Lettre du 20 mai 1755, éd. J.-J. Veraier, p
particulière que Mandrin témoignait à l'un d'entre eux1.
Le 24 juin, c'est la Saint- Jean. Les Mandrins arrivèrent à Saint- Affrique. Ils cherchèrent logis dans trois auberges. Comme l'un des hôteliers faisait des difficultés pour les accueillir, car il n'avait, disait-il, ni foin, ni provision d'au* cune sorte, Mandrin lui remit quatre louis en lui disant d'aller quérir tout ce qu'il fallait; cependant que deux compagnons, qui l'avaient pris au col, le secouaient comme un prunier. Au reste, on était à la Saint-Jean, et son auberge allait faire dans le milieu de la nuit un feu magnifique, ce Mes bons seigneurs ! » disait l'hôtelier devenu très raisonnable, et les contrebandiers furent servis à souhait1.
Mandrin ne voulut pas laisser passer la Saint-Jean, sans la fêter gaiement, d'autant qu'il s'agissait du patron de son ami Jean Saint-Pierre. Et d'abord ce fut une revue militaire, devant la population qu'il avait rassemblée sur la place, au son du tambour. Pour Mandrin, à la tête de ses contrebandiers, il ne pouvait y avoir de fête sans une revue, sans « une montre », comme on disait encore. D'après la relation du subdélégué de Vabre, sa troupe comptait alors de deux à trois cents hommes. Sur le soir, les compagnons allumèrent des feux de joie qui brûlèrent jusque bien avant dans la nuit. Des salves joyeuses s :
C'est la nuit de la Saint-Jean :
L'Amour se réveille!
Viens-t-en près du feu bougeant, L'Amour se réveille, Jean,
L'Amour se réveille !
1. « Le lendemain (Janvier 1755, san9 date plu9 précise), Lasnet m'emprunta mon cheval et il alla avec Mistrallet revoir Mandrin. Je m'aperçus à mon retour que Lasnet était jaloux de Mistrallet au sujet d'une montre que Mandrin avait donnée à ce dernier. » Journal de Marsin.
2. Relation de M. de Nayrac, subdélégué de Vabre, 21 juill. 1754. Archives de r Hérault. C 1978.
3. Relation du subdélégué de Vabre, 21 juill. 1754. Archives de VHérault. C 1978.
Blancs bouquets et bleus rubans,
La flamme est vermeille!
Voici lo temps du beau temps 1 L'Amour se réveille, Jean,
L'Amour se réveille1 !
Le lendemain, la bande se mit en route pour Rodez. Chemin faisant, Mandrin détacha quelques camarades qui s'en allèrent à Vabre offrir de leur tabac à la brigade de la maréchaussée ; car décidément gâpians et gendarmes devenaient ses clients préférés. Deux contrebandiers entrèrent chez l'exempt, tout armés. Ils lui en firent leurs excuses :
« Le métier, ni la consigne ne nous permettent de quitter nos armes, sous aucun prétexte. »
L'exempt de la maréchaussée comprit, reçut le tabac de bonne grâce et paya de même *.
Le 29 juin, Mandrin passait à Cransac. Le 30, il entrait à» Rodez par un jour de grande foire. A l'ombre de la pittoresque cathédrale sans portail, la place du marché grouillait de vie et de mouvement.
La capitale du Rouergue avait des fortifications, des soldats en garnison et trois brigades de maréchaussée. Mandrin entre dans Rodez comme un condottiere en pays soumis. Il traverse le Bourg, il s'arrête un instant sur la place de la Cité, descend le Terrai, rue qui va de la cathédrale à l'évé^ ché, et se rend au faubourg Saint-Cyrice, où, à un point stratégiquement bien choisi, il organise un entrepôt public de contrebande. Quelle surprise à son passage et quelle jolie rumeur sur la place du marché. Les paysans en sarraux bleus, les femmes en coiffes tuyautées, leurs cols de dentelles sur les épaules, parmi les paniers de légumes, la
1. Vieille ronde delà Saint-Jean, mise en nouveau langage par. M. Pierre Gauthiez.
„ fc Relation du eubdélégaé de Vabre (Il Juill. 1754). Archiva de l'Hérault, G 1978.
volaille et le» moutons, se bousculaient pour se pousser au premier rang. Les cochons en s'échappant faisaient tomber des paysannes. Par les fenêtres des vieilles maisons de boisr aux murs de guingois et aux charpentes apparentes en surplomb sur la rue, les Ruthénoises montraient des têtes ahuries, les unes en cheveux, les autres en coiffe blanche.
Voilà les contrebandiers ! Une joyeuse troupe de gamins allaient d'un air bravache en avant du cortège ; puis des tambours qui roulaient, des fifres qui sifflaient une marche militaire. Une centaine de cavaliers, sur de petits chevaux hirsutes et roux, roux et hirsutes comme eux, coiffés jusqu'aux yeux de grands chapeaux rabattus en clabaud, couverts de poussière, armés jusqu'aux dents, des pistolets à la ceinture, des carabines en bandoulière, les sabres, noués par des cordes, claquant avec un bruit de ferraille aux selles des chevaux ; seuls, les deux chefs, Mandrin et Saint-Pierre, dans des costumes resplendissants, suivis d'une longue file dé mulets chargés de ballots couverts de serpillière, que poussaient, avec des cris à hue et à dia, les valets armés de longs bâtons en bois brûlé.
Les Ruthénoises, charmées et remplies d'épouvante, assistaient donc vraiment aune histoire de brigands, une de ces belles histoires contées aux veillées, dont on rêve la nuit. Et ces bandits étaient bien tels qu'elles se les étaient figurés.
Les ballots de tabac, les rouleaux d'indiennes et de mousseline furent développés. Le capitaine avait mis ses hommes en planton, à quelques pas les uns des autres. Sous la surveillance des contrebandiers, résolument appuyés sur leurs fusils, le marché fut tenu dans un ordre parfait. Ni la compagnie de garde dans la ville, ni l'une ou l'autre des trois brigades de maréchaussée, ne s'avisa d'y venir mettre du
dérangement. Pour rassurer les craintifs, Mandrin avait fait proclamer, au roulement du tambour, qu'il « garantissait tous ceux qui seraient recherchés à l'occasion de la contrebande vendue par lui ». Et son air était si résolu qu'il n'était personne pour n'en pas tirer confiance.
A la suite du marché, Mandrin voulut offrir, aux Ruthénois également, le divertissement de manœuvres militaires exécutées par ses hommes. Elles se firent dans un ordre excellent. Ce fut, dès le premier jour chez Mandrin, une vraie manie. Il avait un plaisir d'enfant à faire virer ainsi ses contrebandiers comme de vrais soldats, devant la foule muette et béate. Enfin, marchands et chalands se répandirent dans les cabarets de la ville, où chacun but abondamment.
Des intermèdes étaient venus rehausser l'intérêt de la scène principale.
Mandrin s'était rendu avec quelques hommes à l'entrepôt des tabacs, situé dans la maison du sieur Ray n al, rue Saint- Jus t. Il était suivi de plusieurs mulets chargés de tabac suisse. Comme l'entreposeur refusait d'ouvrir la porte, celleci fut enfoncée à coups de crosse. L'entreposeur fut forcé de descendre. En lui montrant les bennes, nouées de grosses cordes, Mandrin lui disait :
« Ne prenez pas ceci pour un songe. Ce que vous voyez est du vrai tabac. Le vôtre n'a pas une sève plus admirable, je vous l'abandonne à quarante sous la livre et ne veux pas d'autre acheteur que vous. »
Et de fait, l'entreposeur se demandait s'il rêvait.
Une rangée de baïonnettes alignées devant sa maison lui enseignaient qu'il s'agissait bien d'une réalité.
Force fut de conclure marché. L'entreposeur continuait de se frotter les yeux. Comment, lui, le représentant des Fermes, il achetait du « faux tabac «aux contrebandiers eux-
mêmes ! Mandrin reçut ainsi 2494 livres, dont il donna quittance. Cette scène va se renouveler souvent.
Les fermiers généraux, effrayés du brusque développement que prenait la contrebande, avaient fait remettre en vigueur, publier aux prônes, afficher aux coins des carrefours, les édits qui interdisaient, sous les peines les plus sévères, d'acheter quoi que ce fût aux contrebandiers. Et c'est la réplique hardie et ingénieuse de Mandrin, ce Puisque, par un coup de force, les fermiers généraux veulent m'enlever ma clientèle, ce sont les propres agents des Fermes, receveurs, entreposeurs, buralistes, c'est-à-dire, en fait, les fermiers eux-mêmes, qui seront à l'avenir mes meilleurs clients. »
a On me calomnie, disait-il, en m'appelant bandit; seulement je fais avec les agents du fisc des affaires dans lesquelles leur volonté est subordonnée à la mienne. Je vole, prétend-on, la recette des receveurs de la Ferme. Lorsque j'emporte de l'argent, je leur laisse de la marchandise ; je leur vends des ballots de tabac, et vraiment je ne suis pas cher. Quant aux droits d'entrée que j'esquive : la belle affaire ! parcelles d'or dérivées du pactole de MM. les fermiers généraux1. »
Et, non seulement il laissait entre les mains des buralistes de bonnes marchandises, mais encore des quittances, signées de son nom, où il déclarait avoir reçu les sommes qui lui avaient été versées.
Ces reçus furent reconnus valables dans la suite *, et les fermiers généraux en remboursèrent le montant à leurs agents ; mais ils prétendirent se faire rembourser à leur tour par les populations.