TROISIÈME PARTIE
PREMIÈRE CAMPAGNE1 (2 janvier-5 avril 1754.)
Entrée en Dauphiné. — Le combat de Curoon. — Le brigadier du Grand- Lemps. — Les Mandrins à SaintrEtienne-de-Saint-Geoirs. — Ils sillonnent le Languedoc et poussent jusqu'en Rouergue. — Retour par le Bugey.
— L'hospitalité de MM Passcrat de la Chapelle à Châtillon-de-Michaille.
— Rentrée en Suisse et en Savoie par la route de Genève.
Les c Mandrins », pour leur donner le nom qui ne va pas tarder à retentir dans la France entière2, firent leur première apparition le 2 janvier 1754. Les brigadiers des Fermes, établis en Chartreuse, furent subitement attaqués par quelques contrebandiers qui tombèrent sur leur poste, les dépouillèrent de leurs armes, lacérèrent leurs registrc3, et disparurent, comme ils étaient venus, avec la vitesse du vent, après les avoir menacés « de leur faire un mauvais parti s'ils continuaient de faire leur métier8 ».
1. Antoine Vernière, Courses de Mandrin (extrait de la Revue d'Auvergne, 1889). ClermontrFerrand, 1890, in-8» de 98 pages.
2. Mémoires du marquis d'Argenson,a la date du 10 décembre 1754. — Projet d'organisation des troupes des Fermes générales (1755). Archives de la Gironde, G 2382.
3. L'intendant du Dauphiné au Garde des Sceaux, 17 juin 1754. A. A.E., ma. Turin, 222. f. 261.
Voilà Mandrin. Il a déclaré la guerre aux fermiers généraux et à leurs agents, qui Font ruiné, qui ont tué son frère et qui pillent les braves gens. Au reste, il ne laisse pas de se montrer bon prince, et si tous ces commis voulaient quitter leur vilain métier, il serait le premier à leur tendre la main.
Le 5 janvier, il pénètre en France, suivi de ses hommes, une' centaine de bandits, avec armes et bagages, de petits canons à la biscaïenne et une quantité considérable de marchandises de contrebande portées à dos de mulet. C'était surtout du « faux tabac », c'est-à-dire du tabac de contrebande, récolté en Suisse. Au xvui* siècle, on ne fumait pas autant qu'aujourd'hui, mais on prisait et l'on chiquait énormément. Le tabac à priser était vendu en « carottes », c'està-dire pressé et ficelé en manière de saucisson, préparé pour la râpe. Le consommateur râpait le tabac à son usage, portant à cet effet sur lui une petite râpe de bois dur ou d'ivoire. Le tabac destiné à être mâché était en « rôles », autrement dit en « andouilles » ; c'était ce que l'administration appelait le « menu filé ». Un autre article, dont les margandiers trouvaient un facile débit, était leur excellente poudre de chasse, connue sous le nom de « poudre des princes ». Puis, pour les dames, des indiennes et des mousselines brodées ; étoffes qui n'étaient pas encore fabriquées en France et qui venaient, les unes des manufactures suisses, les autres directement des Indes par les bateaux anglais l ; des flanelles, des articles de Genève, montres et bijouterie.
Mandrin transportait également quantité de vin en barils et en bouteilles, car il buvait autant qu'il fumait, et ses hommes fumaient et buvaient autant que lui *.
!. Le chevalier de Merveilleux au ministre de la guerre, 30 janv. 1755. Archives municipales du Mans, ms. liasse 7 bis. 2. Abbrégé, p. 8.
Les contrebandiers étaient tous armés d'un mousquet, de deux pistolets de ceinture, de deux pistolets d'arçon et de deux pistolets de poche, chacun à deux coups; en outre, d'un couteau de chasse1. Ils étaient montés sur des chevaux petits, robustes et agiles, nourris dans ces pays de montagnes où les cultivateurs en faisaient l'élevage spécialement pour eux. Quand ils ne les achetaient pas, les contrebandiers les louaient très cher pour la saison d'hiver. En marche, ces chevaux se distinguaient par un harnachement particulier nommé « à la contrebandière* ». Sur ces montures vites et nerveuses, nos compagnons franchissaient en plein hiver des distances considérables avec une incroyable rapidité.
Le 7 janvier, Mandrin est au village de Curson, près de Romans, à quinze lieues du bourgs natal. Il y dépose ses marchandises. Apprenant que les employés des Fermes viennent l'attaquer, il va à leur rencontre, avec une poignée d'hommes seulement. La route est prise comme dans un étau entre de hautes collines. Brusquement elle tourne pour franchir un pont sur le torrent de l'Herbasse : à ce tournant les gâpians ont apparu. Une décharge des contrebandiers tue ou blesse les uns, et met le reste en fuite. C'est là que Mandrin conquiert son fameux chapeau de brigadier, en feutre noir galonné d'or. « Ces gens ont de belles armes, disait-il. Je veux m'équiper à la brigadière. » Il jeta sur ses épaules la mante du brigadier, se coiffa de son chapeau et enfourcha sa monture *.
A cette époque, très exactement, Mandrin portait un habit gris à boutons jaunes, un gilet de panne rouge aux goussets profonds, le chapeau galonné d'or enlevé au brigadier, d'où
1. Storia delV anno 1754. — Registre des délibérations de la communauté de Villefranche.