le Courrier républicain* le Père Duchéne, Y Ami du Peuple. — Bulletin du tribunal révolutionnaire. — Louis Joubert, les Fermiers aénéraux sous la Terreur, dans le Correspondant, 15 févr. 1869, p. 657-80. — Louis Reybaud, les Derniers Fermiers généraux, dans la Revue des Deux Mondes. 15 sept. 1874, p. 281-306. — Ad. Détenante, Une famille de Finance au XVIII* siècle. 2» éd. Paris, 1882, 2 vol. in-8*. — Edouard Grimaux, la Mort de Lavoisier v dans la Revue des Deux Mondes, 15 févr. 1887, p. 884-930. — Ou même, Lavoisier (1743-1794) ; Paris, 1888, in-8« ; 2» éd. 1896. — Ch. Gomel, les Causes financières de la Révolution française; Paris, 1892, in-8*. — H. Thirion, la Vie privée des financiers au XVIIb siècle ; Paris, 1895, in-8».
routes qui pénétraient dans la cité. A ces barrières les « employés » des Fermes percevaient les « entrées de Paris ». En 1780, Lavoisier découvrit que si l'on entourait Paris d'une muraille de pierre, les profits de la Ferme en seraient accrus. Il rédigea un mémoire et employa son intelligence, son activité, ses relations, à en faire adopter les conclusions. Et Ton vit commencer cette œuvre monstrueuse, qui se poursuivit aux légitimes clameurs de la capitale entière : afin qu'une poignée de financiers gagnassent plus d'argent, on emmura la grande ville, si charmante dans sa libre enceinte de bois et de prés fleuris — depuis les coteaux de Montmartre, où tournaient des moulins à vent, jusqu'aux plaines verdoyantes de Grenelle et de Montrouge. Le quartier Maubert communiquait avec la campagne par le champ de l'Alouette et le Clos payen, qu'arrosait la Bièvre, dont Victor Hugo encore a donné de si jolies descriptions. Le jardin du Luxembourg se perdait immédiatement dans la campagne et, de la terrasse du palais Médicis, ce n'était jusqu'à l'horizon qu'un océan de verdure. A l'Est, le bois de Vincennes poussait jusque dans le faubourg Saint- Antoine ses taillis épais; et, à l'Ouest, entre les Tuileries et le joli village de Passy, jusqu'au coteau de Saint-Cloud, ce n'étaient qu'ondulations boisées. Les étrangers en parlaient avec enthousiasme : « Les adorables environs de Paris, écrit miss Williams, ne sont pas encombrés de maisons et de bâtisses comme les environs de Londres, où il faut franchir dix ou douze milles, avant d'arriver à des sites champêtres. Du moment où vous avez passé la barrière, c'est une charmante succession de collines vêtues de pampres, de bois et de prairies1. » Il aurait
i. Miss Helen-Maria Williams, Lettera from the St. mai 1793 UU the 10. thermidor (Londres, 1745, in-12), II, 5.
pu être permis de séparer les Parisiens de ces environs charmants et d'entraver le développement de la ville, pour les besoins impérieux de la défense nationale ; — mais dans un sordide intérêt d'argent ! Calonne, la plus odieuse figure du gouvernement de Louis XVI, l'homme de la corruption, de la légèreté, des plus cyniques complaisances, donna à Lavoisier l'autorisation nécessaire. Les travaux commencèrent en 1784:
Le mur murant Paris, rend Paris murmurant.
Il faut lire, dans le tableau de Paris de l'honnête Mercier, les échos des colères populaires. Pamphlets, libelles, gazettes et nouvelles à la main, protestent avec violence contre l'œuvre entreprise. Ces travaux — une enceinte de 12 000 toises — se faisaient dans le moment où le Trésor souffrait de la plus cruelle pénurie : les dépenses avouées pour le mur s'élevèrent à 30 millions. Et chacun les soupçonnait d'être en réalité beaucoup plus grandes encore. C'était le moment où les pouvoirs publics faisaient des efforts désespérés pour restaurer la marine française. Ces trente millions auraient suffi à cette œuvre de salut national, — et ils servaient à emprisonner les Parisiens. Ceux-ci, il est vrai, à la manière du bon vieux temps, cherchaient à se consoler par des chansons :
Pour augmenter son numéraire Et raccourcir notre horizon, La Ferme a jugé nécessaire, De nous mettre tous en prison.
La noblesse joignait ses protestations à celles du peuple. Le duc de Nivernais déclarait publiquement que le promoteur de cette mesure méritait la corde : c'était un Lavoisier.
La perte du sens moral est le châtiment de l'argent.
Une seconde mesure dictée, comme la première, par l'inlassable besoin de s'enrichir, ne fut pas moins impopulaire. Au xvni* siècle, on prisait en France, beaucoup plus que Ton ne fumait. Le consommateur râpait son tabac an moment de s'en servir. Vint l'usage des tabatières et les détaillants trouvèrent leur avantage à vendre leur tabac tout râpé. On sait la chanson :
J'ai du bon tabac dans ma tabatière J'en ai du fin et j'en ai du râpé.
Les débitants installèrent donc des ateliers de râpage, où ils dépensèrent des sommes assez importantes. De nombreuses familles s'y créèrent un moyen d'existence.
Et voilà que, brusquement, sur la proposition d'un fermier général qui était, lui aussi, un des plus honorables de la compagnie — Jacques Delahante — la Ferme interdit la vente du tabac râpé, pour s'en réserver le monopole. Mesure odieuse, abus de pouvoir, que l'intérêt de la Ferme ne suffisait pas à justifier; un vol véritable puisque, sans indemnité, on ruinait des milliers de braves gens. D'une extrémité à l'autre de la France, l'opposition fut générale. Les débitants, les particuliers mêmes engagèrent des procès contre la Ferme et nombre de Parlements se firent avec ardeur les défenseurs de leur cause, notamment les Parlements de Grenoble, d'Aix, de Rouen et de Rennes. Les magistrats ordonnèrent des saisies et, par arrêt de justice, les boucauts (tonnelets de tabac râpé) de la Ferme, furent brûlés publiquement. D'autre part, le Conseil du roi soutenait les fermiers. Émeutes, mouvements de troupes, lits de justice. Quand éclata la Révolution, le Parlement de Rennes était encore occupé à condamner les fermiers généraux dans les procès que s'obstinaient i leur intenter
les « antirâpistes ». On reprochait notamment aux fermiers généraux de mêler trop d'eau à leur tabac râpé et de le vendre ensuite comme s'il était pur. Le tabac mouillé fer* mentait dans les boucauts. Lavoisier lui-même dut signaler au ministre cette « mouillade » exagérée1. En 1789, la Société royale d'agriculture déclarait que l'analyse faite, en 1785, du tabac vendu dans les bureaux des Fermes, avait démontré que celui-ci contenait 5 p. 100 de sel et 25 p. 100 d'eau surabondante, c'est-à-dire une fraude d'un quart, sur une ferme qui rapportait 30 millions1.
En son ensemble, la Compagnie des Fermes générales s'était cependant considérablement améliorée et épurée, dans le courant de cette seconde moitié du xvm* siècle. Necker, bien qu'il fût l'adversaire des fermiers, n'hésitait pas à constater combien ils avaient gagné au point de vue des mœurs et des manières, autant qu'au point de vue de la capacité, de l'application au travail et de la probité. « Il faut convenir, écrivait-il en 1780, qu'en général cette compagnie s'épure, qu'elle ne ressemble plus à ce qu'elle était autrefois et qu'on aurait peine aujourd'hui à trouver parmi ces Messieurs des copies des Turcarets dont ils ont fourni les modèles. »
Ce n'était plus cette poignée d'aventuriers de la haute banque, fils de laquais et de haut-le-pied, qui administraient la levée des impôts publics à l'époque où ils supplicièrent Mandrin : Y étape dont parlera Paul Bourget.
Pour supérieurs qu'ils fussent à leurs prédécesseurs, les fermiers généraux de 1789 n'en devaient pas moins hériter des rancunes que ceux-ci avaient semées. « Je ne puis passer devant l'hôtel des Fermes, écrit Mercier dans son Tableau