‹ MandrinChapitre 65 sur 266 · Journal de Marsin, févr. 4755. A. G., ms. 3406, n · texte numérisé non relu

Journal de Marsin, févr. 4755. A. G., ms. 3406, n

ses cheveux blond ardent, annelés, c'est-à-dire bouclés, s'échappaient naturellement, noués sur la nuque, en catogan, d'un ruban de linon noir. La ceinture de cuir fut alors remplacée par une ceinture de soie rouge et verte où étaient pris un couteau de chasse et une paire de pistolets. Il quittait rarement son fusil à deux coups.

Jean Bélissard se battit à Curson, sous les ordres du jeune « capitaine » qu'il avait lui-même fait entrer dans sa bande1. Mandrin était à peine âgé de vingt-neuf ans.

Ayant appris le lendemain, 8 janvier, qu'un brigadier des Fermes nommé Dutriet, domicilié au Grand-Lemps, et qu'il connaissait, avait exprimé le regret de ne pas s'être trouvé à Curson pour se battre contre lui, il résolut de l'aller trouver au plus vite. Il part, de nuit, suivi de quelques hommes, par un grand clair de lune *. Les silhouettes noires des cavaliers couraient sur la neige. Le Grand-Lemps, à douze kilomètres de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, était le siège d'un des plus importants marchés de la province. Mandrin arrive chez Dutriet, enfonce la porte. Le brigadier et sa femme sont tirés de leur lit, ils sont tratnés dans la rue. L'homme avait les jambes nues et la femme était en chemise. Mandrin menaçait Dutriet de lui casser la tète d'un coup de pistolet, mais sa femme pleurait et grelottait dans la neige. Les habitants étaient accourus au bruit, à peine vêtus; ils tenaient des lanternes. Mandrin sacrait comme un Templier. Il était résolu de mettre le feu au village et de fusiller tout le monde au moindre mouvement. Cependant la femme continuait de pleurer, frileuse dans la neige ; alors, Mandrin, brusquement, car il était bon diable, lui dit d'aller se remettre au lit, et avec son mari, auquel il se contenta d'enlever ses armes et

4. Sentence contre Bélissard. Archives de la Drame, B 1304, f. 312. 2. Abbrégé, p. 10.

son cheval, qui se trouvait tout harnaché dans récurie1.

Ceci se passait dans la nuit du 8 au 9 janvier. Le lendemain matin, Mandrin arrivait à Saint-Etienne~de-Saint-Geoirs, le pays natal. Il entre à la tète de ses hommes, les armes hautes, à grand fracas. Quelle frayeur pour les ennemis de sa famille, qui avaient bruyamment applaudi à sa ruine ! Ils fuient, ils se cachent. Mandrin se contenta de rire de leur terreur; mais il se rendit chez Louis Veyron-Churlet, « marchand, consul exacteur des deniers royaux, et entreposeur des tabacs », comme tel représentant des Fermes.

C'était son propre oncle maternel et son parrain, celui qui lui avait donné son prénom, Louis ; personnage d'importance au reste et qui avait été élu consul dix fois de suite; mais il était représentant des Fermes, et comme tel notre contrebandier devait s'en prendre à lui.

Nuit close, neuf heures du soir. Mandrin avait avec lui dix hommes, «c tous armés de carabines, fusils et doubles pistolets ». Les uns veillaient au croisement des rues, d'autres faisaient sentinelle aux portes. Mandrin voulait tout l'argent que 1 exacteur avait tiré des contribuables; mais Veyron-Churlet s'était enfui, laissant sa fille entre les mains de son coquin de neveu qui réclama à sa cousine 8 000 livres. Hélas! tout ce qui se trouvait dans la caisse était loin d'aller à pareille somme. Mandrin consentit que l'un des curieux, groupés autour de la maison, se détachât pour aller demander à F exacteur un billet de 400 livres payables dans le plus court délai. Puis, avec sa troupe, il se retira. Après plusieurs jours, Veyron-Churlet, qui avait pu faire quelques recouvrements, envoya spontanément les 400 livres à Mandrin, qui se déclara stupéfait de constater que ses

1. L'intendant du Dauphiné au Garde des Sceaux, 17 juin 1754 A. A.E., Turin »i, f. «61. — Abbrégé, p. 10-11.

fonctions d'exacteur et d'entreposeur des Fermes n'empêchaient pas son oncle et parrain de se conduire en honnête homme.

Voilà la première et unique réquisition opérée par Mandrin dans son bourg natal. Cet « exploit » méritait une mention spéciale. Peut-être n'était-ce qu'une réponse de Mandrin à son parrain, réponse aux observations et réprimandes que celui-ci n'avait pas manqué de lui adresser en le voyant « tourner mal », — une bonne, ou plutôt une mauvaise farce jouée par le neveu à son excellent oncle Louis.

Dès ce moment, M. de Moidieu, procureur général au Parlement de Grenoble, se mit en rapport avec l'avocat général près le Sénat de Savoie, pour demander l'extradition de Mandrin, au cas où celui-ci rentrerait en Savoie ; cependant qu'il écrivait au comte d'Ârgenson, ministre de la guerre, pour obtenir de nouveaux secours en troupes. Ce sont les premières poursuites dirigées contre Mandrin en tant que contrebandier1.

De ces poursuites, celui-ci ne s'inquiétait guère. Durant les mois qui suivent, il parcourt librement avec ses hommes les villages et les bourgs du Dauphiné, de la Bresse et du Bugey. Il débite ouvertement ses marchandises de contrebande, il les débite avec succès, car ses prix sont sensiblement inférieurs à ceux que les habitants ont coutume de payer. Le tabac ordinaire, pour lequel les fermiers généraux demandaient au public 3 francs 4 sous la livre, était vendu par les Mandrins 30 sous ; le tabac de première qualité, qu'on payait aux buralistes des Fermes 5 francs, était vendu par nos compagnons 50 sous3.

4. Le ministre de la guerre au Procureur général près le Parlement de Grenoble, 28 févr. 1754, A. G., ms. 3381, n* 309 ; — l'intendant du Dauphiné au Garde des Sceaux, A. A. E.f ms. Turin 222, f. 261.

2. Projet d'organisation des troupes des Fermes générales, Archives de la Gironde, G 2382. — Marquis de Mirabeau, Théorie de V impôt, p. 282.

Mandrin établissait son camp dans de fortes positions1, sur les hauteurs, où il faisait étaler ses marchandises ; puis, les habitants des environs recevaient l'avis que de belles et bonnes occasions les attendaient auprès des « brigands ». Et le marché se tenait le plus régulièrement du monde, sous la protection des baïonnettes contrebandières.

Les bourgeoises cossues, les soubrettes coquettes et les fermières endimanchées, pittoresques en leurs coiffes blanches, nouées de rubans de couleur, les dames mêmes et les demoiselles de château, venaient sans crainte profiter des « occasions ». Aussi bien, Mandrin, beau garçon, bon garçon, bien mis et de « belle humeur », et qui, du jour où il fut devenu chef de bande, affecta systématiquement une extrême politesse1, n'avait rien pour les effaroucher. Et les employés des Fermes contemplaient de loin le spectacle, avec un ébahissement comique. Mandrin prit pour devise : « S'enrichir en faisant plaisir au public. » Il y réussit3.

Les nobles lui étaient favorables, comme les paysans. « Mandrin a demandé plusieurs fois asile à mon grandpère maternel, au château de Montlégier », écrivait Gabriel de Mortillet, conservateur du Musée d'Annecy. Il demandait l'hospitalité « d'une manière très polie, dit un contemporain, mais en même temps assez significative pour faire craindre les effets d'un refus4 ».

Le 25 mars, il se présente aux portes du château de Bournazel, dans les environs de Rodez, où il fut traité galamment. En reconnaissance, Mandrin fit cadeau au châtelain d'un très beau couteau de chasse, dont le descendant du

Page 1