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Necker, Compte rendu, éd. or., p

Perrinet de Jars avait été marchand de vin ; Darius, marchand de drap ; de même que Lemonnier, qui avait épousé une fille d'auberge ; Haudry, ancien rat de cave, avait pris pour femme une couturière. Dodun qui, de fermier général, devint marquis d'Herbault et contrôleur des Finances, était fils de laquais; Gaillard de la Bouëxière, Tessier, Durand de Mezy, étaient d'anciens laquais ou des fils de laquais :

Gens dont plus des deux tiers ont porté les couleurs, Qui, grâce aux saints d'enfer, l'intérêt et l'usure, Sont à présent de gros seigneurs.

Thoynard, devenu seigneur de Triel, ne parvint jamais à se faire respecter de ses vassaux, « pour l'avoir vu autrefois rôder à travers champs, à pied, un bâton à la main et vêtu d'une mauvaise souquenille ».

Les plus somptueuses habitations étaient les leurs. Grimod de la Reynière bâtissait, rue de la Bonne-Morue, l'hôtel actuel de « l'Epatant », où ses chevaux avaient des mangeoires d'argent; Brissard achetait à Paris l'hôtel d'Armenonville et il habitait, aux environs de Versailles, une « sorte de palais enchanté » ; Dupin faisait l'acquisition du fameux hôtel Lambert, décoré par Le Sueur et par Le Brun ; en Touraine, il s'installait comme un roi dans le château de Chenonceaux; Faventines possédait les châteaux de Saint-Brix, de Lantoure, de la Cagalaise, de Mirabel ; il avait un piedà-terre à Puteaux. Dans ce « pied-à-terre » se trouvaient 140 matelas, dont 95 à l'usage de la domesticité.

Il leur fallait aussi des « petites maisons ». C'était aux environs de la ville, ou à Paris même, en quelque quartier écarté. Bonbonnières rehaussées d'or, doublées de soie et de satin, où ils enfermaient leurs amours passagères. L'extérieur en était modeste, rien n'y était mis pour tirer l'œil;

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mais à peine y avait-on pénétré qu'on était ébloui par un luxe fou. Tout y était d'une richesse extravagante, l'ameublement, les décorations, juqu'aux moindres détails de l'installation. Les plus grands artistes avaient été appelés à y mettre la main. Les murs étaient tendus de velours cramoisi ; on marchait sur des tapis de renard bleu ; les cuves des chambres de bain étaient en marbre et les robinets en étaient d'or et d'argent. Dans la « petite maison » que de La Haye s'était fait aménager rue Plumet, la chambre à coucher était tendue d'une soie rose glacée d'argent et, sur la cimaise, avait été appliquée une large bande de ce point d'Angleterre dont les dames de la Cour paraient leurs robes de gala; aux corniches des écharpes de gaze d'or et d'argent mêlaient leurs plis à des guirlandes de roses; les fenêtres étaient en verre de Bohême et les volets en avaient été peints par Vien.

Le fermier général Villemur était un marquis de Carabas ; mais ce n'étaient pas des champs, c'étaient des palais. Louis XV se rendait à Compiègne en longeant les boulevards. Il admirait ces constructions magnifiques qui sortaient de terre comme en pays enchanté :

« A qui cet hôtel ?

— Sire, à Villemur.

— Et celui-ci ?

— A Villemur.

— Et cet autre ?

— Sire, à M. de Villemur. »

Louis XV cessa de questionner.

Ces maisons de féerie recevaient du peuple le nom de « folies », la Folie Beaujon, la Folie Boutin, la Folie Saint- James, la Folie la Bouëxière. Saint-James, qui avait dépensé 400000 livres pour le seul ameublement de son

salon, fit banqueroute et obtint d'être mis à la Bastille pour échapper à ses créanciers. Robert de Caze avait la passion des tulipes. On le surnommait le « fou Lulipier ». Et Ton racontait qu'un horticulteur hollandais avait reçu de lui, pour un seul oignon, 30000 livres — près de 100000 francs d'aujourd'hui. — En 1755, Caze ne possédait plus un sou.

Le luxe des « partisans » était tapageur, il éclaboussait.

On remémorait leurs dépenses de cuisine. La table de Grimod de la Reynière avait la réputation d'être la première de l'Europe : l'indigestion y était de rigueur; son cuisinier, « le grand Mérillon », parvint à la célébrité; et Grimod mourut lui-même d'indigestion.

La chronique scandaleuse allait, redisant l'histoire amoureuse de la Ferme. Filles comédiennes et demoiselles du Bel Air, • tout ce qui respirait et palpitait dans le royaume de Cythère, était à eux. Ils en expulsaient la grande noblesse.

Fières de vider une caisse Qu'entretient un fermier général,

dit un poète en s' adressant à ces dames,

N'insultez pas dans votre ivresse Celles qui n'ont qu'un duc...

Les fermiers généraux transformaient la vie de leurs maîtresses en un conte des Mille et une nuits. « Elles ont des robes telles que la reine n'en a point, écrit un nouvelliste. Les mines de Golconde sont épuisées pour elles. L'or germe sous leurs pas et les arts à l'envi font de leur habitation un palais enchanté. »

Dufort de Cheverny est admis chez la Deschamps. « J'avoue, dit-il, qu'habitué à voir ce qu'il y a de plus beau, je fus ébloui et stupéfait. »

D'Epinay, Haudry, d'Aucourt, Daugny se ruinent pour des filles. En mourant, Beaufort laissa sept « veuves illégitimes » qu'il entretenait galamment. Beaujon dépensait 200000 livres par an pour que chaque soir de jeunes et jolies femmes, en toilettes brillantes, vinssent autour de son lit, lui faire des contes, jolier et chanter jusqu'à ce qu'il fût endormi. C'étaient les « berceuses de M. Beaujon ».

Le plus célèbre de ces princes de l'or fut Michel Bouret, le « grand Bouret », comme l'appelle le neveu de Rameau, dans le fameux conte de Diderot. Mme de Genlis, sa filleule, raconte son faste et ses extravagances. Il dissipa de son vivant 42 millions (120 millions d'aujourd'hui) et mourut insolvable.

Puis le fastueux La Poupelinière qui affectait les façons d'un roi. Marmontel célèbre les enchantements de sa résidence à Passy. « Tous les habiles musiciens qui venaient d'Italie, chanteuses et chanteurs, étaient reçus, logés, nourris dans sa maison et chacun à l'envi brillait dans ces concerts. Rameau y composait ses opéras, et, les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il donnait sur l'orgue des morceaux de verve étonnants. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince et les princes venaient jouir de ses plaisirs. » Puis La Live d'Epinay, qui entretenait un corps de ballet et avait un théâtre de société pour lequel les membres de l'Académie française écrivaient des pièces. Tous seraient à citer, ou presque tous.

Ils ne laissaient d'ailleurs pas de faire du bien. Ils dotaient des demoiselles, à la mode du temps. Beaujon fondait son hôpital. Ils encourageaient les Lettres et les Arts, recevaient les « poètereaux » à leur table et avaient les plus belles galeries de tableaux, de sculptures, de médailles et de chinoiseries.

Pour misérable qu'eût été le plus souvent leur origine, les fermiers généraux n'en arrivèrent pas moins, dans le cou* rant du xvme siècle, à se faire une grande place dans la société, parla puissance de leur argent. S'il était vrai, comme le marquis d'Argenson l'observait en 1750, que « l'opulence des fermiers généraux était devenue la risée de tout le monde l » ; après s'en être diverti, on chercha d'en profiter. « C'est du fumier, écrivait la duchesse de Chaulnes à son fils qui venait d'épouser la fille d'un traitant, c'est du fumier pour engraisser vos terres. » Du beau fumier doré.

« Le corps des financiers, note un contemporain, est devenu si considérable que les princes, les ducs, les comtes, les marquis et autres personnes de condition cherchent leur alliance avec de grands empressements. Les comtes d'Evreux, de Chabot, les ducs de Brissac, de Pecquigny, d'Aligre, ainsi que les Béthune, ont cherché les millions dans ces alliances de parvenus... Les Croizat, les Bernard, les Bonnier, les Paris, les Bouret, les Senozan, et plusieurs autres de leur espèce, sont venus comme des champignons et ont été regardés comme les premiers hommes de l'Etat par leurs grandes richesses ».

Nos financiers gardaient cette morgue des parvenus dont il est si difficile de se décrasser. « Les fermiers généraux, écrit le marquis d'Argenson, ont tous la tète bien haute. Ils ne rendent plus de visites, à l'exemple de M. le chancelier et des ministres. » Ainsi l'envie se semait autour d'eux.

Dans un livre qui eut beaucoup de retentissement, l'avocat Darigrand écrit en 1763 : « Est-il possible qu'on voie tranquillement toutes les plus grandes maisons soutenues par l'or des financiers, les seules maisons riches être les

4. Lettre du marquis d'Argenson sur les Fermes, A. A. E., ms. France 502, f. 236.

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maisons des financiers, alliées aux financiers ou d'origine financière1? » On leur reprochait d'abuser de leur situation dans l'Etat, de commander au monarque, d'obliger les pouvoirs publics à faire des lois à leur mesure. « Comme celui qui a l'argent, dit Montesquieu, est toujours le maître de l'autre, le traitant se rend despotique sur le prince même : il n'est pas législateur, mais il le force à donner des lois1. »

D'ailleurs, comment les fermiers généraux pouvaient-ils devenir aussi riches? Et l'on allait à l'explication la plus simple. « Il y a dans Persépolis, dit encore Montesquieu, quarante rois plébéiens qui tiennent à bail l'empire des Perses et qui en rendent quelque chose au monarque. »

Duclos raconte : « Pendant le séjour de M. d'Alembert à Ferney, où était M. Huber, on proposa de faire, chacun à son tour, un conte de voleur. M. Huber fit le sien, qu'on trouva fort gai ; M. d'Alembert en fit un autre qui ne l'était pas moins. Quand le tour de M. de Voltaire fut venu :

« Messieurs, leur dit-il, il y avait une fois un fermier général... Ma foi, j'ai oublié le reste ! »

On citait les termes de l'édit de mars 1716, portant création d'une Chambre de justice pour la recherche des exactions commises par les financiers. « Ils ont détourné la plus grande partie des deniers qui devaient être portés au Trésor royal, disait le Régent. Les fortunes immenses et précipitées de ceux qui se sont enrichis par ces voies criminelles, l'excès de leur luxe et de leur faste, qui semble insulter à la misère de la plupart de nos sujets, sont déjà une preuve manifeste de leurs malversations. » Ladite Chambre de justice avait contraint les « partisans » à remettre 219 millions dans les caisses du roi. Douze années plus tard les « pillards géné-

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