‹ MandrinChapitre 74 sur 266 · Jàid · texte numérisé non relu

Jàid

Leurs efforts tendaient à s'en préserver. D'aventure, parvenaient-ils à mettre la main sur un « observateur » envoyé pour les surveiller, ils lui faisaient subir les plus affreux supplices, comme à ce malheurenx dont ils s'emparèrent aux environs d'Yenne (Savoie). « Ils lui arrachèrent les yeux, lui cassèrent les bras et les jambes, lui coupèrent la langue, enfin ils le firent expirer à force de tourments1. »

L'ambassadeur français en Suisse, M. de Chavigny, demandait au gouvernement helvétique des mesures sévères contre les contrebandiers et recevait en retour les plus belles assurances. Le 10 septembre 1754, François-Louis Sturler, bailli de Nyon, en écrit à M. de Chavigny : « J'ai parlé dernièrement moi-même à l'un des chefs, qui ne voulait pas venir seul au château sans un sauf-conduit, pour avertir les contrebandiers qu'on ne les souffrirait pas dans le pays*. » Le comte d'Ârgenson, ministre de la guerre en France, ne s'y trompe pas : c La facilité avec laquelle le bailli de Nyon nous marque qu'il a entretenu un des chefs de ces contrebandiers, indique qu'il ne sera pas disposé à lui faire violence8. »

Le gouvernement français revenait à la charge, les autorités suisses arguaient de leur impuissance: Les Mandrins viennent la nuit en troupe, par cinquante à la fois, parfois plus, toujours bien armés. Ils s'emparent, i force d'argent ou à force ouverte, d'un cabaret, et repartent, changeant chaque jour de logis. Il est très difficile de les attraper. « Je les feraisurveiller secrètement », dit le bailli de Nyon. Le gouvernement de Neufchâtel, celui de Berne, l'avoyer de Fribourg, donnaient également de bonnes

1. Passerai de la Chapelle au ministre de la guerre, Chàtillon-de- Michaille, 1« mai 4755. A. G., ms. 3406, n« 181.

t. A. A. £., ms. Suisse 352.

3. Le ministre de la guerre au duc de Randan, lieutenant-général en Pranche-Comté, 28 sept. 1754, A. G., ms. 3385, n* 239.

paroles1. Ils promettaient d'avoir et très exactement l'œil sur le nommé Mandrin, contrebandier, ou, pour mieux dire chef de brigands » et de le détenir « en lieu de sûreté, supposé qu'on vînt à le découvrir»... Mais l'embarras était que, bien que Mandrin ne prît aucun soin de se cacher, les autorités suisses ne parvenaient pas à le découvrir.

Le 13 août 1754, Rouillé, ministre des affaires étrangères, écrivait au chevalier de Chauvelin, ambassadeur de France auprès du roi de Sardaigne, à Turin : « Il s'est répandu une grande quantité de contrebandiers sur les terres de la République de Genève et qui se retirent sur celles du roi de Sardaigne (en Savoie). Vous voudrez bien en parler à M. le chevalier Ossorio (ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne) et le prier d'obtenir des ordres de Sa Majesté pour les faire arrêter2. »

Le gouvernement français envoya à Turin le signalement de cinquante-cinq contrebandiers, parmi lesquels Mandrin, Jean Saint-Pierre, Bélissard, tous ceux que nous connaissons. Le roi de Sardaigne transmit ce précieux document — il est extrêmement utile aujourd'hui pour écrire cette histoire — au « commandeur de Sinsan, son cousin », gouverneur de Savoie. Charles-Emmanuel III désirait que l'on fît arrêter, si possible, ces cinquante-cinq « brigands* ». Et l'on s'empressa d'en informer l'ambassadeur français.

Par une fâcheuse conjoncture, et bien que les Mandrins se montrassent partout publiquement, en Savoie comme en Suisse, il fut impossible aux autorités, en Savoie comme en Suisse, de parvenir à les trouver.

1. Montperoux à Rouillé, ldr nov. 1754. A. A. E.t ms. Genève 66. n» 29.

2. Rouillé à Chauvelin, 13 août 1754. A. A. E , ms. Turin 223, f. 93 v*.

3. Le roi de 8ardaigne au gouverneur de Savoie, 24 sept. 1754, éd. J.-J. Vcrnier. p. 18-30.

(Juillefcaoût 1754.)

Mandrin pénètre en Franche-Comté. — Combat contre les brigades de Moothe et de Chauneuve. — Excursion en Lyonnais. — Débit de contrebande à Saint-Chamond. — Les Mandrins reviennent en Savoie.

Fin juillet, à la tète de sa bande, Mandrin rentra brusquement en France, par la Franche-Comté. Les brigades de Mouthe et de Chauneuve se portèrent à sa rencontre. Le jeune capitaine avait établi son campement à côté d'un petit bois, de manière à être protégé par des marais sur le devant, et, sur l'arrière, par la montagne. Il dissimula une partie de ses hommes dans un fossé, près du campement, et laissa approcher les et employés », qui furent surpris par un feu nourri, dont plusieurs furent étendus raides sur le sol. Les gâpians tournèrent bride, emmenant les blessés et les chevaux des morts. Dans leur fuite, quelques employés donnèrent contre un hourdis de chariots, dont Mandrin avait fait une manière de barrica.de, et furent faits prisonniers; mais le vainqueur se contenta de les dépouiller de leurs armes et d'une partie de leurs effets. Puis il ordonna d'enterrer les morts et de leur rendre les honneurs militaires. Sur les tombes il fit faire des décharges de mousqueterie.

1. Antoine Vernière, Courses de Mandrin dans F Auvergne, le Velay et le Foret (1754). dermond-Ferrand, 1890, in-8*.

L'affaire avait éveillé l'attention du pays; bonne réclame pour nos margandiers qui s'empressèrent d'ouvrir un marché où leur tabac et leurs étoffes, deux jours durant, se vendirent en abondance1.

Mandrin prit ensuite le chemin de Lyon ; mais il eut soin d'éviter la grande ville et se dirigea sur Saint-Chamond.

Par une chaude après-dîner, à quelques lieues de Lyon, sur une terrasse au bord du chemin, une société élégante prenait l'air en devisant. Des paysans accourent effarés : « Les Mandrins ! » La bande arrive, vite et bruyante, dans un grand remous de poussière ; soixante cavaliers qui ralentissent leur allure en approchant de la terrasse. En tète, leur capitaine. Au passage, il salue les dames, de son chapeau festonné d'or; il leur crie de n'avoir aucune crainte. Mandrin avait des cheveux blonds « annelés et longs » ; il les portait « en queue ». Il était proprement vêtu, d'un habit bleu de roi, et montait une jument grise2. Il entra dans le village, où, suivant l'usage, ses hommes se répandirent dans les cabarets. La compagnie sur la terrasse se remettait de son alerte, quand elle vit paraître le chef des margandiers suivi de deux compagnons. Il vendit aux dames quelques pièces d'étoffes» au plus bas prix, et goûta quelque peu du vin, des pastèques et des pommes d'orange que lui présentèrent ses clientes, gracieuses, curieuses. Elles avaient un peu peur, agréablement. Pour le voir partir, les paysans se rassemblèrent. Mandrin, sur ses étriers, les jambes raides, leur demanda si, parmi eux, quelqu'un avait eu à se plaindre de ses hommes; il s'informa si chacun des siens avait

1. Jugement contre Mandrin, 24 mai 1755. — [Abbé Rêgley], Hûtoirê, p. 119-22.

2. Lettre de l'intendant du Dauphiné au ministre de la guerre. A. G., ma. 3406, u* 161. — Signalement transmis par la Cour de France à celle de Turin, éd. J.-J. Vernier, p. 23.

payé exactement ce qui avait été pris ou consommé, et comme tout le monde se déclara satisfait, les filles saluant d'une jolie révérence paysanne, et les hommes en tirant un pied derrière l'autre, le jeune « capitaine », après avoir jeté aux gamins, qui se pressaient devant lui, une poignée de menue monnaie, disparut, comme il était venu, dans un nuage de poussière1.

Le 8 août, Mandrin entrait dans Saint-Chamond, capitale du Jarrest, à huit lieues de Lyon, coquette petite ville sur le Gier, dominée par un château fort, et qu'animaient des fabriques de rubans et de lacets. Mandrin fit son entrée en plein midi, suivi de onze contrebandiers qui, « le fusil haut », conduisaient les chevaux chargés de contrebande. Le débit s'en fit sur la place du marché. Au passage on salua de quatre coups de fusil le bureau des soies, dont le brigadier fut mortellement atteint2.

L'un des auteurs les moins inexacts qui aient écrit s» Mandrin au xvui* siècle, le Président Terrier de Cléron, fait pousser Mandrin, dans cette troisième campagne, jusqu'à Ambert en basse Auvergne, où il serait arrivé le 19 août8. Déjà Antoine Vernière a signalé l'invraisemblance de cette expédition à la date où elle est indiquée4. A ses arguments on joindra celui-ci : il est certain que Mandrin rentra de Savoie en France le 20 août 1754, à la tête d'une troupe nouvelle. Il n'est donc pas possible que, le 19 août, il se soit trouvé à Ambert*.

Le jeune capitaine-général des contrebandiers s'en revenait donc par la route de Savoie, rêvant peut-être au déve-

1. Fortia de Piles et Guys de Saint-Charles, Souvenirs de deux anciens militaires, éd. de 4817, p. 4£-44.

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