‹ MandrinChapitre 63 sur 266 · Archives de Vlsère, B · texte numérisé non relu

Archives de Vlsère, B

par le Parlement de Grenoble, le 21 juillet, qui confirme la condamnation en vingt années de galères, prononcée contre Ferrier, contumace, mais ne fait plus mention du délit imputable à Mandrin, pas plus que n'en fait mention le certificat le concernant, délivré le 29 juillet 1753 par le lieutenant-châtelain Buisson1.

Pierre Mandrin avait été saisi sur la dénonciation d'un brigadier des Fermes générales, marié à Saint-Etienne-de- Saint-Geoirs, Jacques-Sigismond Moret, — un nom que Louis Mandrin n'oubliera pas. Déjà les Fermes générales avaient ruiné sa famille dans l'affaire des mules. Aussi bien, la condamnation prononcée contre Louis Mandrin, à la suite de la rixe des Serves, faisait de lui un « bandit ».

Depuis quelque temps il prêtait l'oreille aux sollicitations d'un chef de contrebandiers, qui jouissait d'une réputation singulière de sagesse et d'intrépidité, Jean Bélissard, du lieu de Brion, voisin de Saint-Etienne-de-Saint- Geoirs, que Mandrin dans la suite appellera « le Pays s ».

Jean Bélissard avait trente-quatre ans : agile et vigoureux, cinq pieds quatre pouces, cheveux noirs et courts, un peu frisés, visage maigre et basané, portant une longue barbe

1. Cet important document ayant été reproduit d'une manière inexacte par A. -P. Simian {Mandrin^ p. 40-41), on croit devoir le reproduire ici à nouveau ;

« Nous, lieutenant-châtelain de Saint-Etienne-de-Saint-Geoi», certifions que, dans le lieu de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, les nommés L. Mandrin, Ben. Brissaud, P. Fleuret et A. Saulze-Coauillon, ont été accusés d'avoir commis un assassinat au présent lieu, prés de l'amaux {sic) des Aies, en la personne de Joseph Roux de Beaucroissant, le 1* {sic) mars dernier,

Sour raison de quoi nous avons informé a la requête du procureur d'office e ce lieu, et le procès a été jugé définitivement à la poursuite de M. le procureur général au Parlement de Grenoble, par arrêt du 21 du présent mois de Juillet. Certifions de môme que Pierre Mandrin de ce lieu et Jacques Ferrier ont, par le même arrêt, été condamnés pour crime de fausse monnaie; n'estant pas de notre connaissance, qu'il y ait personne qui ait commis d'autre crime digne de mort ou de peine afflictive, dans cette commune, ni qu'aucun condamné à peine affile tive par contumace ou contradictoirement y fasse sa résidence. A Saint-Etiennc-de-Saint- Geoirs, ce 29 juillet 1753. » Archives de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs.

2. Octave Chenavaz, Mandi in et la Légende, dans la Justice du 16 juin 1893.

noire, peu fournie, la jambe bien faite et la taille bien prise. Il avait servi en 1744-1745 à l'armée d'Italie, dans les équipages de l'artillerie, et, à son retour, avait reçu 240 livres pour être milicien de la paroisse de Bressieux. Puis il s'était jeté dans la contrebande. Déjà il avait été arrêté en Savoie, le 8 février 1747, à la requête du gouvernement français, sur une permission qui en avait été accordée par le gouverneur de Savoie, le marquis de Sada ; mais, ayant été écroué avec son camarade Jean Droguet, dit la Noblesse, dans les prisons de Chambéry, il s'en était évadé dans la nuit du 4 au 5 janvier 1748 *.

Cette arrestation avait été opérée à la suite d'une condamnation au dernier supplice prononcée, le 6 mars 1747, par une commission spéciale établie à Valence. De ce moment, loin de se laisser intimider par les foudres de la justice, le hardi contrebandier ne passa plus une année sans tuer plusieurs employés ou brigadiers des Fermes. 11 avait établi des dépôts d'argent, d'armes et de munitions sur différents points de Savoie, — où il se retirait après chaque campagne, — et notamment aux bords du lac d'Annecy, à Faverges, chez l'aubergiste Duport, et au Pont-de-Beauvoisin, sur la limite de la France et de la Savoie, chez un bourgeois, M. Crétel, et chez un aubergiste, Mistrallet '. Bélissard était de ceux que la contrebande armée avait portés rapidement à une assez brillante fortune.

Au moment même où Mandrin apprenait l'horrible supplice subi par son frère, lui parvenait la nouvelle d'un fait d'armes

1. Lettre (21 oct. 1754, Fontainebleau) du contrôleur général Séchelles au ministre des affaires étrangères Rouillé, A. A. E. Turin, 223, f. 243; mémoire adressé par Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne au commandeur de Sinsan, gouverneur de Savoie le 24 septembre 1754, publ. par J.-J. Vernier, Mandrin el les Mandrinistes, p. 19-20.

2. Rapport de Ma rein sur les contrebandiers en Savoie. A. G., ms. 3406, n* 147.

qui jetait un certain éclat sur la contrebande et F éclairait d'un jour quasiment héroïque1. A la tête de sa bande, où nous voyons Antoine Roche dit Prêt-à-boire, Louis Jarrier dit Piémontais, Joseph Michard dit le Camus, — des noms à retenir, — Bélissard, après avoir franchi le Guiers vif, qui séparait la Savoie de la France, au « gué de Popet », près du Pontde-Beauvoisin, envahit tumultueusement cette dernière ville sur terre de France, les armes hautes, avec des cris furieux. Il s'agissait, pour les contrebandiers, de délivrer un de leurs camarades, Gabriel Légat dit le Frisé, de qui les gâpians s'étaient emparés et qui était retenu prisonnier au Pont-de- Beauvoisin, dans la maison du directeur des Fermes. En plein jour, le 25 juillet 1753, il y eut un vrai combat. Les gâpians furent battus, laissant sur le terrain deux morts et un blessé ; et Bélissard, à la tête de ses huit ou neuf camarades, revint en Savoie, ramenant triomphalement Gabriel Légat, dit le Frisé2. Le retentissement que cet audacieux coup de main eut en Savoie et en Dauphiné et l'influence qu'il exerça sur l'esprit de Mandrin, sont indiqués par les contemporains8.

Louis Mandrin se fit donc admettre dans la bande de Jean Bélissard; mais à peine y fut-il entré, que déjà il en était devenu le chef.

Il avait naturellement le don du commandement, et d'instinct on lui obéissait. « C'est un homme des plus déterminés, notent, dès Tannée 1754, les rédacteurs du Mercure historique. Il a trouvé le moyen d'inspirer aux contrebandiers un

1. Le colonel de la Morlière au ministre de la guerre, 16 fév. 1755, Pont-de-Beauvoisin. A. A. E. ma., Turin, 224, f. 94 ; mémoire de la Cour de Savoie, ibid.% f. 270.

2. Jugement prononcé contre Bélissard, 17 janv. 1758. Archives de la Drame, B 1314. f. 312 ; lettre de La Porte, intendant du Dauphiné au Garde des Sceaux, À. A. E.t ma. Turin 222, f. 261 et ma. Turin 226, f. 49-50.

3. L'abbé d'Aurelle, vicaire général de Valence, à l'intendant d'Auvergne, 9 nov. 1754. Archives du Puy-de-Dôme, communication de M. Ant. Vernière.

si grand respect pour sa personne, qu'ils lui obéissent aveuglement1. » Un correspondant de la Gazette de Hollande, qui le vit en Savoie, fait alors de lui ce portrait :

« Il est assez beau de visage, grand, bien fait, fort robuste et agile. A ces qualités de corps, il joint un esprit vif et pénétrant, des manières aisées et polies. Il est prompt à venger une offense. Il est d'une hardiesse et d'une intrépidité à toute épreuve, d'un sang-froid et d'une présence d'esprit admirables dans le danger. Patient et laborieux à l'excès, son courage lui fait tout entreprendre, tout supporter pour satisfaire son ambition \ »

Son premier historien devra lui rendre cette justice : <c II avait une éloquence naturelle qui persuadait, l'imagination vive, du courage pour former de grandes entreprises et l'audace dans le succès3. »

Mandrin entrait dans la contrebande au moment même où celle-ci devait prendre le plus d'extension et, dans ce moment, elle trouvait en lui le chef le mieux fait pour la diriger.

« Tout le monde veut être Mandrin », écrit l'abbé d'Aurelle à l'intendant d'Auvergne*.

En Savoie — qui était alors terre étrangère — Mandrin organise et instruit ses hommes, il leur fait comprendre que l'ordre et la discipline sont nécessaires dans leur métier. C'est à la tête d'une véritable petite armée qu'il tombe en France, du haut du massif de la Chartreuse, comme un coup de vent, le 5 janvier 1754.

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