Mémoire d'Et.-Marfc Delà hante, éd. Delahante, II
directeur de Paris pour les gabelles, nommé Vernon, deux ci-devant chefs de bureau à l'Hôtel des Fermes, Jacquard et Mathey, et Châteauneuf « qui regardait comme extrêmement injuste qu'on ne l'eût pas nommé chef de bureau ». A ces cinq personnages, la Convention adjoignit deux de ses membres, Jack et Dupin ; transformant ainsi la commission des délateurs en une commission chargée de reviser les comptes des ci-devant fermiers généraux.
L'âme des poursuites, qui devaient en résulter, allait être Dupin, qui avait été employé des Fermes, en qualité de « contrôleur général surnuméraire ». Avant la Révolution, il s'était aristocratiquement appelé « de Beaumont ». Il avait été nommé représentant à la Convention par le département de l'Aisne. C'était un homme timide et faible et qui pleurait d'attendrissement à tout propos. Il était doux et modéré l. Mais sa haine contre les fermiers généraux le rendait féroce. Il disait à Barère :
« La guillotine sera meilleure financière que Cambon. »
Ladite commission de révision poursuivait son travail, quand, le 23 novembre 1793, comme il venait encore d'être question de l'opulente compagnie au sein de la Convention, Bourdon de l'Oise se leva et, dans un mouvement d'impatience :
« Voilà la centième fois que l'on parle des fermiers généraux! Je demande que ces sangsues publiques soient arrêtées et que si leur compte n'est pas rendu dans un mois, la Convention les livre au glaive de la loi. »
C'est ainsi que, le 24 novembre 1793 (4 frimaire an II), la Convention décréta d'arrestation tous les fermiers généraux qui avaient eu part aux trois derniers baux passés
1. Miss Williams, Souvenirs de la Révolution française (1827), p. 55-56.
avec le gouvernement royal du roi, à savoir les baux David (1774), Salzard (1780) et Mager (1786).
« En lisant, le 25 novembre, le journal du soir — écrit le fermier général adjoint Delahante — pendant que Mme Delahante soupait, j'y trouvai un décret qui, sur le motif que les fermiers généraux se refusaient à la reddition de leurs comptes, ordonnait qu'ils fussent mis en arrestation '. »
Le jour même, dix-neuf fermiers généraux, sans compter plusieurs receveurs des finances ou administrateurs des domaines, étaient écroués au ci-devant couvent de Port- Royal, transformé en prison sous le nom de Port-Libre — * un nom excellent pour une prison. — (L'emplacement en est aujourd'hui occupé par l'hôpital de la Maternité.)
Lavoisier était en faction, comme soldat de la milice parisienne dont il faisait partie depuis 1789. quand il entendit les crieurs annoncer ledécretdelaConvention. Il courut au Louvre se réfugier dans le modeste appartementd'un huissier de l'Académie des Sciences, nommé Lucas, d'où il écrivit une lettre au Comité de Sûreté générale, pour faire valoir l'importance des travaux dont il était chargé par la commission des poids et mesures, ajoutant que, d'ailleurs, depuis trois ans, il n'appartenait plus à l'administration des Fermes. Il offrait de rester prisonnier sur parole, sous la surveillance de deux de ses « frères » sans-culottes. La lettre demeura sans réponse. Le 28 novembre, Lavoisier apprit l'incarcération de Paulze, son beau-père, fermier général comme lui. Il n'hésita plus et vint dans la prison prendre sa place auprès de lui.
Les fermiers généraux ne tardèrent pas à être prisonniers à Port-Libre, au nombre de vingt-sept. Lavoisier fut placé, avec son beau-père et avec son collègue Nicolas Deville,