Storia delV anno
(6 juin-9 juillet 1754.)
Les Mandrins font leur réapparition sous les murs de Grenoble. — L'échauffourée du Pont-de-Claix. — Us reviennent en Rouergue et « visitent » Millau. — Le meurtre de Saint-Rome-du-Tarn. — Us fêtent la Saint-Jean. — Marché public à Rodez. — Rignac point extrême de la deuxième campagne. Mandrin disloque ses troupes et reprend le chemin de Savoie. — Il s'arrête a Saint-Étiennc-de-Saint-Geoirs où il tue le brigadier Moret. — Il rentre en Savoie. — Les poursuites de la Cour des Aides de Monta uban.
Durant six semaines nous perdons Mandrin de vue. II est sans doute occupé, tantôt en Suisse, tantôt en Savoie, à compléter l'organisation de sa troupe et à se réapprovisionner en marchandises de contrebande. Au commencement de juin, il rentre en France avec ses hommes, par la Chartreuse, comme la première fois. On le signale à cette date sous les murs de Grenoble,
Le 7 juin 1754, par la route de Grenoble à Die et à Monté limar, les Mandrins arrivent au Pont-de-Claix, sur le Drac, à une lieue au sud de la capitale du Dauphiné. Le Drac roule un cours impétueux dans un lit profondément encaissé, entre le massif aux cimes pointues de la Chartreuse et les Grands Gais. Les eaux vont frapper avec force contre des masses rocailleuses dont elles creusent les bases de granit. Une gorge sauvage : au long du fleuve des touffes d'arbres drus et lourds que dominent les rocs dénudés, et plus loin des crêtes blanches : c'est le rocher d'Uriol, le grand Veymont, la grande Moucherolle, le pic Saint-Michel.
Un pont d'une seule arche, très haute, en arc brisé, que les ingénieurs du xvne siècle ont hardiment jetée d'une rive 4 l!autre. À l'entrée du pont, une construction carrée, à haute toiture pointue, semblable à une tour, mais qui n'aurait qu'un étage sur la chaussée. Elle va, plongeant quatre autres étages, en élargissant ses murs vers la base, jusqu'au niveau de la rivière. Là, demeurent les employés qui ont la garde de ce passage. — Le matin, ils vaquaient à leurs besognes journalières, après avoir, comme de coutume, ouvert la barrière, au petit jour, quand ils sont tout à coup aveuglés d'un nuage de poussière. Les Mandrins arrivent bride abattue.
Avec leurs marchandises, ils avaient suivi la vallée de Graisivaudan, par la route de la Croix-haute qui traverse le Drac au Pont-de-Claix, et dans ce moment ils se trouvèrent croiser une autre bande de margandiers qui revenaient de la Croixr>haute, à vide. Il y eut une décharge générale sur les employés, dont l'un tomba mort, plusieurs autres gravement blessés. Lesgâpians se réfugièrent dans leur corps de garde mais la porte en fut enfoncée. Les gâpians furent dépouillés de leurs vêtements et de leurs armes. Le peu d'argent trouvé au poste fut enlevé ; papiers et registres furent mis en pièces. « Un gentilhomme, que le hasard fit rencontrer dans le corps de garde des commis, eut sa part de l'aventure. » Mandrin voulut cependant que les employés des Fermes conservassent.leurs chemises, ce afin, disait-il, qu'ils eussent du linge et de quoi se panser 1 » . Le péager du Pont-de-Claix logeait dans la maison des gâpians. Il avait eu l'idée inopportune de vouloir aller avertir la garnison de Grenoble, ce qui fit qu'on lui enleva son cheval et qu'on pilla son logis.
Poursuivant leur route, les Mandrins trouvèrent un soldat déserteur de cette même garnison qui fuyait devant un
i. Abbrégé, p. 12.
détachement de grenadiers et se trouvait sur le point de tomber entre leurs mains. On connatt les idées de Mandrin. Elles ne lui permettaient pas de laisser réintégrer violemment dans les troupes du roi un citoyen qui n'y voulait plus servir. C'est ce qu'il expliqua complaisamment au sergent qui commandait les grenadiers. Mais le sergent et ses hommes n'avaient pas les mêmes idées que le contrebandier sur la liberté individuelle. Aussi quelques Mandrins étaient-ils d'avis de les fusiller tous. Fort heureusement pour les grenadiers, l'un des margandiers, pour avoir jadis servi dans leur régiment, obtint la grâce de ses ci-devant camarades, qui furent du moins obligés de renoncer à leur déserteur1.
Le 10 juin, sur la route de Valence à Mon télimar et Taulignan, les Mandrins rencontrent, entre Derbières et Leyne (hameaux de la commune de Savasse), dans un défilé entre la montagne et le Rhône, la brigade des employés de Taulignan qui, de Mon télimar, revenait à son poste. Mandrin commande le feu. L'un des employés est tué ; trois autres sont dangereusement blessés, dont l'un mortellement; le reste met bas les armes. Les contrebandiers s'emparent des armes et des chevaux. Les pauvres gâpians regagnent Taulignan, à pied, en triste équipage.
La diligence de Lyon en Provence, qui passait au moment de l'échauffourée, à vide heureusement, fut percée de quelques balles mal dirigées. Par extraordinaire, le tir des contrebandiers avait manqué de précision, à cause du soleil aveuglant, sur la route blanche de poussière.
Arrivés au bord du Rhône, les Mandrins se firent transporter sur l'autre rive par les bateliers *.
1. Sentence contre Bélissard. Arch. delà Drame, B. 1304, f. 312. — L'intendant du Dauphiné au Garde des Sceaux (17 Juin 1754). A. A. E., ms. Turin, 222, f. 261. - Abbrégé, p. 11-12.
Le lendemain, 11 juin, Mandrin était attablé avec trois compagnons au cabaret de Tioulle, sur la paroisse de Saint- Bauzile-en-Vivarais ; et déjà il entamait une nouvelle bouteille, après en avoir vidé plusieurs, quand passa un sergent du régiment de Belzunce qui recrutait dans le pays. N'étaitce pas un gftpian déguisé? « C'est un espion ! » affirmait l'un des contrebandiers. Le soldat interpellé répondit qu'on lui faisait injure. Mandrin, qui avait beaucoup bu, ne distinguait pas très bien ; mais son avis était que si c'était un gâpian, il le fallait fusiller. C'est ce qu'on fit. Plusieurs personnes, qui assistaient à la scène, protestaient avec indignation.
« Alors il avait tort de ressembler à un espion ! »
Ce fut son oraison funèbre '.
Tout cela se faisait avec une rapidité déconcertante, une promptitude de décision, une agilité dans les marches et contre-marches qui jetaient les pouvoirs publics dans l'ahurissement. Et c'est ainsi que, du moment où Mandrin parut sur la scène publique, on crut le voir partout à la fois.
L'intendant du Dauphiné en écrit le 17 juin :
« L'audace des contrebandiers se porte aux derniers excès. Non contents d'introduire, à mains armées, dans le royaume des marchandises prohibées, ils attaquent les bureaux des Fermes, ils intimident les employés, ils entreprennent d'enlever aux collecteurs les deniers de leur recette... Que feste-t-il à ces brigands, que de faire contribuer les communautés * ? » — On y arrivera.
Mandrin a la rapidité de la lumière. Le voici en Rouergue, où il entre par la vallée du Tarn. Ses marchandises