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Déposition de J. Marguet, cordonnier

pour celui-ci de secouer sa femme, afin de l'obliger à retirer le sort qu'elle avait mis sur la petite Marie.

Quand ils arrivèrent au logis de Buisson, la scène était terminée.

Antoine Vinoy poursuivit en justice les persécuteurs de sa femme. Le procureur fiscal conclut à l'emprisonnement de François Mandrin et de ses deux complices, Treillard et Chillard ; mais l'affaire fut arrangée moyennant une indemnité de 400 livres, que versèrent les Mandrin, et une déclaration publique où la dame Vinoy était proclamée femme de bien et d'honneur1.

Ce François Mandrin, père de Louis Mandrin le contrebandier, n'est pas mort dans une embuscade dressée par les employés de la Ferme, comme on le répète souvent. Il mourut pacifiquement dans son lit, le 20 janvier 1742, à l'âge de quarante-trois ans, muni des sacrements de l'Église. Il fut enterré par le curé de sa paroisse, qu'assistaient les membres de la confrérie dès Pénitents, dont le défunt faisait partie.

L'inventaire, qui fut alors fait de ses biens, établit qu'il laissait, outre une maison franche de dettes, une boutique garnie de mercerie, laine, cire et joaillerie d'or et d'argent, avec des bouteilles de vin et d'eau-de-vie.

L'histoire de cette boutique, qui s'ouvrait sur le préau servant de place publique, sous les poêles de Saint-Etienne-de- Saint-Geoirs, a son importance au début de ce récit. Le jeune Louis Mandrin y « traîna » dès sa première enfance. Il y entendait les conversations des bonnes gens, leurs plaintes

1. Le protocole de M* Buisson, les pièces de procédure, les interrogatoires et dépositions, dans Y Etude de M* Félix Veyron-Lacroix, & Saint-Etiennede-Sam t-Geoirs.

contre les rigueurs du fisc, leurs colères contre les excès des g&pians, leurs doléances sur l'état lamentable du commerce, gêné par les entraves que les fermiers généraux ne cessaient d'y apporter. Là se semèrent, dans la pensée vive et ardente du jeune Mandrin, les germes des révoltes prochaines, quand il entendait les contraintes dont on accablait le paysan qui travaillait, quand on décrivait devant lui les misères et les souffrances dont s'alimentaient le luxe monstrueux et les orgies grossières des publicains de Paris, que des orateurs d'estaminet faisaient passer sous ses yeux en tableaux fantastiques.

Accroupi dans un coin, sur la terre grasse qui servait de parquet à la boutique, Louis Mandrin écoutait, la figure appuyée au creux de ses deux mains. Dans la boutique ouverte sous les poêles de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs se formèrent les idées du futur contrebandier.

C'était un enfant vif, turbulent, aux boucles blondes, aux grands jeux clairs. Il fut dès son bas âge « clergeron », ce qui veut dire enfant de chœur de « messire Tholosan » curé, de Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, mort en 1740. Dès l'âge de neuf ans, en 1734, on voit le petit Louis Mandrin apposer sa signature, comme témoin, sur un acte de naissance, au registre de catholicité, et souvent depuis cette époque. Deux neveux du curé Tholosan, furent les condisciples du jeune Mandrin, sous la direction de leur oncle, et peut-être même sous le curé Biessy, successeur de Tholosan, qui tenait également des pensionnaires et les instruisait. Ces deux jeunes Tholosan, qui ont été les camarades de Mandrin, devinrent l'un, Tholosan de Montfort, prévôt des marchands de Lyon, où il a donné son nom à la place Tholosan; — et l'autre, introducteur des ambassades sous Louis XV. La bibliothèque de ce dernier constitue aujourd'hui un fonds à la Bibliothèque nationale. Tels sont les rares renseignements parvenus jusqu'à nous sur l'enfance de Louis Mandrin '. Au reste, à moins qu'ils n'aient été fils de princes, l'histoire est

Octave Chenavaz, Notice sur la maison patrimoniale de Mandrin ; Grenoble» 1892, ln-8. — Octave Chenavaz, Mandrin et la Légende, dans le journal la Justice, 15, 16 et 17 Juin 1893.

généralement ignorante de l'enfance des hommes célèbres.

Le jour même de sa mort, par testament du 20 janvier 1742, François- Antoine Mandrin institua pour légataires universels sa femme, Marguerite Veyron-Churlet, et son fils aîné, Louis Mandrin ', celui qui va nous occuper. Ce dernier avait dix- sept ans. Si jeune encore, il devenait le chef d'une nombreuse famille et qui allait lui imposer de lourdes charges : quatre frères, Pierre, Claude, Antoine et Jean, âgés respectivement de treize, onze et six ans — le dernier Jean, naquit deux mois après le décès de son père ; — et quatre sœurs, Marie, Marianne, Anne et Cécile, âgées de seize, neuf, six et deux ans.

Pour faire face aux obligations nouvelles qui lui incombent, le jeune homme se met à l'œuvre. Il cherche à donner plus d'extension au commerce que pratiquait son père et déploie la plus grande activité. Il fréquente les foires de la région, celles de la Côte-Saint-André et de Beaurepaire, de Voiron et de Beaucroissant ; il fait des ventes et des achats aux foires de Grenoble, et jusqu'au Puy-en-Velay, au fameux marché de la place du Plot. De commun accord avec sa mère, il loue des prairies ', achète des terres, fait un trafic de bestiaux, construit des écuries ; il entreprend, pour le compte de la commune, des fournitures de chevaux et de mulets.

L'une de ces fournitures doit fixer notre attention. Il s'agit de quatre mulets que Mandrin s'engage à conduire aux ordres de M. de Maucune de Beauregard, subdélégué à Romans, pour le compte de la commune de Saint-Etienne-de-Saint- Geoirs, qui contribuait ainsi pour sa part à la levée de

1. Archives de M» Veyron-Lacroix, notaire à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, vol. 1770, f. 87.

2. Minutes de M* Buisson, notaire, 1743, f. 191, Archives de Saint- Btienne-de-Saint-Geoirs.

1 800 chevaux, mules et mulets de trait et de bât, pour le service de Tannée du Piémont, que le Conseil du roi venait d'ordonner1. La conduite de ces quatre mulets par Mandrin est du mois de janvier 1747. On verra l'influence exercée par cet événement de mince importance sur la suite de sa vie.

Le jeune homme figure dans les comptes, sous la désignation de « Louis Mandrin, marchand » ; ainsi distingué de son oncle, « Louis Mandrin, conseiller ». Ce dernier titre représentait des fonctions municipales qui ne subsistèrent que peu de temps et dont l'oncle du futur contrebandier fut pourvu pendant leur courte durée.

Parmi les nombreuses erreurs répandues sur la jeunesse du célèbre contrebandier, il faut citer celle qui fait de lui un soldat. Il se serait même distingué en Italie sous le commandement du duc de Coigny. Mandrin n'a jamais été enrôlé dans les armées du roi. Il était exempté du service comme « chef de famille imposé à la taille2 ». En revanche, on le voit prendre part aux assemblées de la communauté de sa ville natale et on le trouve cité dans le registre des délibérations 8.

Il était à vingt ans un beau gars, robuste, large d'épaules, bien planté, la jambe haute, pleine et bien faite. Il était doué d'une souplesse d'une agilité et d'une force surprenantes. Il avait le teint clair, les cheveux blonds, mais tirant sur le roux, comme si le soleil, tout en les brunissant, y eût laissé de ses reflets. A cette époque de sa vie, il les

1. Lettre du subdélégué de Romans (13 déc. 1746) aux châtelain et consuls de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Archives de Saint-Etienne-de- Saint-Geoirs. — Registre des délibérations de la communauté de Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, Ibid. — Lettre du subdélégué de Romans (6 mai 1747) aux officiers de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Ibid.

2. « Rôle des garçons, gens mariés de la communauté de Saint-Etiennede-Saint-Geoirs, depuis l'âge de seize ans, jusqu'à l'âge de quarante ans, qui doivent se trouver à l'assemblée indiquée le 10 janvier 1747 pour tirer au sort. » Archives de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs.

portait courts, non frisés. Il semblait aussi que le soleil eût contribué à la couleur de ses yeux, des yeux profonds d'un roux clair, et dont les prunelles étaient comme semées de sable d'or. Sa taille dépassait la moyenne : cinq pieds, quatre pouces (1 m. 71). Il avait les traits accentués, le nez un peu fort, le visage légèrement grêlé de petite vérole, une bouche assez grande, bien fendue et dont les lèvres à l'expression énergique découvraient fréquemment, dans un rire large et sonore, les deux rangées de dents blanches; de fortes dents et de fortes mâchoires; celles-ci et le regard dominateur marquaient la volonté. Le menton était un peu pointu, fourchu, avancé en dehors1.

En somme, il avait « bonne mine ». Sur ce point, tous les signalements s'accordent1; une physionomie franche, ouverte, sympathique, bien qu'elle eût quelque chose de très brutal. Il était toujours gai, d'une gaieté communicative, rempli d'entrain, d'activité, de juvénile énergie. Ses camarades le surnommaient « Belle humeur3 ».

Mandrin fumait sans cesse, riait sans cesse, sacrait et tempêtait; il buvait beaucoup et aimait excessivement la bonne chère. Il parlait facilement, voire avec éloquence, d'une voix chaude, cordiale, « prenante ». Sa parole était pleine de vie et de couleur.

A cette époque il était communément vêtu d'un habit de drap d'Elbeuf gris, sans parements aux manches, « y ayant seulement une pièce de la même étoffe avec quatre bouton-

1. On a de nombreux portraits et signalements de Mandrin a cette période de sa vie. On trouve son portrait dans la lettre du châtelain Buisson à M. de Moidieu, procureur au Parlement de Grenoble, 31 mars 4753, publ. dans la Petite revue des Bibliophiles Dauphinois, I (1869-74), 113- 117 (Bibl. nat., Q 5729).

2. « Bonne mine », lettre du châtelain Buisson, publ. par Simian, Mandrin, p. 10 ; « Tout prévenait dans sa figure », Précis sur la vie de Louis Mandrin, publ. par Rochas, l'Arrestation de Mandrin, p. 34.

nières, ce qu'on appelle à la Cuisinière » ; sous son habit, une camisole de molleton, croisée, également de couleur grise; des culottes de peau, boutonnées aux genoux, avec des dessins en broderie au-dessus des boutonnières. Il portait des guêtres de ratine, couleur gris d'épine ; enfin son grand chapeau de feutre noir, dont l'aile de derrière était d'ordinaire rabattue, et qu'il mettait par devant, de façon qu'elle lui couvrait une partie du visage. Il portait son argent dans une ceinture de cuir, de la largeur d'un demi-pied1.

C'était une nature ardente, violente ; il ne pouvait mal* triser les mouvements de colère qui s'emparaient de lui. Il fréquentait trop les cabarets. Son père n'était plus là pour le diriger. L'absence de son père fut sans doute le premier malheur de sa vie; il fut la cause de tous les autres.

Sa mère, devenue veuve, eut sur lui une grande influence. Elle demeurait avec lui. C'était une femme exaltée, très vive, sans beaucoup de jugement. On vient de la voir en scène. Elle était très dominante, parlant avec emportement, n'admettant pas la contradiction, ou, plutôt, ne l'entendant pas. Elle était de ces femmes qui, par leur manque de raison même, rapides et absolues dans leurs décisions, font marcher les hommes de leur famille. Elle faisait marcher son fils Louis, d'autant qu'il était très jeune et se laissa toujours facilement influencer. Elle était avide de biens, avide d'avoir des terres et des écus dans des bas de laine ; à ce point de vue une vraie paysanne, mais sans la prudence et le bon sens qui caractérisent les paysannes généralement.

Son fils aîné, Louis, était une nature d'une extrême acti-

1. Ce signalement, envoyé par M. Buisson, châtelain de Saint-Etiennede-Saint-Geoirs, a M. de Moidieu, procureur général près le Parlement de Grenoble, le 30 mars 1753, a été publié pour la première fois par M. Victor Teste dans le Moniteur viennois en 1849 ; réimprimé dans la Petite revue des Bibliophiles Dauphinois, I, 113 (Bibl. nat. Q 5729).

vite, une de ces natures qui ont besoin d'espace, à qui il faut de grandes circonstances pour se déployer. Un chien courant enfermé dans un panier à poulets le mettra en pièces.

Dans le petit bourg champêtre où sa naissance l'avait jeté, Mandrin devait se heurter rudement à tous les coins d'une existence qui ne pouvait être que médiocre et étroite. Ce qui serait devenu une activité vigoureuse sur un théâtre plus vaste, n'était que vaine agitation ; ce qui, dans une vie plus large, eût été de la force, devenait de la violence et de la brutalité. Et puis il traînait trop dans les cabarets, — ce qui était encore une conséquence de l'existence sans horizons qu'il était condamné à mener dans ce petit trou rustique, sans vie ni mouvement, de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs.

En 1743, Charles Destenave, marchand mercier à Saint- Etienne-de-Saint-Geoirs, avait prêté à Louis Mandrin 120 livres. Mandrin lui en rendit une partie, successivement, par petites sommes, mais il tardait à s'acquitter entièrement. Trois ans passés, le dimanche 30 octobre 1746, Destenave rencontrant Louis Mandrin, lui demanda une fois de plus de terminer l'affaire et de lui remettre enfin l'argent qu'il lui devait encore :

« Eh bien, allons boire chopine et je te satisferai * ! »

On entra chez Guigue Rey. Le cabaretier était absent. Sa jeune femme servait les clients. Assis sur des bancs de bois, Pierre Bertallon, un boucher, était attablé avec Jean Madelan, un marchand de Saint- Etienne, et un laboureur nommé Philippe Duruf . Ils avaient les coudes sur la table et tout en buvant, « ils faisaient marché d'une porche (truie) qui avait plusieurs petits cochons2 ».

Mandrin et Destenave venaient de faire rencontre d'un

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